Le divorce n'est pas moins libre que la polygamie. Un homme peut épouser

autant de femmes que sa fortune lui permet d'en nourrir; mais, en

donnant à celles qui lui déplaisent le bien qu'il leur a promis le jour

du mariage, il a toujours le pouvoir de les congédier. Elles n'ont

ordinairement pour dot que leurs vêtemens et leurs bijoux. Celles qui

sont d'une haute naissance passent dans la maison de leur mari avec

leurs femmes de chambre et leurs esclaves. L'adultère les expose à la

mort. Un homme qui surprend sa femme dans le crime, ou qui s'en assure

par des preuves, est en droit de la tuer. L'usage ordinaire des Mogols

est de fendre la coupable en deux avec leurs sabres; mais une femme qui

voit son mari entre les bras d'une autre n'a point d'autre ressource que

la patience. Cependant, lorsqu'elle peut prouver qu'il l'a battue, ou

qu'il lui refuse ce qui est nécessaire à son entretien, elle peut porter

sa plainte au juge et demander la dissolution du mariage. En se

séparant, elle emmène ses filles, et les garçons restent au mari. Les

riches particuliers, surtout les marchands, établissent une partie de

leurs femmes et de leurs concubines dans les différens lieux où leurs

affaires les appellent pour y trouver une maison prête et toutes sortes

de commodités. Ils en tirent aussi cet avantage, que les femmes de

chaque maison s'efforcent par leurs caresses de les y attirer plus

souvent. Ils les font garder par des eunuques et des esclaves, qui ne

leur permettent pas même de voir leurs plus proches parens.

Ces soins n'empêchent pas qu'il n'arrive de grands désordres jusque dans

le sérail de l'empereur. On peut s'en fier au témoignage de Bernier. «On

vit, dit-il, Aureng-Zeb un peu dégoûté de Rochenara-Begum, sa favorite,

parce qu'elle fut accusée d'avoir fait entrer à diverses fois dans le

sérail deux hommes qui furent découverts et menés devant lui. Voici de

quelle façon une vieille métisse de Portugal, qui avait été long-temps

esclave dans le sérail, et qui avait la liberté d'y entrer et d'en

sortir, me raconta la chose. Elle me dit que Rochenara-Begum, après

avoir épuisé les forces d'un jeune homme pendant quelques jours qu'elle

l'avait tenu caché, le donna à quelques-unes de ses femmes pour le

conduire pendant la nuit au travers de quelques jardins et le faire

sauver; mais soit qu'elles eussent été découvertes, ou qu'elles

craignissent de l'être, elles s'enfuirent, et le laissèrent errant parmi

ces jardins, sans qu'il sût de quel côté tourner. Enfin, ayant été

rencontré et mené devant Aureng-Zeb, ce prince l'interrogea beaucoup, et

n'en put presque tirer d'autres réponses, sinon qu'il était entré

par-dessus les murailles. On s'attendait qu'il le ferait traiter avec la

cruauté que Schah-Djehan son père avait eue dans les mêmes occasions;

mais il commanda simplement qu'on le fît sortir par où il était entré.

Les eunuques allèrent au delà de cet ordre, car ils le jetèrent du haut

des murailles en bas. Pour ce qui est du second, cette même femme dit

qu'il fut trouvé errant dans les jardins comme le premier, et qu'ayant

confessé qu'il était entré par la porte, Aureng-Zeb commanda aussi

simplement qu'on le fît sortir par la porte; se réservant néanmoins de

faire un grand et exemplaire châtiment sur les eunuques, parce que c'est

une chose qui non-seulement regardait son honneur, mais aussi la sûreté

de sa personne.»

Citons un autre trait du même voyageur. «En ce même temps, dit-il, on

vit arriver un accident bien funeste, qui fit grand bruit dans Delhy,

principalement dans le sérail, et qui désabusa quantité de personnes qui

avaient peine à croire, comme moi, que les eunuques, c'est-à-dire ceux à

qui on n'a laissé aucune ressource, devinssent amoureux comme les autres

hommes. Didar-Khan, un des premiers eunuques du sérail, et qui avait

fait bâtir une maison où il venait souvent se coucher et se divertir,

devint amoureux d'une très-belle femme d'un de ses voisins qui était un

écrivain gentou; ses amours durèrent assez long-temps, sans que personne

y trouvât beaucoup à redire, parce qu'enfin c'était un eunuque, qui a

droit d'entrer partout. Mais cette familiarité devint si grande et si

extraordinaire, que les voisins se doutèrent de quelque chose, et

raillèrent l'écrivain. Une nuit qu'il trouva les deux amans couchés

ensemble, il poignarda l'eunuque, et laissa la femme pour morte. Tout le

sérail, les femmes et eunuques, se ligua contre lui pour le faire

mourir; mais Aureng-Zeb se moqua de toutes leurs brigues, et se contenta

de lui faire embrasser le mahométisme.»

