hollandaise au cap de Bonne-Espérance. Elle y passa trois semaines,
pendant lesquelles Tavernier se fit un amusement de ses observations.
On ne s'arrêtera qu'à celles qui ne lui sont pas communes avec les
autres voyageurs. Il est persuadé, dit-il, que ce n'est pas l'air ni la
chaleur qui causent la noirceur des Cafres. Une jeune fille, qui avait
été prise à sa mère dès le moment de sa naissance, et nourrie ensuite
parmi les Hollandais, était aussi blanche que les femmes de l'Europe. Un
Français lui avait fait un enfant; mais la compagnie ne voulut pas
souffrir qu'il l'épousât, et le punit même par la confiscation de huit
cents livres de ses gages. Cette fille dit à Tavernier que les Cafres ne
sont noirs que parce qu'ils se frottent d'une graisse composée de
plusieurs simples; et que, s'ils ne s'en frottaient souvent, ils
deviendraient hydropiques. Il confirme par le témoignage de ses yeux que
les Cafres ont une connaissance fort particulière des simples, et qu'ils
en savent parfaitement l'application. De dix-neuf malades qui se
trouvaient sur son vaisseau, la plupart affligés d'ulcères aux jambes,
ou de coups reçus à la guerre, quinze furent mis entre leurs mains, et
se virent guéris en peu de jours, quoique le chirurgien de Batavia n'eût
fait espérer leur guérison qu'en Europe. Chaque malade avait deux Cafres
qui le venaient panser; c'est-à-dire qui, apportant des simples, suivant
l'état des ulcères ou de la plaie, les appliquaient sur le mal après les
avoir broyés entre deux cailloux. Pendant le séjour de Tavernier,
quelques soldats, ayant été commandés pour une expédition, et s'étant
avancés dans le pays, firent pendant la nuit un grand feu, moins pour se
chauffer que pour écarter les lions: ce qui n'empêcha point que, pendant
qu'ils se reposaient, un lion ne vînt prendre un d'entre eux par le
bras. Il fut tué aussitôt d'un coup de fusil; mais on fut obligé de lui
ouvrir la gueule avec beaucoup de peine, pour en tirer le bras du soldat
qui était percé de part en part. Les Cafres le guérirent en moins de
douze jours. Tavernier conclut du même événement que c'est une erreur de
croire que les lions soient effrayés par le feu. Il vit dans le fort
hollandais quantité de peaux de lions et de tigres, mais avec moins
d'admiration que celle d'un cheval sauvage tué par les Cafres, qui est
blanche, traversée de raies noires, picotée comme celle d'un léopard, et
sans queue. À deux ou trois lieues du fort, quelques Hollandais
trouvèrent un lion mort, avec quatre pointes de porc-épic dans le corps,
dont les trois quarts entraient dans la chair; ce qui fit juger que le
porc-épic avait tué le lion. Comme le pays est incommodé par la
multitude de ces animaux, les Hollandais emploient une assez bonne
invention pour s'en garantir. Ils attachent un fusil à quelque pieu bien
planté, avec un morceau de viande retenu par une corde attachée à la
détente. Lorsque l'animal saisit la viande, cette corde se bande, tire
la détente et fait partir le coup, qui lui donne dans la gueule ou dans
le corps. Ils n'ont pas moins d'industrie pour prendre les jeunes
autruches. Après avoir observé leurs nids, ils attendent qu'elles aient
sept ou huit jours. Alors plantant un pieu en terre, ils les lient par
un pied dans le nid, afin qu'elles ne puissent fuir; et les laissant
nourrir par les grandes jusqu'à l'âge qu'ils désirent, ils les prennent
enfin pour les vendre ou les manger.
Lorsqu'on aperçut les côtes de Hollande, tous les matelots de la flotte
des Indes, dans la joie de revoir leur pays, allumèrent tant de feux
autour de la poupe et de la proue des vaisseaux, qu'on les aurait crus
près d'être consumés par les flammes. Tavernier compta sur son seul
vaisseau plus de dix-sept cents cierges. Il explique d'où venait cette
abondance. Une partie des matelots de sa flotte avaient servi dans celle
que les Hollandais avaient envoyée contre les Manilles; et quoique cette
expédition eût été sans succès, ils avaient pillé quelques couvens, d'où
ils avaient emporté une prodigieuse quantité de cierges. Ils n'en
avaient pas moins trouvé dans Pointe-de-Galle, après avoir enlevé cette
place aux Portugais. La cire, dit Tavernier, était à vil prix dans les
Indes; chaque maison religieuse a toujours une prodigieuse quantité de
cierges. Le moindre Hollandais en eut pour sa part trente ou quarante.
