Lorsque la pension d'un officier de l'armée ou de la cour monte par mois

jusqu'à mille roupies au premier titre, il quitte l'ordre des mansebdars

pour prendre la qualité d'omhra. Ainsi ce titre de grandeur est tiré de

la paie qu'on reçoit. On est obligé d'entretenir alors un éléphant et

deux cent cinquante cavaliers pour le service du prince. La pension de

cinquante mille roupies ne suffirait pas même aux Indes pour l'entretien

d'une si grosse compagnie; car l'omhra est obligé de fournir au moins

deux chevaux à chaque cavalier: mais l'empereur y pourvoit autrement. Il

assigne à l'officier quelques terres de son domaine. On lui compte la

dépensé de chaque cavalier à dix roupies par jour; mais les fonds de

terre, qu'on abandonne aux omhras pour les faire cultiver, produisent

beaucoup au-delà de cette dépense.

Les appointemens de tous les omhras ne sont pas égaux: les uns ont deux

azaris de paie, d'autres trois, d'autres quatre, quelques-uns cinq; et

ceux du premier rang en reçoivent jusqu'à six; c'est-à-dire qu'à tout

prendre, la pension annuelle des principaux peut monter jusqu'à trois

millions de roupies; aussi leur train est magnifique, et la cavalerie

qu'ils entretiennent égale nos petites armées. On a vu quelquefois ces

omhras devenir redoutables au souverain. Mais c'est un règlement

d'Akbar, auquel ses inconvéniens mêmes ne permettent pas de donner

atteinte. On compte ordinairement six omhras de la grosse pension,

l'itimadoulet, les deux secrétaires d'état, le vice-roi de Kaboul, celui

de Bengale et celui d'Ughen. À l'égard des simples cavaliers et du reste

de la milice, leur paie est à la discrétion des omhras, qui les lèvent

et qui les entretiennent; l'ordre oblige de les payer chaque jour; mais

il est mal observé. On se contente de leur faire tous les mois quelque

distribution d'argent; et souvent on les oblige d'accepter en paiement

les vieux meubles du palais, et les habits que les femmes des omhras ont

quittés. C'est par ces vexations que les premiers officiers de l'empire

accumulent de grands trésors, qui rentrent après leur mort dans les

coffres du souverain.

La justice s'exerce avec beaucoup d'uniformité dans les états du

grand-mogol. Les vice-rois, les gouverneurs des provinces, les chefs des

villes et des simples bourgades, font précisément dans le lieu de leur

juridiction, sous la dépendance de l'empereur, ce que ce monarque fait

dans Agra et dans Delhy; c'est-à-dire que, par des sentences qu'ils

prononcent seuls, ils décident des biens et de la vie des sujets. Chaque

ville a néanmoins son katoual et son cadi pour le jugement de certaines

affaires; mais les particuliers sont libres de ne pas s'adresser à ces

tribunaux subalternes; et le droit de tous les sujets de l'empire est de

recourir immédiatement, ou à l'empereur même dans le lieu de sa

résidence, ou aux vice-rois dans leur capitale, ou aux gouverneurs dans

les villes de leur dépendance. Le katoual fait tout à la fois les

fonctions de juge de police et de grand-prévôt. Sous Aureng-Zeb,

observateur zélé de l'Alcoran, le principal objet du juge de police

était d'empêcher l'ivrognerie, d'exterminer les cabarets à vin, et

généralement tous lieux de débauche; de punir ceux qui distillaient de

l'arak ou d'autres liqueurs fortes. Il doit rendre compte à l'empereur

des désordres domestiques de toutes les familles, des querelles et des

assemblées nocturnes. Il y a dans tous les quartiers de la ville un

prodigieux nombre d'espions, dont les plus redoutables sont une espèce

de valets publics, qui se nomment _alarcos_. Leur office est de balayer

les maisons et de remettre en ordre tout ce qu'il y a de dérangé dans

les meubles. Chaque jour au matin, ils entrent chez les citoyens, ils

s'instruisent du secret des familles, ils interrogent les esclaves, et

font le rapport au katoual. Cet officier, en qualité de grand-prévôt,

est responsable, sur ses appointemens, de tous les vols qui se font dans

son district, à la campagne comme à la ville. Sa vigilance et son zèle

ne se relâchent jamais. Il a sans cesse des soldats en campagne et des

émissaires déguisés dans les villes, dont l'unique soin est de veiller

au maintien de l'ordre.

