La plupart des fêtes mogoles sont celles des Persans. Ils célèbrent fort

solennellement le premier jour de leur année, qui commence le premier

jour de la lune de mars. Elle dure neuf jours, sous le nom de

_nourous_, et se passe en festins. Le jour de la naissance de l'empereur

est une autre solennité, pour laquelle il se fait des dépenses

extraordinaires à la cour. On en célèbre une au mois de juin en mémoire

du sacrifice d'Abraham, et l'on y mêle aussi celle d'Ismaël. L'usage est

d'y sacrifier quantité de boucs, que les dévots mangent ensuite avec

beaucoup de réjouissances et de cérémonies. Ils ont encore la fêté des

deux frères Hassan et Hossein, fils d'Ali, qui, étant allés par zèle de

religion vers la côte de Coromandel, y furent massacrés par les banians

et d'autres gentous, le dixième jour de la nouvelle lune de juillet: ce

jour est consacré à pleurer leur mort. On porte en procession, dans les

rues, deux cercueils avec des trophées d'arcs, de flèches, de sabres et

de turbans. Les Maures suivent à pied en chantant des cantiques

funèbres. Quelques-uns dansent et sautent autour des cercueils; d'autres

escriment avec des épées nues; d'autres crient de toutes leurs forces,

et font un bruit effrayant; d'autres se font volontairement des plaies

avec des couteaux dans la chair du visage et des bras, ou se la percent

avec des poinçons, qui font couler leur sang le long des joues et sur

leurs habits. Il s'en trouve de si furieux, qu'on ne peut attribuer leur

transports qu'à la vertu de l'opium. On juge du degré de leur dévotion

par celui de leur fureur. Ces processions se font dans les principaux

quartiers et dans les plus belles rues des villes. Vers le soir, on

voit, dans la grande place du méidan ou du marché, des figures de

paille ou de papier, ou d'autre substance légère, qui représentent les

meurtriers de ces deux saints. Une partie des spectateurs leur tirent

des flèches, les percent d'un grand nombre de coups, et les brûlent au

milieu des acclamations du peuple. Cette cérémonie réveille si

furieusement la haine des Maures, et leur inspire tant d'ardeur pour la

vengeance, que les banians et les autres idolâtres prennent le parti de

se tenir renfermés dans leurs maisons. Ceux qui oseraient paraître dans

les rues, ou montrer la tête à leurs fenêtres, s'exposeraient au risque

d'être massacrés ou de se voir tirer des flèches. Les Mogols célèbrent

aussi la fête de Pâques au mois de septembre, et celle de la confrérie

le 25 novembre, où ils se pardonnent tout ce qu'ils se sont fait

mutuellement.

Les mosquées de l'Indoustan sont assez basses; mais la plupart sont

bâties sur des éminences, qui les font paraître plus hautes que les

autres édifices. Elles sont construites de pierre et de chaux, carrées

par le bas et plates par le haut. L'usage est de les environner de fort

beaux appartemens, de salles et de chambres. On y voit des tombes de

pierre, et surtout des murs d'une extrême blancheur; les principales ont

ordinairement une ou deux hautes tours. Les Maures y vont avec une

lanterne pendant le ramadan, qui est leur carême, parce que ces édifices

sont fort obscurs. Autour de quelques-unes on a creusé de grands et

larges fossés remplis d'eau. Celles qui sont sans fossés ou sans

rivières, ont de grandes citernes à l'entrée, où les fidèles se lavent

le visage, les pieds et les mains. On n'y voit point de statues ni de

peintures.

Chaque ville a plusieurs petites mosquées, entre lesquelles on en

distingue une plus grande qui passe pour la principale, où personne ne

manque de se rendre tous les vendredis et les jours de fête. Au lieu de

cloches, un homme crie du haut de la tour, comme en Turquie, pour

assembler le peuple, et tient, en criant, le visage tourné vers le

soleil. La chaire du prédicateur est placée du côté de l'orient: on y

monte par trois ou quatre marches. Les docteurs, qui portent le nom de

_mollahs_, s'y mettent pour faire les prières et pour lire quelque

passage de l'Alcoran, dont ils donnent l'explication, avec le soin d'y

faire entrer les miracles de Mahomet et d'Ali, ou de réfuter les

opinions d'Aboubekre, d'Otman et d'Omar.