Le vice-amiral qui avait apporté Tavernier devait relâcher en Zélande,
suivant les distributions établies. Il fut sept jours entiers sans
pouvoir entrer dans Flessingue, parce que les sables avaient changé de
place; mais aussitôt qu'il eut jeté l'ancre, il se vit environné d'une
multitude de petites barques, malgré le soin qu'on prenait de les
écarter. On entendait mille voix s'élever de toutes parts pour demander
les noms des parens et des amis que chacun attendait. Le lendemain, deux
officiers de la compagnie vinrent à bord et firent assembler tout le
monde entre la poupe et le grand mât; ils prirent le capitaine à leur
côté: «Messieurs, dirent-ils à tout l'équipage; nous vous commandons au
nom de toute la compagnie de nous déclarer si vous avez reçu quelque
mauvais traitement dans ce voyage.» L'impatience de tant de gens qui se
voyaient attendus sur le rivage par leur père, leur mère, ou leurs plus
chers amis, les fit crier tout d'une voix que le capitaine était honnête
homme. À l'instant chacun eut la liberté de sauter dans les chaloupes et
de se rendre à terre. Tavernier reçut beaucoup de civilités des deux
officiers, qui lui demandèrent à son tour s'il n'avait aucune plainte à
faire des commandans du vaisseau.
Il n'avait pas d'autre motif pour s'arrêter en Hollande que le paiement
des sommes qu'on lui avait retenues à Batavia; mais ses longues et
pressantes sollicitations ne purent lui en faire obtenir qu'un peu plus
de la moitié. «S'il ne m'était rien dû, s'écrie-t-il dans l'amertume de
son coeur, pourquoi satisfaire à la moitié de mes demandes? et si je ne
redemandais que mon bien, pourquoi m'en retenir une partie?» Il prend
occasion de cette injustice pour relever sans ménagement les abus qui se
commettaient dans l'administration des affaires de la compagnie.
CHAPITRE IX.
Indoustan.
La belle région, qui se nomme proprement l'Inde, et que les Persans et
les Arabes ont nomme l'Indoustan, est bornée à l'est par le royaume
d'Arrakan; à l'ouest, par une partie de la Perse et par la mer des
Indes; au nord, par le mont Himalaya et la Tartarie; au sud, par le
royaume de Décan et par le golfe de Bengale. On ne lui donne pas moins
de six cents lieues de l'est à l'ouest, depuis le fleuve Indus jusqu'au
Gange, ni moins de sept cents du nord au sud, en plaçant ses frontières
les plus avancées vers le sud, à 20 degrés; et les plus avancées vers le
nord, à 43. Dans cet espace, elle contient trente-sept grandes
provinces, qui étaient anciennement autant de royaumes. Nous ne nous
proposons point d'en donner une description géographique, que l'on peut
trouver ailleurs. Nous suivons notre plan, qui consiste à présenter
toujours une vue générale, en nous arrêtant sur les détails les plus
curieux.
