Des armées si formidables, répandues dans toutes les parties de

l'empire, procurent ordinairement de la sûreté aux frontières, et de la

tranquillité au centre de l'état; il n'y a point de petite bourgade qui

n'ait au moins deux cavaliers et quatre fantassins: ce sont les espions

de la cour qui sont obligés de rendre compte de tout ce qui arrive sous

leurs yeux, et qui donnent occasion, par leurs rapports, à la plupart

des ordres qui passent dans les provinces.

Les armes offensives des cavaliers mogols sont l'arc, le carquois,

chargé de quarante ou cinquante flèches, le javelot ou la zagaie, qu'ils

lancent avec beaucoup d'adresse, le cimeterre d'un côté et le poignard

de l'autre; pour armes défensives, ils ont l'écu, espèce de petit

bouclier qu'ils portent toujours pendu au cou; mais ils n'ont pas

d'armes à feu.

L'infanterie se sert du mousquet avec assez d'adresse; ceux qui n'ont

pas de mousquet portent, avec l'arc et la flèche, une pique de dix ou

douze pieds, qu'ils emploient au commencement du combat en la lançant

contre l'ennemi. D'autres sont armés de cottes de mailles qui leur vont

jusqu'aux genoux; mais il s'en trouve fort peu qui se servent de

casques, parce que rien ne serait plus incommode dans les grandes

chaleurs du pays. D'ailleurs les Mogols n'ont pas d'ordre militaire; ils

ne connaissent point les distinctions d'avant-garde, de corps de

bataille, ni d'arrière-garde; ils n'ont ni front ni file, et leurs

combats se font avec beaucoup de confusion. Comme ils n'ont point

d'arsenaux, chaque chef de troupe est obligé de fournir des armes à ses

soldats: de là vient le mélange de leurs armes, qui souvent ne sont pas

les mêmes dans chaque corps: c'est un désordre qu'Aureng-Zeb avait

entrepris de réformer. Mais l'arsenal particulier de l'empereur est

d'une magnificence éclatante; ses javelines, ses carquois, et surtout

ses sabres, y sont rangés dans le plus bel ordre; tout y brille de

pierres précieuses. Il prend plaisir à donner lui-même des noms à ses

armes: un de ses cimeterres s'appele _alom-guir_, c'est-à-dire _le

conquérant de la terre_; un autre, _faté-alom_, qui signifie _le

vainqueur du monde_. Tous les vendredis au matin, le grand-mogol fait sa

prière dans son arsenal pour demander à Dieu qu'avec ses sabres il

puisse remporter des victoires et faire respecter le nom de l'Éternel à

ses ennemis. On pourrait demander comment se nommaient tous ces

cimeterres lorsque, par la suite, Nadir-Schah tenait l'empereur captif

dans son palais de Delhy.

Les écuries du grand-mogol répondent au nombre de ses soldats. Elles

sont peuplées d'une multitude prodigieuse de chevaux et d'éléphans. Le

nombre de ses chevaux est d'environ douze mille, dont on ne choisit à la

vérité que vingt ou trente pour le service de sa personne; le reste est

pour la pompe ou destiné à faire des présens. C'est l'usage des

grands-mogols de donner un habit et un cheval à tous ceux dont ils ont

reçu le plus léger service. On fait venir tous ces chevaux de Perse,

d'Arabie, et surtout de la Tartarie. Ceux qu'on élève aux Indes sont

rétifs, ombrageux, mous, et sans vigueur. Il en vient tous les ans plus

de cent mille de Bockara et de Kaboul; profit considérable pour les

douanes de l'empire, qui font payer vingt-cinq pour cent de leur valeur.

Les meilleurs sont séparés pour le service du prince, et le reste se

vend à ceux qui, par leur emploi, sont obligés de monter la cavalerie.

On a fait remarquer dans plusieurs relations que leur nourriture aux

Indes n'est pas semblable à celle qu'on leur donne en Europe, parce que

dans un pays si chaud, on ne recueille guère de fourrage que sur le bord

des rivières. On y supplée par des pâtes assaisonnées.