La juridiction du cadi ne s'étend guère au-delà des matières de

religion, des divorces et des autres difficultés qui regardent le

mariage. Au reste, il n'appartient ni à l'un ni à l'autre de ces deux

juges subalternes de prononcer des sentences de mort sans avoir fait

leur rapport à l'empereur ou aux vice-rois des provinces; et suivant les

statuts d'Akbar, ces juges suprêmes doivent avoir approuvé trois fois, à

trois jours différens, l'arrêt de condamnation avant qu'on l'exécute.

Quoique diverses explications répandues dans les articles précédens

aient déjà pu faire prendre quelque idée de la majestueuse forme de

cette justice impériale, on croit devoir en rassembler ici tous les

traits, d'après un peintre exact et fidèle.

Après avoir décrit divers appartemens, on vient, dit-il, à l'amkas, qui

m'a semblé quelque chose de royal. C'est une grande cour carrée, avec

des arcades qui ressemblent assez à celles de la place Royale de Paris,

excepté qu'il n'y a point de bâtimens au-dessus, et qu'elles sont

séparées les unes des autres par une muraille; de sorte néanmoins qu'il

y a une petite porte pour passer de l'une à l'autre. Sur la grande

porte, qui est au milieu d'un des côtés de cette place, on voit un

divan, tout couvert du côté de la cour, qu'on nomme _nagar-kanay_, parce

que c'est le lieu où sont les trompettes, ou plutôt les hautbois et les

timbales qui jouent ensemble à certaines heures du jour et de la nuit.

Mais c'est un concert bien étrange aux oreilles d'un Européen qui n'y

est pas encore accoutumé; car dix ou douze de ces hautbois et autant de

timbales se font entendre tout à la fois, et quelques hautbois, tels que

celui qu'on appelle _karna_, sont longs d'une brasse et demie, et n'ont

pas moins d'un pied d'ouverture par le bas; comme il y a des timbales de

cuivre et de fer qui n'ont pas moins d'une brasse de diamètre. Bernier

raconte que, dans les premiers temps, cette musique le pénétrait, et lui

causait un étourdissement insupportable. Cependant l'habitude eut le

pouvoir de la lui faire trouver très-agréable, surtout la nuit,

lorsqu'il l'entendait de loin dans son lit et de sa terrasse. Il parvint

même à lui trouver beaucoup de mélodie et de majesté. Comme elle a ses

règles et ses mesures, et que d'excellens maîtres, instruits dès leur

jeunesse, savent modérer et fléchir la rudesse des sons, on doit

concevoir, dit-il, qu'ils en doivent tirer une symphonie qui flatte

l'oreille dans l'éloignement.

À l'opposite de la grande porte du nagar-kanay, au-delà de toute la

cour, s'offre une grande et magnifique salle à plusieurs rangs de

piliers, haute et bien éclairée, ouverte de trois côtés, et dont les

piliers et le plafond sont peints et dorés. Dans le milieu de la

muraille qui sépare cette salle d'avec le sérail on a laissé une

ouverture, ou une espèce de grande fenêtre haute et large, à laquelle

l'homme le plus grand n'atteindrait point d'en bas avec la main. C'est

là qu'Aureng-Zeb se montrait en public, assis sur un trône, quelques-uns

de ses fils à ses côtés, et plusieurs eunuques debout; les uns pour

chasser les mouches avec des queues de paon, les autres pour le

rafraîchir avec de grands éventails, et d'autres pour être prêts à

recevoir ses ordres. De là il voyait en bas autour de lui tous les

omhras, les radjas et les ambassadeurs, debout aussi sur un divan

entouré d'un balustre d'argent, les yeux baissés et les mains croisées

sur l'estomac. Plus loin, il voyait les mansebdars, ou les moindres

omhras debout comme les autres, et dans le même respect. Plus avant,

dans le reste de la salle et dans la cour, sa vue pouvait s'étendre sur

une foule de toutes sortes de gens. C'était dans ce lieu qu'il donnait

audience à tout le monde, chaque jour à midi; et de là venait à cette

salle le nom d'_amkas_, qui signifie lieu d'assemblée commun aux grands

et aux petits.