Les devoirs qu'on rend aux morts, sont accompagnés de tant de modestie

et de décence, qu'un voyageur hollandais reproche à sa nation d'en avoir

beaucoup moins. Pendant trois jours les femmes, les parens, les enfans

et les voisins poussent de grands cris; ensuite on lave le corps: on

l'ensevelit dans une toile blanche qu'on coud soigneusement, et dans

laquelle on renferme divers parfums. La cérémonie des funérailles

commence par deux ou trois prêtres, qui tournent plusieurs fois autour

du corps en prononçant quelques prières. Huit ou dix hommes vêtus de

blanc le mettent dans la bière et le portent au lieu de la sépulture.

Les parens et les amis, vêtus aussi de blanc, suivent deux à deux, et

marchent avec beaucoup d'ordre et de modestie. Le tombeau est petit, et

ordinairement de maçonnerie; on y pose le corps sur le côté droit, les

pieds tournés vers le midi et le visage vers l'occident. On le couvre de

planches, et l'on jette de la terre par-dessus. Ensuite toutes les

personnes de l'assemblée vont se laver les mains dans un lieu préparé

pour cet usage. Les prêtres et les assistans reviennent former un cercle

autour du tombeau, la tête couverte, les mains jointes, le visage tourné

vers le ciel, et font une courte prière: après quoi chacun reprend son

rang pour suivre les parens jusqu'à la maison du deuil. Là, sans perdre

la gravité qui convient à cette triste scène, l'assemblée se sépare, et

chacun se retire d'un air sérieux.

Ces usages, qui sont communs à tous les mahométans de l'empire, mettent

beaucoup de ressemblance entre eux dans toutes les provinces, malgré la

variété de leur origine et la différence du climat. Mais l'on ne trouve

pas la même conformité dans les sectes idolâtres, qui composent encore

la plus grande partie des sujets du grand-mogol. Les voyageurs en

distinguent un grand nombre. Ici, pour ne s'arrêter qu'aux usages

civils, les principales observations doivent tomber sur les banians,

qui, faisant sans comparaison le plus grand nombre, peuvent être

regardés comme le second ordre d'une nation dont les mahométans sont le

premier.

Suivant le témoignage de tous les voyageurs, il n'y a point d'Indiens

plus doux, plus modestes, plus tendres, plus pitoyables, plus civils,

et de meilleure foi pour les étrangers que les banians. Il n'y en a

point aussi de plus ingénieux, de plus habiles, et même de plus savans.

On voit parmi eux des gens éclairés dans toutes sortes de professions,

surtout des banquiers, des joailliers, des écrivains, des courtiers

très-adroits, et de profonds arithméticiens. On y voit de gros marchands

de grains, de toiles de coton, d'étoffes de soie, et de toutes les

marchandises des Indes. Leurs boutiques sont belles, et les magasins

richement fournis; mais il n'y faut chercher ni viande ni poisson. Les

banians savent mieux l'arithmétique que les chrétiens et les Maures.

Quelques-uns font un gros commerce sur mer, et possèdent d'immenses

richesses; aussi ne vivent-ils pas avec moins de magnificence que les

Maures. Ils ont de belles maisons, des appartemens commodes et bien

meublés, et des bassins d'eau fort propres pour leurs bains. Ils

entretiennent un grand nombre de domestiques, de chevaux et de

palanquins; mais leurs richesses n'empêchent point qu'ils ne soient

soumis aux Maures dans tout ce qui regarde l'ordre de la société, à

l'exception du culte religieux, sur lequel aucun empereur mogol n'a

jamais osé les chagriner. Il est vrai qu'ils achètent cette liberté par

de gros tributs qu'ils envoient à la cour par leurs prêtres, qui sont

les bramines. Elle en est quitte pour quelques vestes ou quelque vieil

éléphant, dont elle fait présent à leurs députés. Ils paient aussi de

grosses sommes aux gouverneurs, dans la crainte qu'on ne les charge de

fausses accusations, ou que, sous quelque prétexte, on ne confisque

leurs biens. Le peuple de cette secte est composé de toutes sortes

d'artisans qui vivent du travail de leurs mains, mais surtout d'un grand

nombre de tisserands dont les villes et les champs sont remplis. Les

plus fines toiles et les plus belles étoffes des Indes viennent de leurs

manufactures. Ils fabriquent des tapis, des couvertures, des

courtes-pointes, et toutes sortes d'ouvrages de coton ou de soie, avec

la même industrie dans les deux sexes, et la même ardeur pour le

travail.