Les éléphans sont tout à la fois une des forces de l'empereur mogol, et

l'un des principaux ornemens de son palais. Il en nourrit jusqu'à cinq

cents, pour lui servir de monture, sous de grands portiques bâtis

exprès. Il leur donne lui-même des noms pleins de majesté, qui

conviennent aux propriétés naturelles de ces grands animaux. Leurs

harnais sont d'une magnificence qui étonne. Celui que monte l'empereur a

sur le dos un trône éclatant d'or et de pierres précieuses. Les autres

sont couverts de plaques d'or et d'argent, de housses en broderies d'or,

de campanes et de franges d'or. L'éléphant du trône, qui porte le nom

d'_Aureng-gas_, c'est-à-dire capitaine des éléphans, a toujours un train

nombreux à sa suite. Il ne marche jamais sans être précédé de timbales,

de trompettes et de bannières. Il a triple paie pour sa dépense. La cour

entretient d'ailleurs dix hommes pour le service de chaque éléphant:

deux qui ont soin de l'exercer, de le conduire et de le gouverner; deux

qui lui attachent ses chaînes; deux qui lui fournissent son vin et l'eau

qu'on lui fait boire; deux qui portent la lance devant lui, et qui font

écarter le peuple; deux qui allument des feux d'artifice devant ses yeux

pour l'accoutumer à cette vue; un pour lui ôter sa litière et lui en

fournir de nouvelle; un autre enfin pour chasser les mouches qui

l'importunent, et pour le rafraîchir, en lui versant par intervalles de

l'eau sur le corps. Ces éléphans du palais sont également dressés pour

la chasse et pour le combat. On les accoutume au carnage en leur faisant

attaquer des lions et des tigres.

L'artillerie de l'empereur est nombreuse, et la plupart des pièces de

canon qu'il emploie dans ses armées sont plus anciennes qu'il ne s'en

trouve en Europe. On ne saurait douter que le canon et la poudre ne

fussent connus aux Indes long-temps avant la conquête de Tamerlan. C'est

une tradition du pays, que les Chinois avaient fondu de l'artillerie à

Delhy, dans le temps qu'ils en étaient les maîtres. Chaque pièce est

distinguée par son nom. Sous les empereurs qui ont précédé Aureng-Zeb,

presque tous les canonniers de l'empire étaient européens; mais le zèle

de la religion porta ce prince à n'admettre que des mahométans à son

service. On ne voit plus guère à cette cour d'autres Franguis que des

médecins et des orfévres. On n'y a que trop appris à se passer de nos

canonniers et de presque tous nos artistes.

Une cour si puissante et si magnifique ne peut fournir à ses dépenses

que par des revenus proportionnés. Mais quelque idée qu'on ait pu

prendre de son opulence par le dénombrement de tant de royaumes, dont

les terres appartiennent toutes au souverain, ce n'est pas le produit

des terres qui fait la principale richesse du grand-mogol. On voit aux

Indes de grands pays peu propres à la culture, et d'autres dont le fonds

serait fertile, mais qui demeure négligé par les habitans. On ne

s'applique point dans l'Indoustan à faire valoir son propre domaine;

c'est un mal qui suit naturellement du despotisme que les mogols ont

établi dans leurs conquêtes. L'empereur Akbar, pour y remédier et mettre

quelque réformation dans ses finances, cessa de payer en argent les

vice-rois et les gouverneurs. Il leur abandonna quelques terres de leurs

départemens pour les faire cultiver en leur propre nom. Il exigea d'eux,

pour les autres terres de leur district, une somme plus ou moins forte,

suivant que leurs provinces étaient plus ou moins fertiles. Ces

gouverneurs, qui ne sont proprement que les fermiers de l'empire,

afferment à leur tour ces mêmes terres à des officiers subalternes. La

difficulté consiste à trouver dans les campagnes des laboureurs qui

veuillent se charger du travail de la culture, toujours sans profit, et

seulement pour la nourriture. C'est par la violence qu'on assujettit les

paysans à l'ouvrage. De là leurs révoltes et leur fuite dans les terres

des radjas indiens, qui les traitent avec un peu plus d'humanité. Ces

rigoureuses méthodes servent à dépeupler insensiblement les terres du

Mogol, et les font demeurer en friche.

