Cinquante-six jours d'une heureuse navigation firent arriver la flotte

hollandaise au cap de Bonne-Espérance. Elle y passa trois semaines,

pendant lesquelles Tavernier se fit un amusement de ses observations.

On ne s'arrêtera qu'à celles qui ne lui sont pas communes avec les

autres voyageurs. Il est persuadé, dit-il, que ce n'est pas l'air ni la

chaleur qui causent la noirceur des Cafres. Une jeune fille, qui avait

été prise à sa mère dès le moment de sa naissance, et nourrie ensuite

parmi les Hollandais, était aussi blanche que les femmes de l'Europe. Un

Français lui avait fait un enfant; mais la compagnie ne voulut pas

souffrir qu'il l'épousât, et le punit même par la confiscation de huit

cents livres de ses gages. Cette fille dit à Tavernier que les Cafres ne

sont noirs que parce qu'ils se frottent d'une graisse composée de

plusieurs simples; et que, s'ils ne s'en frottaient souvent, ils

deviendraient hydropiques. Il confirme par le témoignage de ses yeux que

les Cafres ont une connaissance fort particulière des simples, et qu'ils

en savent parfaitement l'application. De dix-neuf malades qui se

trouvaient sur son vaisseau, la plupart affligés d'ulcères aux jambes,

ou de coups reçus à la guerre, quinze furent mis entre leurs mains, et

se virent guéris en peu de jours, quoique le chirurgien de Batavia n'eût

fait espérer leur guérison qu'en Europe. Chaque malade avait deux Cafres

qui le venaient panser; c'est-à-dire qui, apportant des simples, suivant

l'état des ulcères ou de la plaie, les appliquaient sur le mal après les

avoir broyés entre deux cailloux. Pendant le séjour de Tavernier,

quelques soldats, ayant été commandés pour une expédition, et s'étant

avancés dans le pays, firent pendant la nuit un grand feu, moins pour se

chauffer que pour écarter les lions: ce qui n'empêcha point que, pendant

qu'ils se reposaient, un lion ne vînt prendre un d'entre eux par le

bras. Il fut tué aussitôt d'un coup de fusil; mais on fut obligé de lui

ouvrir la gueule avec beaucoup de peine, pour en tirer le bras du soldat

qui était percé de part en part. Les Cafres le guérirent en moins de

douze jours. Tavernier conclut du même événement que c'est une erreur de

croire que les lions soient effrayés par le feu. Il vit dans le fort

hollandais quantité de peaux de lions et de tigres, mais avec moins

d'admiration que celle d'un cheval sauvage tué par les Cafres, qui est

blanche, traversée de raies noires, picotée comme celle d'un léopard, et

sans queue. À deux ou trois lieues du fort, quelques Hollandais

trouvèrent un lion mort, avec quatre pointes de porc-épic dans le corps,

dont les trois quarts entraient dans la chair; ce qui fit juger que le

porc-épic avait tué le lion. Comme le pays est incommodé par la

multitude de ces animaux, les Hollandais emploient une assez bonne

invention pour s'en garantir. Ils attachent un fusil à quelque pieu bien

planté, avec un morceau de viande retenu par une corde attachée à la

détente. Lorsque l'animal saisit la viande, cette corde se bande, tire

la détente et fait partir le coup, qui lui donne dans la gueule ou dans

le corps. Ils n'ont pas moins d'industrie pour prendre les jeunes

autruches. Après avoir observé leurs nids, ils attendent qu'elles aient

sept ou huit jours. Alors plantant un pieu en terre, ils les lient par

un pied dans le nid, afin qu'elles ne puissent fuir; et les laissant

nourrir par les grandes jusqu'à l'âge qu'ils désirent, ils les prennent

enfin pour les vendre ou les manger.

Lorsqu'on aperçut les côtes de Hollande, tous les matelots de la flotte

des Indes, dans la joie de revoir leur pays, allumèrent tant de feux

autour de la poupe et de la proue des vaisseaux, qu'on les aurait crus

près d'être consumés par les flammes. Tavernier compta sur son seul

vaisseau plus de dix-sept cents cierges. Il explique d'où venait cette

abondance. Une partie des matelots de sa flotte avaient servi dans celle

que les Hollandais avaient envoyée contre les Manilles; et quoique cette

expédition eût été sans succès, ils avaient pillé quelques couvens, d'où

ils avaient emporté une prodigieuse quantité de cierges. Ils n'en

avaient pas moins trouvé dans Pointe-de-Galle, après avoir enlevé cette

place aux Portugais. La cire, dit Tavernier, était à vil prix dans les

Indes; chaque maison religieuse a toujours une prodigieuse quantité de

cierges. Le moindre Hollandais en eut pour sa part trente ou quarante.