Pendant une heure et demie, qui était la durée ordinaire de cette

auguste scène, l'empereur s'amusait d'abord à voir passer devant ses

yeux un certain nombre des plus beaux chevaux de ses écuries, pour juger

s'ils étaient en bon état et bien traités. Il se faisait amener aussi

quelques éléphans, dont la propreté attirait toujours l'admiration de

Bernier. Non-seulement, dit-il, leur sale et vilain corps était alors

bien lavé et bien net, mais il était peint en noir, à la réserve de deux

grosses raies de peinture rouge, qui, descendant du haut de la tête,

venaient se joindre vers la trompe. Ils avaient aussi quelques belles

couvertures en broderie, avec deux clochettes d'argent qui leur

pendaient des deux côtés, attachées aux deux bouts d'une grosse chaîne

d'argent qui leur passait par-dessus le dos, et plusieurs de ces belles

queues de vaches du Thibet, qui leur pendaient aux oreilles en forme de

grandes moustaches. Deux petits éléphans bien parés marchaient à leurs

côtés, comme des esclaves destinés à les servir. Ces grands colosses

paraissaient fiers de leurs ornemens, et marchaient avec beaucoup de

gravité. Lorsqu'ils arrivaient devant l'empereur, leur guide, qui était

assis sur leurs épaules avec un crochet de fer à la main, les piquait,

leur parlait, et leur faisait incliner un genou, lever la trompe en

l'air, et pousser une espèce de hurlement que le peuple prenait pour un

_taslim_, c'est-à-dire une salutation libre et réfléchie. Après les

éléphans on amenait des gazelles apprivoisées, des nilgauts ou boeufs

gris, que Bernier croit une espèce d'élans; des rhinocéros, des buffles

de Bengale, qui ont de prodigieuses cornes; des léopards ou des

panthères apprivoisés, dont on se sert à la chasse des gazelles; de

beaux chiens de chasse ousbecks, chacun avec sa petite couverture rouge;

quantité d'oiseaux de proie, dont les uns étaient pour les perdrix, les

autres pour la grue, et d'autres pour les lièvres, et même pour les

gazelles, qu'ils aveuglent de leurs ailes et de leurs griffes. Souvent

un ou deux omhras faisaient alors passer leur cavalerie en revue devant

l'empereur; ce monarque prenait même plaisir à faire quelquefois essayer

des coutelas sur des moutons morts qu'on apportait sans entrailles, et

fort proprement empaquetés. Les jeunes omhras s'efforçaient de faire

admirer leur force et leur adresse en coupant d'un seul coup les quatre

pieds joints ensemble et le corps d'un mouton.

Mais tous ces amusemens n'étaient qu'autant d'intermèdes pour des

occupations plus sérieuses. Aureng-Zeb se faisait apporter chaque jour

les requêtes qu'on lui montrait de loin dans la foule du peuple; il

faisait approcher les parties, il les examinait lui-même, et quelquefois

il prononçait sur-le-champ leur sentence. Outre cette justice publique,

il assistait régulièrement une fois la semaine à la chambre qui se nomme

_adaletkanay_, accompagné de ses deux premiers cadis, ou chefs de

justice. D'autres fois il avait la patience d'entendre en particulier,

pendant deux heures, dix personnes du peuple qu'un vieil officier lui

présentait.

Ce que Bernier trouvait de choquant dans la grande assemblée de l'amkas,

c'était une flatterie trop basse et trop fade qu'on y voyait régner

continuellement; l'empereur ne prononçait pas un mot qui ne fût relevé

avec admiration, et qui ne fît lever les mains aux principaux omhras,

en criant _karamat_, c'est-à-dire merveille.

De la salle de l'amkas on passe dans un lieu plus retiré, qui se nomme

le _gosel-kanay_, et dont l'entrée ne s'accorde pas sans distinction:

aussi la cour n'en est-elle pas si grande que celle de l'amkas: mais la

salle est spacieuse, peinte, enrichie de dorures et relevée de quatre ou

cinq pieds au-dessus du rez-de-chaussée, comme une grande estrade; c'est

là que l'empereur, assis dans un fauteuil, et ses omhras debout autour

de lui, donnait une audience plus particulière à ses officiers, recevait

leurs comptes, et traitait des plus importantes affaires de l'état. Tous

les seigneurs étaient obligés de se trouver chaque jour au soir à cette

assemblée, comme le matin à l'amkas, sans quoi on leur retranchait

quelque chose de leur paie. Bernier regarde comme une distinction fort

honorable pour les sciences que Danech-Mend-Khan, son maître, fût

dispensé de cette servitude en faveur de ses études continuelles, à la

réserve néanmoins du mercredi, qui était son jour de garde. Il ajoute

qu'il n'était pas surprenant que tous les autres omhras y fussent

assujettis, lorsque l'empereur même se faisait une loi de ne jamais

manquer à ces deux assemblées. Dans ses plus dangereuses maladies, il

s'y faisait porter du moins une fois le jour; et c'est alors qu'il

croyait sa personne plus nécessaire, parce qu'au moindre soupçon qu'on

aurait eu de sa mort, on aurait vu tout l'empire en désordre et les

boutiques fermées dans la ville.

Pendant qu'il était occupé dans cette salle, on n'en faisait pas moins

passer devant lui la plupart des mêmes choses qu'il prenait plaisir à

voir dans l'amkas, avec cette différence que, la cour étant plus petite,

et l'assemblée se tenant au soir, on n'y faisait point la revue de la

cavalerie; mais, pour y suppléer, les mansebdars de garde venaient

passer devant l'empereur avec beaucoup de cérémonie. Ils étaient

précédés du _kours_, c'est-à-dire de diverses figures d'argent, portées

sur le bout de plusieurs gros bâtons d'argent fort bien travaillés. Deux

représentent de grands poissons; deux autres un animal fantastique

d'horrible figure, que les Mogols nomment _eicdeha_; d'autres deux

lions; d'autres deux mains; d'autres des balances, et quantité de

figures aussi mystérieuses. Cette procession était mêlée de plusieurs

gouzeberdars, ou porte-massues, gens de bonne mine, dont l'emploi

consiste à faire régner l'ordre dans les assemblées.

Joignons à cet article une peinture de l'amkas, tel que le même voyageur

eut la curiosité de le voir dans l'une des principales fêtes de l'année,

qui était en même temps celle d'une réjouissance extraordinaire pour le

succès des armes de l'empire. On ne s'arrête à cette description que

pour mettre un lecteur attentif en état de la comparer avec celle de

Tavernier et de Rhoé.

L'empereur était assis sur son trône, dans le fond de la grande salle.

Sa veste était d'un satin blanc à petites fleurs, relevée d'une fine

broderie d'or et de soie. Son turban était de toile d'or, avec une

aigrette dont le pied était couvert de diamans d'une grandeur et d'un

prix extraordinaires, au milieu desquels on voyait une grande topaze

orientale, qui n'a rien d'égal au monde, et qui jetait un éclat

merveilleux. Un collier de grosses perles lui pendait du cou sur

l'estomac. Son trône était soutenu par six gros pieds d'or massif, et

parsemés de rubis, d'émeraudes et de diamans. Bernier n'entreprend pas

de fixer le prix ni la quantité de cet amas de pierres précieuses, parce

qu'il ne put en approcher assez pour les compter et pour juger de leur

eau. Mais il assure que les gros diamans y sont en très-grand nombre, et

que tout le trône est estimé quatre krores, c'est-à-dire quarante

millions de roupies. C'était l'ouvrage de Schah-Djehan, père

d'Aureng-Zeb, qui l'avait fait faire pour employer une multitude de

pierreries accumulées dans son trésor, des dépouilles de plusieurs

anciens radjas, et des présens que les omhras sont obligés de faire à

leurs empereurs dans certaines fêtes. L'art ne répondait pas à la

matière. Ce qu'il y avait de mieux imaginé, c'étaient deux paons

couverts de pierres précieuses et de perles, dont on attribuait

l'invention à un orfévre français, qui, après avoir trompé plusieurs

princes de l'Europe par les doublets qu'il faisait merveilleusement,

s'était réfugié à la cour du mogol, où il avait fait sa fortune.