On a vu dans le journal de Tavernier la description de la grande mosquée

d'Agra. Celle de Delhy ne paraît pas moins brillante dans la relation de

Bernier. On la voit de loin, dit-il, élevée au milieu de la ville, sur

un rocher qu'on a fort bien aplani pour la bâtir, et pour l'entourer

d'une belle place, à laquelle viennent aboutir quatre belles et longues

rues, qui répondent aux quatre côtés de la mosquée, c'est-à-dire une au

frontispice, une autre derrière, et les deux autres aux deux portes du

milieu de chaque côté. On arrive aux portes par vingt-cinq ou trente

degrés de pierre qui règnent autour de l'édifice, à l'exception du

derrière, qu'on a revêtu d'autres belles pierres de taille pour couvrir

les inégalités du rocher qu'on a coupé; ce qui contribue beaucoup à

relever l'éclat de ce bâtiment. Les trois entrées sont magnifiques. Tout

y est revêtu de marbre, et les grandes portes sont couvertes de grandes

plaques de cuivre d'un fort beau travail. Au-dessus de la principale

porte, qui est beaucoup plus magnifique que les deux autres, on voit

plusieurs tourelles de marbre blanc qui lui donnent une grâce

singulière. Sur le derrière de la mosquée s'élèvent trois grands dômes

de front, qui sont aussi de marbre blanc, et dont celui du milieu est

plus gros et plus élevé que les deux autres. Tout le reste de l'édifice,

depuis ces trois dômes jusqu'à la porte principale, est sans couverture,

à cause de la chaleur du pays, et le pavé n'est composé que de grands

carreaux de marbre. Quoique ce temple ne soit pas dans les règles d'une

exacte architecture, Bernier en trouva le dessin bien entendu et les

proportions fort justes. Si l'on excepte les trois grands dômes et les

tourelles ou minarets, on croirait tout le reste de marbre rouge,

quoiqu'il ne soit que de pierres très-faciles à tailler, et qui

s'altèrent même avec le temps.

C'est à cette mosquée que l'empereur se rend le vendredi, qui est le

dimanche des mahométans, pour y faire sa prière. Avant qu'il sorte du

palais, les rues par lesquelles il doit passer ne manquent pas d'être

arrosées pour diminuer la chaleur et la poussière. Deux ou trois cents

mousquetaires sont en haie pour l'attendre, et d'autres en même nombre

bordent les deux côtés d'une grande rue qui aboutit à la mosquée. Leurs

mousquets sont petits, bien travaillés, et revêtus d'un fourreau

d'écarlate, avec une petite banderole par-dessus. Cinq ou six cavaliers

bien montés doivent aussi se tenir prêts à la porte, et courir bien loin

devant lui, dans la crainte d'élever de la poussière en écartant le

peuple. Après ces préparatifs, le monarque sort du palais, monté sur un

éléphant richement équipé, et sous un dais peint et doré, ou dans un

trône éclatant d'or et d'azur, sur un brancard couvert d'écarlate ou de

drap d'or, que huit hommes choisis et bien vêtus portent sur leurs

épaules. Il est suivi d'une troupe d'omhras, dont quelques-uns sont à

cheval, et d'autres en palekis. Cette marche avait aux yeux de Bernier

un air de grandeur qu'il trouvait digne de la majesté impériale.

Les revenus des mosquées sont médiocres. Ce qu'elles ont d'assuré

consiste dans le loyer des maisons qui les environnent. Le reste vient

des présens qu'on leur fait, ou des dispositions testamentaires. Les

mollahs n'ont pas de revenus fixes: ils ne vivent que des libéralités

volontaires des fidèles, avec le logement pour eux et leur famille dans

les maisons qui sont autour des mosquées. Mais ils tirent un profit

considérable de leurs écoles, et de l'instruction de la jeunesse, à

laquelle ils apprennent à lire et à écrire. Quelques-uns passent pour

savans; d'autres vivent avec beaucoup d'austérité, ne boivent jamais de

liqueurs fortes, et renoncent au mariage; d'autres se renferment dans la

solitude, et passent les jours et les nuits dans la méditation ou la

prière. Le ramadan ou le carême des Mogols dure trente jours, et

commence à la nouvelle lune de février. Ils l'observent par un jeûne

rigoureux qui ne finit qu'après le coucher du soleil. C'est une opinion

bien établie parmi eux qu'on ne peut être sauvé que dans leur religion.