Mais l'or et l'argent que le commerce apporte dans l'empire suppléent au

défaut de la culture, et multiplient sans cesse les trésors du

souverain. S'il en faut croire Bernier, qu'on ne croit pas livré à

l'exagération comme la plupart des voyageurs, l'Indoustan est comme

l'abîme de tous les trésors qu'on transporte de l'Amérique dans le reste

du monde. Tout l'argent du Mexique, dit-il, et tout l'or du Pérou,

après avoir circulé quelque temps dans l'Europe et dans l'Asie, aboutit

enfin à l'empire du Mogol pour n'en plus sortir. On sait, continue-t-il,

qu'une partie de ces trésors se transporte en Turquie pour payer les

marchandises qu'on en tire; de la Turquie ils passent dans la Perse, par

Smyrne, pour le paiement des soies qu'on y va prendre; de la Perse ils

entrent dans l'Indoustan, par le commerce de Moka, de Babel-Mandel, de

Bassora et de Bender-Abassi; d'ailleurs il en vient immédiatement

d'Europe aux Indes par les vaisseaux des compagnies de commerce. Presque

tout l'argent que les Hollandais tirent du Japon s'arrête sur les terres

du Mogol; on trouve son compte à laisser son argent dans ce pays, pour

en rapporter des marchandises. Il est vrai que l'Indoustan tire quelque

chose de l'Europe et des autres régions de l'Asie; on y transporte du

cuivre qui vient du Japon, du plomb et des draps d'Angleterre; de la

cannelle, de la muscade et des éléphans de l'île de Ceylan; des chevaux

d'Arabie, de Perse et de Tartarie, etc. Mais la plupart des marchands

paient en marchandises, dont ils chargent aux Indes les vaisseaux sur

lesquels ils ont apporté leurs effets; ainsi la plus grande partie de

l'or et de l'argent du monde trouve mille voies pour entrer dans

l'Indoustan, et n'en a presque point pour en sortir.

Bernier ajoute une réflexion singulière. Malgré cette quantité presque

infinie d'or et d'argent qui entre dans l'empire mogol, et qui n'en sort

point, il est surprenant, dit-il, de n'y en pas trouver plus qu'ailleurs

dans les mains des particuliers; on ne peut disconvenir que les toiles

et les brocarts d'or et d'argent qui s'y fabriquent sans cesse, les

ouvrages d'orfévrerie, et surtout les dorures, n'y consomment une assez

grande partie de ces espèces; mais cette raison ne suffit pas seule. Il

est vrai encore que les Indiens ont des opinions superstitieuses qui les

portent à déposer leur argent dans la terre, et à faire disparaître les

trésors qu'ils ont amassés. Une partie des plus précieux métaux retourne

ainsi; dans l'Indoustan, au sein de la terre dont on les avait tirés

dans l'Amérique; mais ce qui paraît contribuer le plus à la diminution

des espèces dans l'empire mogol, c'est la conduite ordinaire de la cour.

Les empereurs amassent de grands trésors, et quoiqu'on n'ait accusé que

Schah-Djehan d'une avarice outrée, ils aiment tous à renfermer dans des

caves souterraines une abondance d'or et d'argent qu'ils croient

pernicieuse entre les mains du public, lorsqu'elle y est excessive.

C'est donc dans les trésors du souverain que tout ce qui se transporte

d'argent aux Indes par la voie du commerce va fondre, comme à son

dernier terme. Ce qu'il en reste après avoir acquitté tous les frais de

l'empire n'en sort guère que dans les plus pressans besoins de l'état;

et l'on doit conclure que Nadir-Schah n'avait pas réduit le grand-mogol

à la pauvreté, lorsque, suivant le récit d'Otter, il eut enlevé plus de

dix-sept cents millions à ses états.

Ce voyageur, homme très-éclairé, donne une liste des revenus de ce

monarque tels qu'ils étaient en 1697, tirée des archives de l'empire:

elle est trop curieuse pour être supprimée; mais il faut se souvenir

qu'un krore vaut cent laks, un lak cent mille roupies, et la roupie,

suivant l'évaluation d'Otter, environ quarante-cinq sous de France. Il

faut remarquer aussi que tous les royaumes dont l'empire est composé se

divisent en sarkars, qui signifie provinces, et que les sarkars se

subdivisent en parganas, c'est-à-dire en gouvernemens particuliers.

Le royaume de Delhy a dans son gouvernement général huit sarkars et deux

cent vingt parganas, qui rendent un krore vingt-cinq laks et cinquante

mille roupies.