Au pied du trône, tous les omhras, magnifiquement vêtus, étaient rangés

sur une estrade couverte d'un grand dais de brocart, à grandes franges

d'or, environnée d'une balustrade d'argent. Les piliers de la salle

étaient revêtus de brocart à fond d'or. De toutes les parties du plafond

pendaient de grands dais de satin à fleurs, attachés par des cordons de

soie rouge, avec de grosses houppes de soie, mêlées de filets d'or. Tout

le bas était couvert de grands tapis de soie très-riches, d'une longueur

et d'une largeur étonnantes. Dans la cour, on avait dressé une tente,

qu'on nomme _l'aspek_, aussi longue et aussi large que la salle à

laquelle elle était jointe par le haut. Du côté de la cour, elle était

environnée d'un grand balustre couvert de plaques d'argent, et soutenu

par des piliers de différentes grosseurs, tous couverts aussi de plaques

du même métal. Elle est rouge en dehors, mais doublée en dedans de ces

belles chites, ou toiles peintes au pinceau, ordonnées exprès, avec des

couleurs si vives, et des fleurs si naturelles, qu'on les aurait prises

pour un parterre suspendu. Les arcades qui environnent la cour n'avaient

pas moins d'éclat. Chaque omhras était chargé des ornemens de la sienne,

et s'était efforcé de l'emporter par sa magnificence. Le troisième jour

de cette superbe fête, l'empereur se fit peser avec beaucoup de

cérémonie, et quelques omhras à son exemple, dans de riches balances

d'or massif comme les poids. Tout le monde applaudit, avec la plus

grande joie en apprenant que cette année l'empereur pesait deux livres

de plus que la précédente. Son intention, dans cette fête, était de

favoriser les marchands de soie et de brocart, qui, depuis quatre ou

cinq ans de guerre, en avaient des magasins dont ils n'avaient pu

trouver le débit.

Ces fêtes sont accompagnées d'un ancien usage qui ne plaît point à la

plupart des omhras. Ils sont obligés de faire à l'empereur des présens

proportionnés à leurs forces. Quelques-uns, pour se distinguer par leur

magnificence, ou dans la crainte d'être recherchés par leurs vols et

leurs concussions, ou dans l'espérance de faire augmenter leurs

appointemens ordinaires, en font d'une richesse surprenante. Ce sont

ordinairement de beaux vases d'or couverts de pierreries, de belles

perles, des diamans, des rubis, des émeraudes. Quelquefois c'est plus

simplement un nombre de ces pièces d'or qui valent une pistole et demie.

Bernier raconte que, pendant la fête dont il fut témoin, Aureng-Zeb

étant allé visiter Djafer-Khan, son visir, non en qualité de visir, mais

comme son proche parent, et sous prétexte de voir un bâtiment qu'il

avait fait depuis peu, ce seigneur lui offrit vingt-cinq mille de ces

pièces d'or, avec quelques belles perles et un rubis qui fut estimé

quarante mille écus.

[Illustration: «_Qu'on la lui charge, dit-il, sur les épaules, et qu'il

l'emporte._»]

Un spectacle fort bizarre, qui accompagne quelquefois les mêmes fêtes,

c'est une espèce de foire qui se tient dans le méhalu ou le sérail de

l'empereur. Les femmes des omhras et des grands mansebdars sont les

marchandes. L'empereur, les princesses et toutes les dames du sérail

viennent acheter ce qu'elles voient étalé. Les marchandises sont de

beaux brocarts, de riches broderies d'une nouvelle mode, de riches

turbans, et ce qu'on peut rassembler de plus précieux. Outre que ces

femmes sont les plus belles et les plus galantes de la cour, celles qui

ont des filles d'une beauté distinguée ne manquent point de les mener

avec elles pour les faire voir à l'empereur. Ce monarque vient

marchander sou à sou tout ce qu'il achète, comme le dernier de ses

sujets, avec le langage des petits marchands qui se plaignent de la

cherté et qui contestent pour le prix. Les dames se défendent de même;

et ce badinage est poussé jusqu'aux injures. Tout se paie argent

comptant. Quelquefois, au lieu de roupies d'argent, les princesses

laissent couler, comme par mégarde, des roupies d'or en faveur des

marchandes qui leur plaisent. Mais, après avoir loué des usages si

galans, Bernier traite de licence la liberté qu'on accorde alors aux

femmes publiques d'entrer dans le sérail. À la vérité, dit-il, ce ne

sont pas celles des bazars, mais celles qu'on nomme _kenchanys_,

c'est-à-dire, dorées et fleuries, et qui vont danser aux fêtes chez les

omhras et les mansebdars. La plupart sont belles et richement vêtues;