Ils croient les juifs, les chrétiens et les idolâtres également exclus

des félicités d'une autre vie. La plupart ne toucheraient point aux

alimens qui sont achetés ou préparés par des chrétiens. Ils n'en

exceptent que le biscuit fort sec et les confitures. Leur loi les oblige

de faire cinq fois la prière dans l'espace de vingt-quatre heures. Ils

la font tête baissée jusqu'à terre, et les mains jointes. L'arrivée d'un

étranger ne trouble point leur attention. Ils continuent de prier en sa

présence; et lorsqu'ils ont rempli ce devoir, ils n'en deviennent que

plus civils.

En général, les Mogols et tous les Maures indiens ont l'humeur noble,

les manières polies et la conversation fort agréable. On remarque de la

gravité dans leurs actions et dans leur habillement, qui n'est point

sujet au caprice des modes. Ils ont en horreur l'inceste, l'ivrognerie

et toutes sortes de querelles. Mais ils admettent la polygamie, et la

plupart sont livrés aux plaisirs des sens. Quoiqu'ils se privent en

public de l'usage du vin et des liqueurs fortes, ils ne font pas

difficulté, dans l'intérieur de leurs maisons, de boire de l'arak et

d'autres préparations qui les animent au plaisir.

Ils sont moins blancs que basanés; la plupart sont d'assez haute taille,

robustes et bien proportionnés. Leur habillement ordinaire est fort

modeste. Dans les parties orientales de l'empire, les hommes portent de

longues robes des plus fines étoffes de coton, d'or ou d'argent. Elles

leur pendent jusqu'au milieu de la jambe, et se ferment autour du cou.

Elles sont attachées avec des noeuds par-devant, depuis le haut jusqu'en

bas. Sous ce premier vêtement ils ont une veste d'étoffe de soie à

fleurs, ou de toile de coton, qui leur touche au corps et qui leur

descend sur les cuisses. Leurs culottes sont extrêmement longues, la

plupart d'étoffes rouges rayées, et larges par le haut, mais se

rétrécissant par le bas: elles sont froncées sur les jambes, et

descendent jusqu'à la cheville du pied. Comme ils n'ont point de bas,

cette culotte sert par ses plis à leur échauffer les jambes. Au centre

de l'empire et vers l'occident, ils sont vêtus à la persane, avec cette

différence, que les Mogols passent, comme les Guzarates, l'ouverture de

leur robe sous le bras gauche, au lieu que les Persans la passent sous

le bras droit; et que les premiers nouent leur ceinture sur le devant et

laissent pendre les bouts; au lieu que les Persans ne font que la passer

autour du corps, et cachent les bouts dans la ceinture même.

Ils ont des séripons, qui sont une espèce de larges souliers, faits

ordinairement de cuir rouge doré. En hiver comme en été, leurs pieds

sont nus dans cette chaussure. Ils la portent comme nous portons nos

mules, c'est-à-dire sans aucune attache, pour les prendre plus

promptement lorsqu'ils veulent partir, et pour les quitter avec la même

facilité en rentrant dans leurs chambres, où ils craignent de souiller

leurs belles nattes et leurs tapis de pied.

Ils ont la tête rasé et couverte d'un turban, dont la forme ressemble à

celui des Turcs, d'une fine toile de coton blanc, avec des raies d'or ou

de soie. Ils savent tous le tourner et se l'attacher autour de la tête,

quoiqu'il soit quelquefois long de vingt-cinq ou trente aunes de France.

Leurs ceintures, qu'ils nomment _commerbant_, sont ordinairement de soie

rouge, avec des raies d'or ou blanches, et de grosses houppes qui leur

pendent sur la hanche droite. Après la première ceinture, ils en ont une

autre qui est de coton blanc, mais plus petite et roulées autour du

corps, avec un beau synder au côté gauche, entre cette ceinture et la

robe, dont la poignée est souvent ornée d'or, d'agate, de cristal ou

d'ambre. Le fourreau n'est pas moins riche à proportion. Lorsqu'ils

sortent et qu'ils craignent la pluie ou le vent, ils prennent par-dessus

leurs habits une écharpe d'étoffe de soie qu'ils se passent par-dessus

les épaules, et qu'ils se mettent autour du cou pour servir de manteau.