Le royaume d'Agra compte dans son enceinte quatorze sarkars et deux cent

soixante-dix-huit parganas; ils rendent deux krores vingt-deux laks et

trois mille cinq cent cinquante roupies.

Le royaume de Lahor a cinq sarkars et trois cent quatorze parganas, qui

rendent deux krores trente-trois laks et cinq mille roupies.

Le royaume d'Asmire, dans ses sarkars et ses parganas, paie deux krores

trente-trois laks et cinq mille roupies.

Guzarate, divisé en neuf sarkars et dix-neuf parganas, donne deux krores

trente-trois laks et quatre-vingt-quinze mille roupies.

Malvay, qui contient onze sarkars et deux cent cinquante petits

parganas, ne rend que quatre-vingt-dix-neuf laks six mille deux cent

cinquante roupies.

Béar compte huit sarkars et deux cent quarante-cinq petits parganas,

dont l'empereur tire un krore vingt-un laks et cinquante mille roupies.

Moultan, qui se divise en quatorze sarkars et quatre-vingt-seize

parganas, ne donne à l'empereur que cinquante laks et vingt-cinq mille

roupies.

Kaboul, divisé en trente-cinq parganas, rend trente-deux laks et sept

mille deux cent cinquante roupies.

Tata paie soixante laks et deux mille roupies. Tata donne seulement

vingt-quatre laks.

Urécha, quoiqu'on y compte onze sarkars, et un assez grand nombre de

parganas, ne paie que cinquante-sept laks et sept mille cinq cents

roupies.

Illavas donne soixante-dix-sept laks et trente-huit mille roupies.

Cachemire, avec ses quarante-six parganas, ne rend que trente-six laks

et cinq mille roupies.

Le Décan, que l'on divise en huit sarkars et soixante-dix-neuf parganas,

paie un krore soixante-deux laks et quatre-vingt mille sept cent

cinquante roupies.

Brar compte dix sarkars et cent quatre-vingt-onze petits parganas, qui

rendent un krore cinquante-huit laks et sept mille cinq cents roupies.

Candesch rend au mogol un krore, onze laks et cinq mille roupies.

Nandé ne paie que soixante-douze laks.

Baglana, divisé en quarante-trois parganas, donne soixante-huit laks et

quatre-vingt-cinq mille roupies.

Le Bengale rend quatre krores. Ugen, deux krores. Raghi-Mehal, un krore

et cinquante mille roupies.

Le Visapour paie à titre de tribut, avec une partie de la province de

Carnate, cinq krores.

Golconde et l'autre partie de Carnate paient aussi cinq krores au même

titre.

Total. Trois cent quatre-vingt-sept millions cent quatre-vingt-quatorze

mille roupies.

Outre ses revenus fixes, qui se tirent seulement des fruits de la terre,

le casuel de l'empire est une autre source de richesses pour l'empereur:

1º. on exige tous les ans un tribut par tête de tous les Indiens

idolâtres; comme la mort, les voyages et les fruits de ces anciens

habitans de l'Indoustan en rendent le nombre incertain, on le diminue

beaucoup à l'empereur, et les gouverneurs profitent de ce déguisement;

2º. toutes les marchandises que les négocians idolâtres font transporter

paient aux douanes cinq pour cent de leur valeur: les mahométans sont

affranchis de ces sortes d'impôts; 3º. le blanchissage de cette

multitude infinie de toiles qu'on fabrique aux Indes est encore la

matière d'un tribut; 4º. le fermier de la mine de diamans paie à

l'empereur une très-grosse somme: il doit lui donner les plus beaux et

les plus parfaits; 5º. les ports de mer, particulièrement ceux de Sindy,

de Barothe, de Surate et de Cambaye, sont taxés à de grosses sommes.

Surate seule rend ordinairement trois laks pour les droits d'entrée, et

onze pour le profit des monnaies qu'on y fait battre; 6º. toute la côte

de Coromandel et les ports situés sur les bords du Gange produisent de

gros revenus; 7º. l'empereur recueille l'héritage de tous les sujets

mahométans qui sont à sa solde. Tous les meubles, tout l'argent et tous

les effets de ceux qui meurent lui appartiennent de plein droit. Il

arrive de là que les femmes des gouverneurs de provinces et des généraux

d'année sont souvent réduites à des pensions modiques, et que leurs

enfans, s'ils sont sans mérite, tombent dans une extrême pauvreté; enfin

les tributs des radjas sont assez considérables pour tenir place entre

les principaux revenus du grand-mogol.