elles savent chanter et danser parfaitement à la mode du pays. Mais,

comme elles n'en sont pas moins publiques, Aureng-Zeb, plus sérieux que

ses prédécesseurs, abolit l'usage de les admettre au sérail; et pour en

conserver quelque reste, il permit seulement qu'elles vinssent tous les

mercredis lui faire de loin le salam ou la révérence, à l'amkas. Un

médecin français, nommé Bernard, qui s'était établi dans cette cour, s'y

était rendu si familier, qu'il faisait quelquefois la débauche avec

l'empereur. Il avait par jour dix écus d'appointemens; mais il gagnait

beaucoup davantage à traiter les dames du sérail et les grands omhras,

qui lui faisaient des présens comme à l'envi. Son malheur était de ne

pouvoir rien garder: ce qu'il recevait d'une main, il le donnait de

l'autre. Cette profusion le faisait aimer de tout le monde, surtout des

kenchanys, avec lesquelles il faisait beaucoup de dépense. Il devint

amoureux d'une de ces femmes, qui joignait des talens distingués aux

charmes de la jeunesse et de la beauté. Mais sa mère, appréhendant que

la débauché ne lui fit perdre les forces nécessaires pour les exercices

de sa profession, ne la perdait point de vue. Bernard fut désespéré de

cette rigueur. Enfin l'amour lui inspira le moyen de se satisfaire. Un

jour que l'empereur le remerciait à l'amkas, et lui faisait quelques

présens pour la guérison d'une femme du sérail, il supplia ce prince de

lui donner la jeune kenchany dont il était amoureux, et qui était

debout derrière l'assemblée pour faire le salam avec toute sa troupe. Il

avoua publiquement la violence de sa passion, et l'obstacle qu'il y

avait trouvé. Tous les spectateurs rirent beaucoup de le voir réduit à

souffrir par les rigueurs d'une fille de cet ordre. L'empereur, après

avoir ri lui-même, ordonna qu'elle lui fût livrée, sans s'embarrasser

qu'elle fût mahométane, et que le médecin fût chrétien. «Qu'on la lui

charge, dit-il, sur les épaules, et qu'il l'emporte.» Aussitôt Bernard,

ne s'embarrassant plus des railleries de l'assemblée se laissa mettre la

kenchany sur le dos, et sortit chargé de sa proie.

Dans un si grand nombre de provinces, qui formaient autrefois différens

royaumes, dont chacun devait avoir ses propres lois et ses usages, on

conçoit que, malgré la ressemblance du gouvernement qui introduit

presque toujours celle de la police et de la religion, en changeant par

degrés les idées, les moeurs et les autres habitudes, un espace de

quelques siècles qui se sont écoulés depuis la conquête des Mogols, n'a

pu mettre encore une parfaite uniformité entre tant de peuples. Ainsi la

description de tous les points sur lesquels ils diffèrent serait une

entreprise impossible. Mais les voyageurs les plus exacts ont jeté

quelque jour dans ce chaos, en divisant les sujets du grand-mogol en

mahométans, qu'ils appellent Maures, et en païens ou gentous de

différentes sectes. Cette division paraît d'autant plus propre à faire

connaître les uns et les autres, qu'en Orient, comme dans les autres

parties du monde, c'est la religion qui règle ordinairement les usages.

L'empereur, les princes et tous les seigneurs de l'Indoustan professent

le mahométisme. Les gouverneurs, les commandans et les katouals des

provinces, des villes et des bourgs, doivent être de la même religion.

Ainsi c'est entre les mains des mahométans ou des Maures que réside

toute l'autorité, non-seulement par rapport à l'administration, mais

pour tout ce qui regarde aussi les finances et le commerce; ils

travaillent tous avec beaucoup de zèle au progrès de leurs opinions. On

sait que le mahométisme est divisé en quatre sectes: celle d'Aboubekre,

d'Ali, d'Omar et d'Otman. Les Mogols sont attachés à celle d'Ali, qui

leur est commune avec les Persans; avec cette seule différence que, dans

l'explication de l'Alcoran, ils suivent les sentimens des Hembili et de

Maléki, au lieu que les Persans s'attachent à l'explication d'Ali et du

Tzafer-Sadouek, opposés les uns et les autres aux Turcs, qui suivent

celle de Hanif.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 10 / 21 段