Les seigneurs, et tous ceux qui fréquentent la cour font éclater leur

magnificence dans leurs habits; mais le commun des citoyens et les gens

de métier sont vêtus modestement. Les mollahs portent le blanc depuis la

tête jusqu'aux pieds.

Les femmes et les filles des mahométans ont ordinairement autour du

corps un grand morceau de la plus fine toile de coton, qui commence à la

ceinture, d'où il fait trois ou quatre tours en bas, et qui est assez

large pour leur pendre jusque sur les pieds. Elles portent sous cette

toile une espèce de caleçons d'étoffe légère. Dans l'intérieur de leurs

maisons, la plupart sont nues de la ceinture en haut, et demeurent aussi

nu-tête et pieds nus; mais lorsqu'elles sortent ou qu'elles paraissent

seulement à leur porte, elles se couvrent les épaules d'un habillement,

par-dessus lequel elles mettent encore une écharpe. Ces deux vêtemens

étant assez larges, et n'étant point attachés ni serrés, voltigent sur

leurs épaules, et l'on voit souvent nue la plus grande partie de leur

sein et de leurs bras. Les femmes riches ou de qualité ont aux bras des

anneaux et des cercles d'or. Dans les rangs ou les fortunes inférieures,

elles en ont d'argent, d'ivoire, de verre ou de laque dorée, et d'un

fort beau travail. Quelquefois elles ont les bras garnis

jusqu'au-dessous du coude; mais ces riches ornemens paraissent les

embarrasser, et n'ont pas l'air d'une parure aux yeux des étrangers.

Quelques-unes en portent autour des chevilles du pied. La plupart se

passent dans le bas du nez des bagues d'or garnies de petites perles, et

se percent les oreilles avec d'autres bagues, ou avec de grands anneaux

qui leur pendent de chaque côté sur le sein: elles ont au cou de riches

colliers ou d'autres ornemens précieux, et aux doigts quantité de bagues

d'or. Leurs cheveux, qu'elles laissent pendre et qu'elles ménagent avec

beaucoup d'art, sont ordinairement noirs, et se nouent en boucles sur le

dos.

Les femmes de considération ne laissent jamais voir leur visage aux

étrangers. Lorsqu'elles sortent de leurs maisons, ou qu'elles voyagent

dans leurs palanquins, elles se couvrent d'un voile de soie. Schouten

prétend que cette mode vient plutôt de leur vanité que d'un sentiment de

pudeur et de modestie; et la raison qu'il en apporte, c'est qu'elles

traitent l'usage opposé de bassesse vile et populaire. Il ajoute que

l'expérience fait souvent connaître que celles qui affectent le plus de

scrupule sur ce point sont ordinairement assez mal avec leurs maris, à

qui elles ont donné d'autres occasions de soupçonner leur fidélité.

Les maisons des Maures sont grandes et spacieuses, et distribuées en

divers appartemens qui ont plusieurs chambres et leur salle. La plupart

ont des toits plats et des terrasses, où l'on se rend le soir pour y

prendre l'air. Dans celles des plus riches, on voit de beaux jardins

remplis de bosquets et d'allées d'arbres fruitiers, de fleurs et de

plantes rares, avec des galeries, des cabinets et d'autres retraites

contre la chaleur. On y trouve même des étangs et des viviers où l'on

ménage des endroits également propres et commodes pour servir de bains

aux hommes et aux femmes, qui ne laissent point passer de jours sans se

rafraîchir dans l'eau. Quelques-uns font élever dans leurs jardins des

tombeaux en pyramide, et d'autres ouvrages d'une architecture fort

délicate. Cependant Bernier, après avoir parlé d'une célèbre maison de

campagne du grand-mogol, qui est à deux ou trois lieues de Delhy, et qui

se nomme _chahlimar_, finit par cette observation: «C'est véritablement

une belle et royale maison; mais n'allez pas croire qu'elle approche

d'un Fontainebleau, d'un Saint-Germain ou d'un Versailles: ce n'en est

pas seulement l'ombre. Ne pensez pas non plus qu'aux environs de Delhy

il s'y trouve des Saint-Cloud, des Chantilly, des Meudon, des Liancourt,

etc., ou qu'on y voie même de ces moindres maisons de simples

gentilshommes, de bourgeois et de marchands, qui sont en si grand nombre

autour de Paris. Les sujets ne pouvant acquérir la propriété d'aucune

terre, une maxime si dure supprime nécessairement cette sorte de luxe.»