Les riches banians sont vêtus à peu près comme les Maures; mais la

plupart ne portent que des étoffes blanches depuis la tête jusqu'aux

pieds. Leurs robes sont d'une fine toile de coton, dont ils se font

aussi des turbans. C'est par cette partie néanmoins qu'on les distingue;

car leurs turbans sont moins grands que ceux des Maures. On les

reconnaît aussi à leurs hauts-de-chausses, qui sont plus courts;

d'ailleurs ils ne se font point raser la tête, quoiqu'ils ne portent pas

les cheveux fort longs. Leur usage est aussi de se faire tous les jours

une marque jaune au front, de la largeur d'un doigt, avec un mélange

d'eau et de bois de sandal, dans lequel ils broient quatre ou cinq

grains de riz. C'est de leurs bramines qu'ils reçoivent cette marque,

après avoir fait leurs dévotions dans quelques pagodes.

Leurs femmes ne se couvrent point le visage comme celles des

mahométans, mais elles parent aussi leurs têtes de pendans et de

colliers. Les plus riches sont vêtues d'une toile de coton si fine,

qu'elle en est transparente, et qui leur descend jusqu'au milieu des

jambes. Elles mettent par-dessus une sorte de veste, qu'elles serrent

d'un cordon au-dessus des reins. Comme le haut de cet habillement est

fort lâche, on les voit nues depuis le sein jusqu'à la ceinture. Pendant

l'été, elles ne portent que des sabots ou des souliers de bois, qu'elles

s'attachent aux pieds avec des courroies; mais l'hiver elles ont des

souliers de velours ou de brocart, garnies de cuir doré. Les quartiers

en sont fort bas, parce qu'elles se déchaussent à toute heure pour

entrer dans leurs chambres, dont les planchers sont couverts de tapis.

Les enfans de l'un et de l'autre sexe vont nus jusqu'à l'âge de quatre

ou cinq ans.

La plupart des femmes banianes ont le tour du visage bien fait et

beaucoup d'agrémens. Leurs cheveux noirs et lustrés forment une ou deux

boucles sur le derrière du cou, et sont attachés d'un noeud de ruban.

Elles ont, comme les mahométanes, des anneaux d'or passés dans le nez et

dans les oreilles; elles en ont aux doigts, aux bras, aux jambes et au

gros doigt du pied. Celles du commun les ont d'argent, de laque,

d'ivoire, de verre ou d'étain. Comme l'usage du bétel leur noircit les

dents, elles sont parvenues à se persuader que c'est une beauté de les

avoir de cette couleur. «Fi! disaient-elles à Mandelslo, vous avez les

dents blanches comme les chiens et les singes.»

Les bramines sont distingués des autres banians par leur coiffure, qui

est une simple toile blanche, à laquelle ils font faire plusieurs fois

le tour de la tête, pour attacher entièrement leurs cheveux, qu'ils ne

font jamais couper, et par trois filets de petite ficelle qu'ils portent

sur la peau, et qui leur descend en écharpe sur l'estomac, depuis

l'épaule jusqu'aux hanches. Ils n'ôtent jamais cette marque de leur

profession, quand il serait question de la vie.