Agra, dont la ville capitale porte aussi le même nom, est une des plus
grandes provinces de l'empire, et celle qui tient aujourd'hui le premier
rang. Elle est arrosée par le Djemna, qui la traverse entièrement; on y
trouve les villes de Scander, d'Adipour et Felipour. Le pays est sans
montagnes; et depuis sa capitale jusqu'à Lahor, qui sont les deux plus
belles villes de l'Indoustan, on voit une allée d'arbres, à laquelle
Terry donne quatre cents milles d'Angleterre de longueur. Bernier trouve
beaucoup de ressemblance entre la ville d'Agra et celle de Delhy, ou
plutôt de Djehanabad, telle qu'on a pu s'en former l'idée dans la
description de Tavernier. «À la vérité, dit-il, l'avantage d'Agra est,
qu'ayant été long-temps la demeure des souverains, depuis Akbar qui la
fit bâtir, et qui la nomma de son nom Akbar-Abad, quoiqu'elle ne l'ait
pas conservé, elle a plus d'étendue que Delhy, plus de belles maisons de
radias et d'omhras, plus de grands caravansérails, et plus d'édifices de
pierre et de brique, outre les fameux tombeaux d'Akbar et de
Tadje-Mehal, femme de Schah-Djehan; mais elle a aussi le désavantage de
n'être pas fermée de murs, sans compter que, n'ayant pas été bâtie sur
un plan général, elle n'a pas ces belles et larges rues de même
structure qu'on admire à Delhy. Si l'on excepte quatre ou cinq
principales rues marchandes qui sont très-longues et fort bien bâties,
la plupart des autres sont étroites, sans symétrie, et n'offrent que des
détours et des recoins qui causent beaucoup d'embarras lorsque la cour y
fait sa résidence. Agra, lorsque la vue s'y promène de quelque lieu
éminent, paraît plus champêtre que Delhy. Comme les maisons des
seigneurs y sont entremêlées de grands arbres verts, dont chacun a pris
plaisir de remplir son jardin et sa cour pour se procurer de l'ombre, et
que les maisons de pierre des marchands, qui sont dispersées entre ces
arbres, ont l'apparence d'autant de vieux châteaux, elles forment toutes
ensemble des perspectives fort agréables, surtout dans un pays fort sec
et fort chaud, où les yeux ne semblent demander que de la verdure et de
l'ombrage.
Agra est deux fois plus grande qu'Ispahan, et l'on n'en fait pas le tour
à cheval en moins d'un jour. La ville est fortifiée d'une fort belle
muraille de pierre de taille rouge et d'un fossé large de plus de trente
toises.
Ses rues sont belles et spacieuses. Il s'en trouve de voûtées qui ont
plus d'un quart de lieue de long, où les marchands et les artisans ont
leurs boutiques distinguées par l'espèce des métiers et par la qualité
des marchandises. Les méidans et les bazars sont au nombre de quinze,
dont le plus grand est celui qui forme comme l'avant-cour du château. On
y voit soixante pièces de canon de toutes sortes de calibres, mais en
assez mauvais ordre et peu capables de servir. Cette place, comme celle
d'Ispahan, offre une grosse et haute perche, où les seigneurs de la
cour, et quelquefois le grand-mogol même, s'exercent à tirer au blanc.
On compte dans la ville quatre-vingts caravansérails pour les marchands
étrangers, la plupart à trois étages, avec de très-beaux appartemens,
des magasins, des portiques et des écuries, accompagnées de galeries et
de corridors pour la communication des chambres. Ces espèces
d'hôtelleries ont leurs concierges, qui doivent veiller à la
conservation des marchandises et qui vendent des vivres à ceux qu'ils
doivent loger gratuitement.
Comme le grand-mogol et la plupart des seigneurs de sa cour font
profession du mahométisme, on voit dans Agra un grand nombre de
metschids ou de mosquées. On en distingue soixante-dix grandes, dont les
six principales portent le nom de _metschidadine_, c'est-à-dire
_quotidiennes_, parce que chaque jour le peuple y fait ses dévotions. On
voit dans une de ces six mosquées le sépulcre d'un saint mahométan qui
se nomme _Scander_, et qui est de la postérité d'Ali. Dans une autre, on
voit une tombe de trente pieds de long, sur seize de large, qui passe
pour celle d'un héros guerrier: elle est couverte de petites banderoles.
Un grand nombre de pèlerins qui s'y rendent de toutes parts ont assez
enrichi la mosquée pour la mettre en état de nourrir chaque jour un
très-grand nombre de pauvres. Ces metschids et les cours qui en
dépendent servent d'asile aux criminels, et même à ceux qui peuvent être
arrêtés pour dettes. Ce sont les allacapi de Perse que les Mogols
nomment _allades_, et qui sont si respectés, que l'empereur même n'a pas
le pouvoir d'y faire enlever un coupable. On trouve dans Agra jusqu'à
huit cents bains, dont le grand-mogol tire annuellement des sommes
considérables, parce que, cette sorte de purification faisant une des
principales parties de la religion du pays, il n'y a point de jour où
ces lieux ne soient fréquentés d'une multitude infinie de peuple.
Les seigneurs de la cour ont leurs hôtels dans la ville et leurs maisons
à la campagne: tous ces édifices sont bien bâtis et richement meublés.