Ce casuel de l'empire égale à peu près ou surpasse même les immenses

richesses que l'empereur tire des seuls fonds de son domaine. On serait

étonné d'une si prodigieuse opulence, si l'on ne considérait qu'une

partie de ces trésors sort tous les ans de ses mains, et recommence à

couler sur ses terres. La moitié de l'empire subsiste par les

libéralités du souverain, ou du moins elle est constamment à ses gages.

Outre ce grand nombre d'officiers et de soldats qui ne vivent que de

leur paie, tous les paysans qui labourent pour lui sont nourris à ses

frais, et la plus grande partie des artisans des villes, qui ne

travaillent que pour son service, sont payés du trésor impérial. Cette

politique, rendant la dépendance de tant de sujets plus étroite,

augmente au même degré leur respect et leur attachement pour leur

maître.

Joignons à cet article quelques remarques de Mandelslo. Il vit dans le

palais d'Agra une grosse tour dont le toit est couvert de lames d'or,

qui marquent les richesses qu'elle renferme en huit grandes voûtes

remplies d'or, d'argent et de pierres précieuses. On l'assura que le

grand-mogol qui régnait de son temps avait un trésor dont la valeur

montait à plus de quinze cents millions d'écus; mais ce qu'il ajoute est

beaucoup plus positif: «Je suis assez heureux, dit-il, pour avoir entre

les mains l'inventaire du trésor qui fut trouvé après la mort de

Schah-Akbar, tant en or et en argent monnayé qu'en lingots et en barres,

en or et argent travaillés, en pierreries, en brocarts et autres

étoffes, en porcelaines, en manuscrits, en munitions de guerre, armes,

etc.; inventaire si fidèle, que j'en dois la communication aux lecteurs.

«Akbar avait fait battre des monnaies de vingt-cinq, de cinquante et de

cent toles, jusqu'à la valeur de six millions neuf cent soixante-dix

mille massas, qui font quatre-vingt-dix-sept millions cinq cent

quatre-vingt mille roupies. Il avait fait battre cent millions de

roupies en une autre espèce de monnaie, qui prirent de lui le nom de

_roupies d'Akbar_, et deux cent trente millions d'une monnaie qui

s'appelle _paises_, dont trente font une roupie.

«En diamans, rubis, émeraudes, saphirs, perles et autres pierreries, il

avait la valeur de soixante millions vingt mille cinq cent une roupies;

en or façonné, savoir, en figures et statues d'éléphans, de chameaux, de

chevaux et autres ouvrages, la valeur de dix-neuf millions six mille

sept cent quatre-vingt-cinq roupies; en meubles et vaisselle d'or, la

valeur de onze millions sept cent trente-trois mille sept cent

quatre-vingt-dix roupies; en meubles et ouvrages de cuivre, cinquante-un

mille deux cent vingt-cinq roupies; en porcelaine, vases de terre

sigillée et autres, la valeur de deux millions cinq cent sept mille sept

cent quarante-sept roupies; en brocarts, draps d'or et d'argent, et

autres étoffes de soie et de coton de Perse, de Turquie, d'Europe et de

Guzarate, quinze millions cinq cent neuf mille neuf cent

soixante-dix-neuf roupies; en draps de laine d'Europe, de Perse et de

Tartarie, cinq cent trois mille deux cent cinquante-deux roupies; en

tentes, tapisseries et autres meubles, neuf millions neuf cent

vingt-cinq mille cinq cent quarante-cinq roupies; vingt-quatre mille

manuscrits, ou livres écrits à la main, et si richement reliés, qu'ils

étaient estimés six millions quatre cent soixante-trois mille sept cents

roupies; en artillerie, poudre, boulets, balles et autres munitions de

guerre, la valeur de huit millions cinq cent soixante-quinze mille neuf

cent soixante-onze roupies; en armes offensives et défensives, comme

épées, rondaches, piques, arcs, flèches, etc., la valeur de sept

millions cinq cent cinquante-cinq mille cinq cent vingt-cinq roupies; en

selles, brides, étriers et autres harnais d'or et d'argent, deux

millions cinq cent vingt-cinq mille six cent quarante-huit roupies; en

couvertures de chevaux et d'éléphans, brodées d'or, d'argent et de

perles, cinq millions de roupies.» Toutes ces sommes ensemble, ne

faisant que celle de trois cent quarante-huit millions deux cent

vingt-six mille roupies, n'approchent point des richesses de

l'arrière-petit-fils d'Akbar, que Mandelslo trouva sur le trône; ce qui

confirme que le trésor des grands-mogols grossit tous les jours.