L'éducation des enfans de cette nombreuse secte n'a rien de commun avec

celle des mahométans. Les jeunes garçons apprennent de bonne heure

l'arithmétique et l'art d'écrire. Ensuite on s'efforce de les avancer

dans la profession de leurs pères. Il est rare qu'ils abandonnent le

genre de vie dans lequel ils sont nés. L'usage est de les fiancer dès

l'âge de quatre ans, et de les marier au-dessus de dix, après quoi les

parens leur laissent la liberté de suivre l'instinct de la nature. Aussi

l'on voit souvent parmi eux de jeunes mères de dix ou douze ans. Une

fille qui n'est pas mariée à cet âge tombe dans le mépris. Les

cérémonies des noces sont différentes dans chaque canton, et même dans

chaque ville. Mais tous les pères s'accordent à donner leurs filles pour

une somme d'argent ou pour quelque présent qu'on leur offre. Après avoir

marché avec beaucoup d'appareil dans les principales rues de la ville

ou du bourg, les deux familles se placent sur des nattes, près d'un

grand feu, autour duquel on fait faire trois tours aux deux amans,

tandis qu'un bramine prononce quelques mots, qui sont comme la

bénédiction du mariage. Dans plusieurs endroits, l'union se fait par

deux cocos, dont l'époux et la femme font un échange, pendant que le

bramine leur lit quelques formules dans un livre. Le festin nuptial est

proportionné à l'opulence des familles. Mais quelque riches que soient

les parens d'une fille, il est rare qu'elle ait d'autre dot que ses

joyaux, ses habits, son lit et quelque vaisselle. Si la nature lui

refuse des enfans, le mari peut prendre une seconde, et même une

troisième femme; mais la première conserve toujours son rang et ses

priviléges. D'ailleurs, quoique l'usage accorde cette liberté aux

hommes, ils ne peuvent guère en user sans donner quelque atteinte à leur

réputation.

Les banians sont d'une extrême propreté dans leurs maisons. Ils couvrent

le pavé de nattes fort bien travaillées, sur lesquelles ils s'asseyent

comme les Maures; c'est-à-dire les jambes croisées sous eux. Leur

nourriture la plus commune est du riz, du beurre et du lait, avec toutes

sortes d'herbages et de fruits. Ils ne mangent aucune sorte d'animaux,

et ce respect pour toutes les créatures vivantes s'étend jusqu'aux

insectes. Dans plusieurs cantons, ils ont des hôpitaux pour les bêtes

languissantes de vieillesse ou de maladie. Ils rachètent les oiseaux

qu'ils voient prendre aux mahométans. Les plus dévots font difficulté

d'allumer pendant la nuit du feu ou de la chandelle, de peur que les

mouches ou les papillons ne s'y viennent brûler. Cet excès de

superstition, qu'ils doivent à l'ancienne opinion de la transmigration

des âmes, leur donne de l'horreur pour la guerre et pour tout ce qui

peut conduire à l'effusion du sang; aussi les empereurs n'exigent-ils

d'eux aucun service militaire; mais cette exemption les rend aussi

méprisables que leur idolâtrie aux yeux des mahométans, qui en prennent

droit de les traiter en esclaves: ce qui n'empêche point que le

souverain ne leur laisse l'avantage de pouvoir léguer leurs biens à

leurs héritiers mâles, sous la seule condition d'entretenir leur mère

jusqu'à la mort, et leurs soeurs jusqu'au temps de leur mariage.