L'empereur a plusieurs maisons hors de la ville, où il prend quelquefois
plaisir à se retirer. Mais rien ne donne une plus haute idée de la
grandeur de ce prince que son palais, qui est situé sur le bord de la
rivière. Mandelslo lui donne environ quatre cents toises de tour. Il est
parfaitement bien fortifié, dit-il, du moins pour le pays; et cette
fortification consiste dans une muraille de pierres de taille, un grand
fossé et un pont-levis à chaque porte, avec quelques autres ouvrages aux
avenues, surtout à la porte du nord.
Celle qui donne sur le bazar, et qui regarde l'occident, s'appelle
_cistery_. C'est sous cette porte qu'est le divan, c'est-à-dire le lieu
où le grand-mogol fait administrer la justice à ses sujets, près d'une
grande salle où le premier visir fait expédier et sceller les
ordonnances pour toutes sortes de levées. Les minutes en sont gardées au
même lieu. En entrant par cette porte, on se trouve dans une grande rue,
bordée d'un double rang de boutiques, et qui mène droit au palais
impérial.
La porte qui donne entrée dans le palais se nomme _Akbar-dervagé_,
c'est-à-dire porte de l'empereur Akbar. Elle est si respectée, qu'à la
réserve des seuls princes du sang, tous les autres seigneurs sont
obligés d'y descendre et d'entrer à pied. C'est dans ce quartier que
sont logées les femmes qui chantent et qui dansent devant le grand-mogol
et sa famille.
La quatrième porte, nommée _Dersané_, donne sur la rivière; et c'est là
que sa majesté se rend tous les jours pour saluer le soleil à son lever.
C'est du même côté que les grands de l'empire, qui se trouvent à la
cour, viennent rendre chaque jour leur hommage au souverain, dans un
lieu élevé où ce monarque peut les voir. Les hadys ou les officiers de
cavalerie s'y trouvent aussi; mais ils se tiennent plus éloignés, et
n'approchent point de l'empereur sans un ordre exprès. C'est de là qu'il
voit combattre les éléphans, les taureaux, les lions et d'autres bêtes
féroces; amusement qu'il prenait tous les jours, à la réserve du
vendredi, qu'il donnait à ses dévotions.
La porte qui donne entrée dans la salle des gardes se nomme
_Attesanna_. On passe de cette salle dans une cour pavée, au fond de
laquelle on voit sous un portail une balustrade d'argent, dont
l'approche est défendue au peuple, et n'est permise qu'aux seigneurs de
la cour. Mandelslo rencontra dans cette cour un valet persan qui l'avait
quitté à Surate. Il en reçut des offres de service, et celle même de le
faire entrer dans la balustrade; mais les gardes s'y opposèrent.
Cependant, comme c'est par cette balustrade qu'on entre dans la chambre
du trône, il vit dans une autre petite balustrade d'or le trône du
grand-mogol, qui est d'or massif enrichi de diamans, de perles et
d'autres pierres précieuses; au-dessus est une galerie où ce puissant
monarque se fait voir tous les jours pour rendre justice à ceux qui la
demandent. Plusieurs clochettes d'or sont suspendues en l'air au-dessus
de la balustrade. Ceux qui ont des plaintes à faire doivent en sonner
une; mais si l'on n'a des preuves convaincantes, il ne faut pas se
hasarder d'y toucher, sous peine de la vie.
On montre en dehors un autre appartement du palais, qu'on distingue par
une grosse tour dont le toit est couvert de lames d'or, et qui contient,
dit-on, huit grandes voûtes pleines d'or, d'argent et de pierres
précieuses d'une valeur inestimable.
Mandelslo paraît persuadé que d'une ville aussi grande, aussi peuplée
qu'Agra, on peut tirer deux cent mille hommes capables de porter les
armes. La plupart de ses habitans suivent la religion de Mahomet. Sa
juridiction, qui s'étend dans une circonférence de plus de cent vingt
lieues, comprend plus de quarante petites villes et trois mille six
cents villages. Le terroir est bon et fertile. Il produit quantité
d'indigo, de coton, de salpêtre et d'autres richesses dont les habitans
font un commerce avantageux.