Rien n'est plus simple que les ressorts qui remuent ce grand empire: le

souverain seul en est l'âme. Comme sa juridiction n'est pas plus

partagée que son domaine, toute l'autorité réside uniquement dans sa

personne. Il n'y a proprement qu'un seul maître dans l'Indoustan: tout

le reste des habitans doit moins porter le nom de sujets que d'esclaves.

À la cour, les affaires de l'état sont entre les mains de trois ou

quatre omhras du premier ordre, qui les règlent sous l'autorité du

souverain. L'itimadoulet, ou le premier ministre, tient auprès du mogol

le même rang que le grand visir occupe en Turquie; mais ce n'est souvent

qu'un titre sans emploi, et une dignité sans fonction. L'empereur

choisit quelquefois pour grand-visir un homme sans expérience, auquel il

ne laisse que les appointemens de sa charge; tantôt c'est un prince du

sang mogol, qui s'est assez bien conduit pour mériter qu'on le laisse

vivre jusqu'à la vieillesse, tantôt c'est le père d'une reine favorite,

sorti quelquefois du plus bas rang de la milice ou de la plus vile

populace; alors tout le poids du gouvernement retombe sur les deux

secrétaires d'état. L'un rassemble les trésors de l'empire, et l'autre

les dispense; celui-ci paie les officiers de la couronne, les troupes et

les laboureurs; celui-là lève les revenus du domaine, exige les impôts

et reçoit les tributs. Un troisième officier des finances, mais d'une

moindre considération que les secrétaires d'état, est chargé de

recueillir les héritages de ceux qui meurent au service du prince,

commission lucrative, mais odieuse. Au reste, on n'arrive à ces postes

éminens de l'empire que par le service des armes. C'est toujours de

l'ordre militaire que se tirent également et les ministres qui

gouvernent l'état, et les généraux qui conduisent les troupes. Lorsqu'on

a besoin de leur entremise auprès du maître, on ne les aborde jamais

que les présens à la main: mais cet usage vient moins de l'avarice des

ombras que du respect des cliens. On fait peu d'attention à la valeur de

l'offre. L'essentiel est de ne pas se présenter les mains vides devant

les grands officiers de la cour.

Si l'empereur ne marche pas lui-même à la tête de ses troupes, le

commandement des armées est confié à quelqu'un des princes du sang, ou à

deux généraux choisis par le souverain; l'un du nombre des omhras

mahométans, l'autre parmi des radjas indiens. Les troupes de l'empire

sont commandées par l'omhra. Les troupes auxiliaires n'obéissent qu'aux

radjas de leur nation. Akbar, ayant entrepris de régler les armées, y

établit l'ordre suivant, qui s'observe depuis son règne. Il voulut que

tous les officiers de ses troupes fussent payés sous trois titres

différens: les premiers, sous le titre de douze mois; les seconds, sous

le titre de six mois, et les troisièmes, sous celui de quatre. Ainsi,

lorsque l'empereur donne à un mansebdar, c'est-à-dire à un bas-officier

de l'empire, vingt roupies par mois au premier titre, sa paie monte par

an à sept cent cinquante roupies, car on en ajoute toujours dix de plus.

Celui à qui l'on assigne par mois la même paie au second titre en reçoit

par an trois cent soixante-quinze. Celui dont la paie n'est qu'au

troisième titre, n'a par an que deux cent cinquante roupies

d'appointemens. Ce règlement est d'autant plus bizarre, que ceux qui ne

sont payés que sur le pied de quatre mois, ne rendent pas un service

moins assidu pendant l'année que ceux qui reçoivent la paie sur le pied

de douze mois.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 9 / 21 段