Quelques voyageurs ont fait le compte des sectes idolâtres, qui sont

autant de branches des banians, et prétendent en avoir trouvé

quatre-vingt-trois; elles ont toutes cette ressemblance avec les

mahométans, qu'elles font consister la principale partie de leur

religion dans les purifications corporelles. Il n'y a point d'idolâtre

indien qui laisse passer le jour sans se laver; la plupart n'ont pas de

soin plus pressant: dès le plus grand matin, avant le lever du soleil,

ils se mettent dans l'eau jusqu'aux hanches, tenant à la main un brin de

paille que le bramine leur distribue pour chasser l'esprit malin,

pendant qu'il donne la bénédiction et qu'il prêche ses opinions à ceux

qui se purifient. Les habitans des bords du Gange se croient les plus

heureux, parce qu'ils attachent une idée de sainteté aux eaux de ce

fleuve; non-seulement ils s'y baignent plusieurs fois le jour, mais ils

ordonnent que leurs cendres y soient jetées après leur mort. Le comble

de leur superstition est dans le temps des éclipses, dont ils craignent

les plus malignes influences. Bernier fait un récit curieux du spectacle

dont il fut témoin. Il se trouvait à Delhy pendant la fameuse éclipse de

1666: «Il monta, dit-il, sur la terrasse de sa maison, qui était située

sur les bords du Djemna; de là il vit les deux côtés de ce fleuve, dans

l'étendue d'une lieue, couverts d'idolâtres qui étaient dans l'eau

jusqu'à la ceinture, regardant le ciel pour se plonger et se laver dans

le moment où l'éclipse allait commencer. Les petits garçons et les

petites filles étaient nus comme la main; les hommes l'étaient aussi,

excepté qu'ils avaient une espèce d'écharpe bridée à l'entour des

cuisses. Les femmes mariées et les filles qui ne passaient pas six à

sept ans étaient couvertes d'un simple drap. Les personnes de condition,

telles que les radjas, princes souverains gentous, qui sont

ordinairement à la cour et au service de l'empereur; les sérafs ou

changeurs, les banquiers, les joailliers et tous les riches marchands

avaient traversé l'eau avec leurs familles; ils avaient dressé leurs

tentes sur l'autre bord, et planté dans la rivière des kanates, qui

sont une espèce de paravents, pour observer leurs cérémonies et se laver

tranquillement sans être exposés à la vue de personne. Aussitôt que le

soleil eut commencé à s'éclipser, ils poussèrent un grand cri, et se

plongeant dans l'eau, où ils demeurèrent cachés assez long-temps, ils se

levèrent pour y demeurer debout, les yeux et les mains levés vers le

soleil, prononçant leurs prières avec beaucoup de dévotion, prenant par

intervalle de l'eau avec les mains, la jetant vers le soleil, inclinant

la tête, remuant et tournant les bras et les mains, et continuant ainsi

leurs immersions, leurs prières et leurs contorsions jusqu'à la fin de

l'éclipse. Alors chacun ne pensa qu'à se retirer en jetant des pièces

d'argent fort loin dans la rivière, et distribuant des aumônes aux

bramines qui se présentaient en grand nombre. Bernier observa qu'en

sortant de la rivière ils prirent tous des habits neufs qui les

attendaient sur le sable, et que les plus dévots laissèrent leurs

anciens habits pour les bramines. Cette éclipse, dit-il, fut célébrée de

même dans l'Indus, dans le Gange et dans les autres fleuves des Indes;

mais surtout dans l'eau du Tanaïser, où plus de cent cinquante mille

personnes se rassemblèrent de toutes les régions voisines, parce que ce

jour-là son eau passe pour la plus sainte.

Les quatre-vingt-trois sectes des banians peuvent se réduire à quatre

principales, qui comprennent toutes les autres: celles des

_Ceuravaths_, des _Samaraths_, des _Bisnaos_ et des _Gondjis_.

Les premiers ont tant d'exactitude à conserver les animaux, que leurs

bramines se couvrent la bouche d'un linge dans la crainte qu'une mouche

n'y entre, et portent chez eux un petit balai à la main pour écarter

toutes sortes d'insectes. Ils ne s'asseyent point sans avoir nettoyé

soigneusement la place qu'ils veulent occuper; ils vont tête et pieds

nus, avec un bâton blanc à la main, par lequel ils se distinguent des

autres castes; ils ne font jamais de feu dans leurs maisons; ils n'y

allument pas même de chandelle; ils ne boivent point d'eau froide, de

peur d'y rencontrer des insectes. Leur habit est une pièce de toile qui

leur pend depuis le nombril jusqu'aux genoux; ils ne se couvrent le

reste du corps que d'un petit morceau de drap, autant qu'on en peut

faire d'une seule toison.

Leurs pagodes sont carrées, avec un toit plat; elles ont, dans la partie

orientale, une ouverture sous laquelle sont les chapelles de leurs

idoles, bâties en forme pyramidale, avec des degrés qui portent

plusieurs figures de bois, de pierre et de papier, représentant leurs

parens morts, dont la vie a été remarquable par quelque bonheur

extraordinaire. Leurs plus grandes dévotions se font au mois d'août,

pendant lequel ils se mortifient par des pénitences fort austères.

Mandelslo confirme ce qu'on a déjà rapporté sur d'autres témoignages,

qu'il se trouve de ces idolâtres qui passent un mois ou six semaines

sans autre nourriture que de l'eau; dans laquelle ils raclent d'un

certain bois amer qui soutient leurs forces. Les ceuravaths brûlent les

corps des personnes âgées; mais ils enterrent ceux des enfans. Leurs

veuves ne se brûlent point avec leurs maris; elles renoncent seulement à

se remarier. Tous ceux qui font profession de cette secte peuvent être

admis à la prêtrise; on accorde même cet honneur aux femmes,

lorsqu'elles ont passé l'âge de vingt-cinq ans; mais les hommes y sont

reçus dès leur septième année, c'est-à-dire qu'ils en prennent l'habit,

qu'ils s'accoutument à mener une vie austère, et qu'ils s'engagent à la

chasteté par un voeu. Dans le mariage même, l'un des deux époux a le

pouvoir de se faire prêtre, et par cette résolution d'obliger l'autre au

célibat pour le reste de ses jours. Quelques-uns font voeu de chasteté

après le mariage; mais cet excès de zèle est rare. Dans les dogmes de

cette secte, la Divinité n'est point un être infini qui préside aux

événemens: tout ce qui arrive dépend de la bonne ou mauvaise fortune;