On compte dans l'Indoustan quatre-vingt-quatre princes indiens qui
conservent encore une espèce de souveraineté dans leur ancien pays, en
payant un tribut au grand-mogol, et le servent dans sa milice. Ils sont
distingués par le nom de _radjas_; et la plupart demeurent fidèles à
l'idolâtrie, parce qu'ils sont persuadés que le lien d'une religion
commune sert beaucoup à les soutenir dans la propriété de leurs petits
états, qu'ils transmettent ainsi à leur postérité: mais c'est presque le
seul avantage qu'ils aient sur les omhras mahométans, avec lesquels ils
partagent d'ailleurs à la cour toutes les humiliations de la dépendance.
Cependant on en distingue quelques-uns qui conservent encore une ombre
de grandeur, dans la présence même du mogol. Le premier, qu'on a nommé
dans diverses relations, prétend tirer son origine de l'ancien Porus, et
se fait nommer le fils de celui qui se sauva du déluge, comme si c'était
un titre de noblesse qui le distinguât des autres hommes. Ses états se
nomment _Zédussié_; sa capitale est _Usepour_. Tous les princes de
cette race prennent, de père en fils, le nom de _Rana_, qui signifie
_homme de bonne mine_. On prétend qu'il peut mettre sur pied cinquante
mille chevaux, et jusqu'à deux cent mille hommes d'infanterie. C'est le
seul des princes indiens qui ait conservé le droit de marcher sous le
parasol, honneur réservé au seul monarque de l'Indoustan.
Le radja de Rator égale celui de Zédussié en richesses et en puissance;
il gouverne neuf provinces avec les droits de souveraineté. Son nom
était _Djakons-Sing_, c'est-à-dire _le maître-lion_, lorsque Aureng-Zeb
monta sur le trône. Comme il peut lever une aussi grosse armée que le
rana, il jouit de la même considération à la cour. On raconte qu'un jour
Schah-Djehan l'ayant menacé de rendre une visite à ses états, il lui
répondit fièrement que le lendemain il lui donnerait un spectacle
capable de le dégoûter de ce voyage. En effet, comme c'était son tour à
monter la garde à la porte du palais, il rangea vingt mille hommes de sa
cavalerie sur les bords du fleuve. Ensuite il alla prier l'empereur de
jeter les yeux du haut du balcon sur la milice de ses états.
Schah-Djehan vit avec surprise les armes brillantes et la contenance
guerrière de cette troupe. «Seigneur, lui dit alors le radja, tu as vu
sans frayeur, des fenêtres de ton palais, la bonne mine de mes soldats.
Tu ne la verrais peut-être pas sans péril, si tu entreprenais de faire
violence à leur liberté.» Ce discours fut applaudi, et Djakons-Sing
reçut un présent.
Outre ces principaux radjas, on n'en compte pas moins de trente, dont
les forces ne sont pas méprisables, et quatre particulièrement qui
entretiennent à leur solde plus de vingt-cinq mille hommes de cavalerie.
Dans les besoins de l'état, tous ces princes joignent leurs troupes à
celles du mogol. Il les commande en personne; ils reçoivent pour leurs
gens la même solde qu'on donne à ceux de l'empereur, et pour eux-mêmes
des appointemens égaux à ceux du premier général mahométan.
Sans vouloir entrer dans les détails qui appartiennent à l'histoire, il
suffira de rappeler ici que l'ancien empire des Tartares-Mogols, fondé
par Tamerlan vers la fin du quatorzième siècle, fut partagé, au
commencement du seizième, en deux branches principales: la race
d'Ousbeck-Khan, un des descendans de Tamerlan, régna dans Samarkand sur
les Tartares-Ousbecks; et Baber, autre prince de la même race, régna
dans l'Indoustan: ce partage subsiste encore.
Le prodigieux nombre de troupes que les empereurs mogols ne cessent
point d'entretenir à leur solde en font sans comparaison les plus
redoutables souverains des Indes. On croit en Europe que leurs armées
sont moins à craindre par la valeur que par la multitude des combattans;
mais c'est moins le courage qui manque à cette milice que la science de
la guerre et l'adresse à se servir des armes. Elle serait fort
inférieure à la nôtre par la discipline et l'habileté; mais de ce côté
même elle surpasse toutes les autres nations indiennes, et la plupart ne
l'égalent point en bravoure. Sans remonter à ces conquérans tartares qui
peuvent être regardés comme les ancêtres des mogols, il est certain que
c'est par la valeur de leurs troupes qu'Akbar et Aureng-Zeb ont étendu
si loin les limites de leur empire, et que le dernier a si long-temps
rempli l'Orient de la terreur de son nom.