Le vice-amiral qui avait apporté Tavernier devait relâcher en Zélande,

suivant les distributions établies. Il fut sept jours entiers sans

pouvoir entrer dans Flessingue, parce que les sables avaient changé de

place; mais aussitôt qu'il eut jeté l'ancre, il se vit environné d'une

multitude de petites barques, malgré le soin qu'on prenait de les

écarter. On entendait mille voix s'élever de toutes parts pour demander

les noms des parens et des amis que chacun attendait. Le lendemain, deux

officiers de la compagnie vinrent à bord et firent assembler tout le

monde entre la poupe et le grand mât; ils prirent le capitaine à leur

côté: «Messieurs, dirent-ils à tout l'équipage; nous vous commandons au

nom de toute la compagnie de nous déclarer si vous avez reçu quelque

mauvais traitement dans ce voyage.» L'impatience de tant de gens qui se

voyaient attendus sur le rivage par leur père, leur mère, ou leurs plus

chers amis, les fit crier tout d'une voix que le capitaine était honnête

homme. À l'instant chacun eut la liberté de sauter dans les chaloupes et

de se rendre à terre. Tavernier reçut beaucoup de civilités des deux

officiers, qui lui demandèrent à son tour s'il n'avait aucune plainte à

faire des commandans du vaisseau.

Il n'avait pas d'autre motif pour s'arrêter en Hollande que le paiement

des sommes qu'on lui avait retenues à Batavia; mais ses longues et

pressantes sollicitations ne purent lui en faire obtenir qu'un peu plus

de la moitié. «S'il ne m'était rien dû, s'écrie-t-il dans l'amertume de

son coeur, pourquoi satisfaire à la moitié de mes demandes? et si je ne

redemandais que mon bien, pourquoi m'en retenir une partie?» Il prend

occasion de cette injustice pour relever sans ménagement les abus qui se

commettaient dans l'administration des affaires de la compagnie.

CHAPITRE IX.

Indoustan.

La belle région, qui se nomme proprement l'Inde, et que les Persans et

les Arabes ont nomme l'Indoustan, est bornée à l'est par le royaume

d'Arrakan; à l'ouest, par une partie de la Perse et par la mer des

Indes; au nord, par le mont Himalaya et la Tartarie; au sud, par le

royaume de Décan et par le golfe de Bengale. On ne lui donne pas moins

de six cents lieues de l'est à l'ouest, depuis le fleuve Indus jusqu'au

Gange, ni moins de sept cents du nord au sud, en plaçant ses frontières

les plus avancées vers le sud, à 20 degrés; et les plus avancées vers le

nord, à 43. Dans cet espace, elle contient trente-sept grandes

provinces, qui étaient anciennement autant de royaumes. Nous ne nous

proposons point d'en donner une description géographique, que l'on peut

trouver ailleurs. Nous suivons notre plan, qui consiste à présenter

toujours une vue générale, en nous arrêtant sur les détails les plus

curieux.