Les murailles des grandes maisons sont de terre et d'argile, mêlées

ensemble et séchées au soleil. On les enduit d'un mélange de chaux et de

fiente de vache, qui les préserve des insectes, et par-dessus encore

d'une autre composition d'herbes, de lait, de sucre et de gomme, qui

leur donne un lustre et un agrément singulier. Cependant on a déjà fait

remarquer qu'il se trouve des maisons de pierre, et que, suivant la

proximité des carrières, plusieurs villes en sont bâties presque

entièrement. Les maisons du peuple ne sont que d'argile et de paille:

elles sont basses, couvertes de roseaux, enduites de fiente de vache;

elles n'ont ni chambres hautes, ni cheminées, ni caves. Les ouvertures

qui servent de fenêtres sont même sans vitres, et les portes sans

serrures et sans verrous, ce qui n'empêche point que le vol n'y soit

très-rare.

Les appartemens des grandes maisons offrent ce qu'il y a de plus riche

en tapis de Perse, en nattes très-fines, en précieuses étoffes, en

dorures et en meubles recherchés, parmi lesquels on voit de la vaisselle

d'or et d'argent. Les femmes ont un appartement particulier qui donne

ordinairement sur le jardin; elles y mangent ensemble. Cette dépense est

incroyable pour le mari, surtout dans les conditions élevées; car chaque

femme a ses domestiques et ses esclaves du même sexe, avec toutes les

commodités qu'elle désire. D'ailleurs les grands et toutes les personnes

riches entretiennent un grand train d'officiers, de gardes, d'eunuques,

de valets, d'esclaves, et ne sont pas moins attentifs à se faire bien

servir au dedans qu'à se distinguer au dehors par l'éclat de leur

cortége. Chaque domestique est borné à son emploi. Les eunuques gardent

les femmes avec des soins qui ne leur laissent pas d'autre attention. On

voit au service des principaux seigneurs une espèce de coureurs qui

portent deux sonnettes sur la poitrine, pour être excités par le bruit à

courir plus vite, et qui font régulièrement quatorze ou quinze lieues en

vingt-quatre heures. On y voit des coupeurs de bois, des charretiers et

des chameliers pour la provision d'eau, des porteurs de palanquins, et

d'autres sortes de valets pour divers usages.

Entre plusieurs sortes de voitures, quelques-uns ont des carrosses à

l'indienne qui sont tirés par des boeufs; mais les plus communes sont

diverses sortes de palanquins, dont la plupart sont si commodes, qu'on y

peut mettre un petit lit avec son pavillon, ou des rideaux qui se

retroussent comme ceux de nos lits d'ange. Une longue pièce de bambou

courbée avec art passe d'un bout à l'autre de cette litière, et soutient

toute la machine dans une situation si ferme, qu'on n'y reçoit jamais de

mouvement incommode. On y est assis ou couché, on y mange et l'on y boit

dans le cours des plus longs voyages; on y peut même avoir avec soi

quelques amis, et la plupart des Mogols s'y font accompagner de leurs

femmes; mais ils apportent de grands soins pour les dérober à la vue des

passans. Ces agréables voitures sont portées par six ou huit hommes,

suivant la longueur du voyage et les airs de grandeur que le maître

cherche à se donner. Ils vont pieds nus par des chemins d'une argile

dure, qui devient fort glissante pendant la pluie. Ils marchent au

travers des broussailles et des épines sans aucune marque de sensibilité

pour la douleur, dans la crainte de donner trop de branle au palanquin.