On peut rapporter à trois ordres toute la milice de ce grand empire: le
premier est composé d'une armée toujours subsistante que le grand-mogol
entretient dans sa capitale, et qui monte la garde chaque jour devant
son palais; le second, des troupes qui sont répandues dans toutes les
provinces; et le troisième, des troupes auxiliaires que ses radjas,
vassaux de l'empereur, sont obligés de lui fournir.
L'armée, qui campe tous les jours aux portes du palais, dans quelque
lieu que soit la cour, monte au moins à cinquante mille hommes de
cavalerie, sans compter une prodigieuse multitude d'infanterie, dont
Delhy et Agra, les deux principales résidences des grands-mogols, sont
toujours remplies; aussi, lorsqu'ils se mettent en campagne, ces deux
villes ne ressemblent plus qu'à deux camps déserts dont une grosse armée
serait sortie. Tout suit la cour; et si l'on excepte le quartier des
banians, ou des gros négocians, le reste a l'air d'une ville dépeuplée.
Un nombre incroyable de vivandiers, portefaix, d'esclaves et de petits
marchands, accompagnent les armées, pour leur rendre le même service que
dans les villes; mais toute cette milice de garde n'est pas sur le même
pied. Le plus considérable de tous les corps militaires est celui des
quatre mille esclaves de l'empereur, qui est distingué par ce nom pour
marquer son dévouement à sa personne. Leur chef, nommé _le deroga_, est
un officier de considération auquel on confie souvent le commandement
des armées. Tous les soldats qu'on admet dans une troupe si relevée sont
marqués au front. C'est de là qu'on tire les mansebdards et d'autres
officiers subalternes pour les faire monter par degrés jusqu'au rang
d'omhras de guerre: titre qui répond assez à celui de nos
lieutenans-généraux.
Les gardes de la masse d'or, de la masse d'argent et de la masse de fer,
composent aussi trois différentes compagnies, dont les soldats sont
marqués diversement au front. Leur paie est plus grosse et leur rang
plus respecté, suivant le métal dont leurs masses sont revêtues. Tous
ces corps sont remplis de soldats d'élite, que leur valeur a rendus
dignes d'y être admis; il faut nécessairement avoir servi dans
quelques-unes de ces troupes, et s'y être distingué, pour s'élever aux
dignités de l'état. Dans les armées du mogol, la naissance ne donne
point de rang; c'est le mérite qui règle les prééminences, et souvent le
fils d'un omhra se voit confondu dans les derniers degrés de la milice:
aussi ne reconnaît-on guère d'autre noblesse parmi les mahométans des
Indes que celle de quelques descendans de Mahomet, qui sont respectés
dans tous les lieux où l'on observe l'Alcoran.
En général, lorsque la cour réside dans la ville de Delhy ou dans celle
d'Agra, l'empereur y entretient, même en temps de paix, près de deux
cent mille hommes. Lorsqu'elle est absente d'Agra, on ne laisse pas d'y
entretenir ordinairement une garnison de quinze mille hommes de
cavalerie et de trente mille hommes d'infanterie; règle qu'il faut
observer dans le dénombrement des troupes du mogol, où les gens de pied
sont toujours au double des gens de cheval. Deux raisons obligent de
tenir toujours dans Agra une petite armée sur pied: la première, c'est
qu'en tout temps on y conserve le trésor de l'empire; la seconde, qu'on
y est presque toujours en guerre avec les paysans du district, gens
intraitables et belliqueux, qui n'ont jamais été bien soumis depuis la
conquête de l'Indoustan.
Si ce grand nombre de soldats et d'officiers qui ne vivent que de la
solde du prince est capable d'assurer la tranquillité de l'état, il sert
aussi quelquefois à la détruire. Tant que le souverain conserve assez
d'autorité sur les vice-rois et sur les troupes pour n'avoir rien à
redouter de leur fidélité, les soulèvemens sont impossibles; mais,
aussitôt que les princes du sang se révoltent contre la cour, ils
trouvent souvent dans les troupes de leur souverain de puissans secours
pour lui faire la guerre. Aureng-Zeb s'éleva ainsi sur le trône; et
l'adresse avec laquelle il ménagea l'affection des gouverneurs de
provinces fit tourner en sa faveur toutes les forces que Schah-Djehan
son père entretenait pour sa défense.