Agra, dont la ville capitale porte aussi le même nom, est une des plus

grandes provinces de l'empire, et celle qui tient aujourd'hui le premier

rang. Elle est arrosée par le Djemna, qui la traverse entièrement; on y

trouve les villes de Scander, d'Adipour et Felipour. Le pays est sans

montagnes; et depuis sa capitale jusqu'à Lahor, qui sont les deux plus

belles villes de l'Indoustan, on voit une allée d'arbres, à laquelle

Terry donne quatre cents milles d'Angleterre de longueur. Bernier trouve

beaucoup de ressemblance entre la ville d'Agra et celle de Delhy, ou

plutôt de Djehanabad, telle qu'on a pu s'en former l'idée dans la

description de Tavernier. «À la vérité, dit-il, l'avantage d'Agra est,

qu'ayant été long-temps la demeure des souverains, depuis Akbar qui la

fit bâtir, et qui la nomma de son nom Akbar-Abad, quoiqu'elle ne l'ait

pas conservé, elle a plus d'étendue que Delhy, plus de belles maisons de

radias et d'omhras, plus de grands caravansérails, et plus d'édifices de

pierre et de brique, outre les fameux tombeaux d'Akbar et de

Tadje-Mehal, femme de Schah-Djehan; mais elle a aussi le désavantage de

n'être pas fermée de murs, sans compter que, n'ayant pas été bâtie sur

un plan général, elle n'a pas ces belles et larges rues de même

structure qu'on admire à Delhy. Si l'on excepte quatre ou cinq

principales rues marchandes qui sont très-longues et fort bien bâties,

la plupart des autres sont étroites, sans symétrie, et n'offrent que des

détours et des recoins qui causent beaucoup d'embarras lorsque la cour y

fait sa résidence. Agra, lorsque la vue s'y promène de quelque lieu

éminent, paraît plus champêtre que Delhy. Comme les maisons des

seigneurs y sont entremêlées de grands arbres verts, dont chacun a pris

plaisir de remplir son jardin et sa cour pour se procurer de l'ombre, et

que les maisons de pierre des marchands, qui sont dispersées entre ces

arbres, ont l'apparence d'autant de vieux châteaux, elles forment toutes

ensemble des perspectives fort agréables, surtout dans un pays fort sec

et fort chaud, où les yeux ne semblent demander que de la verdure et de

l'ombrage.

Agra est deux fois plus grande qu'Ispahan, et l'on n'en fait pas le tour

à cheval en moins d'un jour. La ville est fortifiée d'une fort belle

muraille de pierre de taille rouge et d'un fossé large de plus de trente

toises.

Ses rues sont belles et spacieuses. Il s'en trouve de voûtées qui ont

plus d'un quart de lieue de long, où les marchands et les artisans ont

leurs boutiques distinguées par l'espèce des métiers et par la qualité

des marchandises. Les méidans et les bazars sont au nombre de quinze,

dont le plus grand est celui qui forme comme l'avant-cour du château. On

y voit soixante pièces de canon de toutes sortes de calibres, mais en

assez mauvais ordre et peu capables de servir. Cette place, comme celle

d'Ispahan, offre une grosse et haute perche, où les seigneurs de la

cour, et quelquefois le grand-mogol même, s'exercent à tirer au blanc.

On compte dans la ville quatre-vingts caravansérails pour les marchands

étrangers, la plupart à trois étages, avec de très-beaux appartemens,

des magasins, des portiques et des écuries, accompagnées de galeries et

de corridors pour la communication des chambres. Ces espèces

d'hôtelleries ont leurs concierges, qui doivent veiller à la

conservation des marchandises et qui vendent des vivres à ceux qu'ils

doivent loger gratuitement.

Comme le grand-mogol et la plupart des seigneurs de sa cour font

profession du mahométisme, on voit dans Agra un grand nombre de

metschids ou de mosquées. On en distingue soixante-dix grandes, dont les

six principales portent le nom de _metschidadine_, c'est-à-dire

_quotidiennes_, parce que chaque jour le peuple y fait ses dévotions. On

voit dans une de ces six mosquées le sépulcre d'un saint mahométan qui

se nomme _Scander_, et qui est de la postérité d'Ali. Dans une autre, on

voit une tombe de trente pieds de long, sur seize de large, qui passe

pour celle d'un héros guerrier: elle est couverte de petites banderoles.

Un grand nombre de pèlerins qui s'y rendent de toutes parts ont assez

enrichi la mosquée pour la mettre en état de nourrir chaque jour un

très-grand nombre de pauvres. Ces metschids et les cours qui en

dépendent servent d'asile aux criminels, et même à ceux qui peuvent être

arrêtés pour dettes. Ce sont les allacapi de Perse que les Mogols

nomment _allades_, et qui sont si respectés, que l'empereur même n'a pas

le pouvoir d'y faire enlever un coupable. On trouve dans Agra jusqu'à

huit cents bains, dont le grand-mogol tire annuellement des sommes

considérables, parce que, cette sorte de purification faisant une des

principales parties de la religion du pays, il n'y a point de jour où

ces lieux ne soient fréquentés d'une multitude infinie de peuple.

Les seigneurs de la cour ont leurs hôtels dans la ville et leurs maisons

à la campagne: tous ces édifices sont bien bâtis et richement meublés.

L'empereur a plusieurs maisons hors de la ville, où il prend quelquefois

plaisir à se retirer. Mais rien ne donne une plus haute idée de la

grandeur de ce prince que son palais, qui est situé sur le bord de la

rivière. Mandelslo lui donne environ quatre cents toises de tour. Il est

parfaitement bien fortifié, dit-il, du moins pour le pays; et cette

fortification consiste dans une muraille de pierres de taille, un grand

fossé et un pont-levis à chaque porte, avec quelques autres ouvrages aux

avenues, surtout à la porte du nord.

Celle qui donne sur le bazar, et qui regarde l'occident, s'appelle

_cistery_. C'est sous cette porte qu'est le divan, c'est-à-dire le lieu

où le grand-mogol fait administrer la justice à ses sujets, près d'une

grande salle où le premier visir fait expédier et sceller les

ordonnances pour toutes sortes de levées. Les minutes en sont gardées au

même lieu. En entrant par cette porte, on se trouve dans une grande rue,

bordée d'un double rang de boutiques, et qui mène droit au palais

impérial.