ils ont un saint qu'ils nomment _Fiel-Tenck-Ser_; ils n'admettent ni

enfer ni paradis; ce qui n'empêche point qu'ils ne croient l'âme

immortelle; mais ils croient qu'en sortant du corps elle entre dans un

autre, d'homme ou de bête, suivant le bien ou le mal qu'elle a fait, et

qu'elle choisit toujours une femelle, qui la remet au monde pour vivre

dans un autre corps. Tous les autres banians ont du mépris et de

l'aversion pour les ceuravaths; ils ne veulent boire ni manger avec eux;

ils n'entrent pas même dans leurs maisons, et s'ils avaient le malheur

de les toucher, ils seraient obligés de se purifier par une pénitence

publique.

La seconde secte ou caste, qui est celle des samaraths, est composée de

toutes sortes de métiers, tels que les serruriers, les maréchaux, les

charpentiers, les tailleurs, les cordonniers, les fournisseurs, etc.

Elle admet aussi des soldats, des écrivains et des officiers; c'est par

conséquent la plus nombreuse. Quoiqu'elle ait de commun avec la première

de ne pas souffrir qu'on tue les animaux ni les insectes, et de ne rien

manger qui ait eu vie, ses dogmes sont différens; elle croit l'univers

créé par une première cause qui gouverne et conserve tout avec un

pouvoir immuable et sans borne; son nom est _Permiser_ et _Vistnou_.

Elle lui donne trois substituts, qui ont chacun leur emploi sous sa

direction: le premier, nommé _Brahma_, dispose du sort des âmes, qu'il

fait passer dans des corps d'hommes ou de bêtes; le second qui s'appelle

_Bouffinna_, apprend aux créatures humaines à vivre suivant les lois de

Dieu, qui sont comprises en quatre livres: il prend soin aussi de faire

croître le blé, les plantes et les légumes; le troisième se nomme

_Maïs_, et son pouvoir s'étend sur les morts; il sert comme de

secrétaire à Vistnou, pour examiner les bonnes et mauvaises oeuvres; il

en fait un rapport fidèle à son maître, qui, après les avoir pesées,

envoie l'âme dans le corps qui lui convient. Les âmes qui sont envoyées

dans le corps des vaches sont les plus heureuses, parce que, cet animal

ayant quelque chose de divin, elles espèrent d'être plus tôt purifiées

des souillures qu'elles ont contractées. Au contraire, celles qui ont

pour demeure le corps d'un éléphant, d'un chameau, d'un buffle, d'un

bouc, d'un âne, d'un léopard, d'un porc, d'un serpent, ou de quelque

autre bête immonde, sont fort à plaindre, parce qu'elles passent de là

dans d'autres corps de bêtes domestiques et moins féroces; où elles

achèvent d'expier les crimes qui les ont fait condamner à cette peine.

Enfin Maïs présente les âmes purifiées à Vistnou, qui les reçoit au

nombre de ses serviteurs.

Les samaraths brûlent les corps des morts, à la réserve de ceux des

enfans au-dessous de l'âge de trois ans; mais ils observent de faire les

obsèques sur le bord d'une rivière, ou de quelque ruisseau d'eau vive;

ils y portent même leurs malades, lorsqu'ils sont à l'extrémité, pour

leur donner la consolation d'y expirer. Il n'y a point de secte dont les

femmes se sacrifient si gaiement à la mémoire de leurs maris. Elles sont

persuadées que cette mort n'est qu'un passage pour entrer dans un

bonheur sept fois plus grand que tout ce qu'elles ont eu de plaisir sur

la terre. Un autre de leurs plus saints usages est de faire présenter à

leur enfant, aussitôt qu'elles sont accouchées, une écritoire, du papier

et des plumes; si c'est un garçon, elles y font ajouter un arc; le

premier de ces deux signes est pour engager Bouffinna à graver la loi

dans l'esprit de l'enfant, et l'autre lui promet sa fortune à la guerre,

s'il embrasse cette profession à l'exemple des rasbouts.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 12 / 21 段