Ordinairement il n'y a que deux porteurs par-devant et deux par-derrière

qui marchent sur une même ligne. Les autres suivent pour être toujours

prêts à succéder au fardeau. On voit avec eux autour de la litière deux

joueurs d'instrumens, des gardes, des cuisiniers et d'autres valets,

dont les uns portent des tambours et des flûtes, les autres des armes,

des banderoles, des vivres, des tentes, et tout ce qui est nécessaire

pour la commodité du voyage. Cette méthode épargne les frais des

animaux, dont la nourriture est toujours difficile et d'une grande

dépense, sans compter que rien n'est à meilleur marché que les porteurs.

Leurs journées les plus fortes ne montent pas à plus de quatre ou cinq

sous. Quelques-uns même ne gagnent que deux sous par jour. On se

persuadera aisément qu'ils ne mettent leurs services qu'à ce prix, si

l'on considère que dans toutes les parties de l'Indoustan les gens du

commun ne vivent que de riz cuit à l'eau, et que, s'élevant rarement

au-dessus de leur condition, ils apprennent le métier de leurs pères,

avec l'habitude de la soumission et de la docilité pour ceux qui

tiennent un rang supérieur.

Les seigneurs et les riches commerçans sont magnifiques dans leurs

festins: c'est une grande partie de leur dépense. Le maître de la maison

se place avec ses convives sur des tapis, où le maître-d'hôtel présente

à chacun des mets fort bien apprêtés, avec des confitures et des fruits.

Les Mogols ont des siéges et des bancs sur lesquels on peut s'asseoir;

mais ils se mettent plus volontiers sur des nattes fines et sur des

tapis de Perse, en croisant leurs jambes sous eux. Les plus riches

négocians ont chez eux des fauteuils pour les offrir aux marchands

européens.

Dans les conditions honnêtes, on envoie les enfans aux écoles publiques,

pour y apprendre à lire, à écrire, et surtout à bien entendre l'Alcoran.

Ils reçoivent aussi les principes des autres sciences auxquelles ils

sont destinés, telles que la philosophie, la rhétorique, la médecine, la

poésie, l'astronomie et la physique. Les mosquées servent d'écoles et

les mollahs de maîtres. Ceux qui n'ont aucun bien élèvent leurs enfans

pour la servitude ou pour la profession des armes, ou pour quelque autre

métier dans lequel ils les croient capables de réussir.

Ils les fiancent dès l'âge de six à huit ans: mais le mariage ne se

consomme qu'à l'âge indiqué par la nature, ou suivant l'ordre du père et

de la mère. Aussitôt que la fille reçoit cette liberté, on la mène avec

beaucoup de cérémonie au Gange, ou sur le bord de quelque autre rivière.

On la couvre de fleurs rares et de parfums. Les réjouissances sont

proportionnées au rang ou à la fortune. Dans les propositions de

mariage, une famille négocie long-temps. Après la conclusion, l'homme

riche monte à cheval pendant quelques soirées. On lui porte sur la tête

plusieurs parasols. Il est accompagné de ses amis, et d'une suite

nombreuse de ses propres domestiques. Ce cortége est environné d'une

multitude d'instrumens, dont la marche s'annonce par un grand bruit. On

voit parmi eux des danseurs, et tout ce qui peut servir à donner plus

d'éclat à la fête. Une foule de peuple suit ordinairement cette

cavalcade. On passe dans toutes les grandes rues; on prend le plus long

chemin. En arrivant chez la jeune femme, le marié se place sur un tapis

où ses parens le conduisent. Un mollah tire son livre, et prononce

hautement les formules de religion, sous les yeux d'un magistrat qui

sert de témoin. Le marié jure devant les spectateurs que s'il répudie sa

femme, il restituera la dot qu'il a reçue; après quoi le prêtre achève

et leur donne sa bénédiction.

Le festin nuptial n'est ordinairement composé que de bétel ou d'autres

mets délicats: mais on n'y sert jamais de liqueurs fortes, et ceux qui

en boivent sont obligés de se tenir à l'écart. Le mets le plus commun et

le plus estimé est une sorte de pâte en petites boules rondes, composée

de plusieurs semences aromatiques et mêlée d'opium, qui les rend d'abord

fort gais, mais qui les étourdit ensuite et les fait dormir.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 11 / 21 段