La porte qui donne entrée dans le palais se nomme _Akbar-dervagé_,

c'est-à-dire porte de l'empereur Akbar. Elle est si respectée, qu'à la

réserve des seuls princes du sang, tous les autres seigneurs sont

obligés d'y descendre et d'entrer à pied. C'est dans ce quartier que

sont logées les femmes qui chantent et qui dansent devant le grand-mogol

et sa famille.

La quatrième porte, nommée _Dersané_, donne sur la rivière; et c'est là

que sa majesté se rend tous les jours pour saluer le soleil à son lever.

C'est du même côté que les grands de l'empire, qui se trouvent à la

cour, viennent rendre chaque jour leur hommage au souverain, dans un

lieu élevé où ce monarque peut les voir. Les hadys ou les officiers de

cavalerie s'y trouvent aussi; mais ils se tiennent plus éloignés, et

n'approchent point de l'empereur sans un ordre exprès. C'est de là qu'il

voit combattre les éléphans, les taureaux, les lions et d'autres bêtes

féroces; amusement qu'il prenait tous les jours, à la réserve du

vendredi, qu'il donnait à ses dévotions.

La porte qui donne entrée dans la salle des gardes se nomme

_Attesanna_. On passe de cette salle dans une cour pavée, au fond de

laquelle on voit sous un portail une balustrade d'argent, dont

l'approche est défendue au peuple, et n'est permise qu'aux seigneurs de

la cour. Mandelslo rencontra dans cette cour un valet persan qui l'avait

quitté à Surate. Il en reçut des offres de service, et celle même de le

faire entrer dans la balustrade; mais les gardes s'y opposèrent.

Cependant, comme c'est par cette balustrade qu'on entre dans la chambre

du trône, il vit dans une autre petite balustrade d'or le trône du

grand-mogol, qui est d'or massif enrichi de diamans, de perles et

d'autres pierres précieuses; au-dessus est une galerie où ce puissant

monarque se fait voir tous les jours pour rendre justice à ceux qui la

demandent. Plusieurs clochettes d'or sont suspendues en l'air au-dessus

de la balustrade. Ceux qui ont des plaintes à faire doivent en sonner

une; mais si l'on n'a des preuves convaincantes, il ne faut pas se

hasarder d'y toucher, sous peine de la vie.

On montre en dehors un autre appartement du palais, qu'on distingue par

une grosse tour dont le toit est couvert de lames d'or, et qui contient,

dit-on, huit grandes voûtes pleines d'or, d'argent et de pierres

précieuses d'une valeur inestimable.

Mandelslo paraît persuadé que d'une ville aussi grande, aussi peuplée

qu'Agra, on peut tirer deux cent mille hommes capables de porter les

armes. La plupart de ses habitans suivent la religion de Mahomet. Sa

juridiction, qui s'étend dans une circonférence de plus de cent vingt

lieues, comprend plus de quarante petites villes et trois mille six

cents villages. Le terroir est bon et fertile. Il produit quantité

d'indigo, de coton, de salpêtre et d'autres richesses dont les habitans

font un commerce avantageux.

On compte dans l'Indoustan quatre-vingt-quatre princes indiens qui

conservent encore une espèce de souveraineté dans leur ancien pays, en

payant un tribut au grand-mogol, et le servent dans sa milice. Ils sont

distingués par le nom de _radjas_; et la plupart demeurent fidèles à

l'idolâtrie, parce qu'ils sont persuadés que le lien d'une religion

commune sert beaucoup à les soutenir dans la propriété de leurs petits

états, qu'ils transmettent ainsi à leur postérité: mais c'est presque le

seul avantage qu'ils aient sur les omhras mahométans, avec lesquels ils

partagent d'ailleurs à la cour toutes les humiliations de la dépendance.

Cependant on en distingue quelques-uns qui conservent encore une ombre

de grandeur, dans la présence même du mogol. Le premier, qu'on a nommé

dans diverses relations, prétend tirer son origine de l'ancien Porus, et

se fait nommer le fils de celui qui se sauva du déluge, comme si c'était

un titre de noblesse qui le distinguât des autres hommes. Ses états se

nomment _Zédussié_; sa capitale est _Usepour_. Tous les princes de

cette race prennent, de père en fils, le nom de _Rana_, qui signifie

_homme de bonne mine_. On prétend qu'il peut mettre sur pied cinquante

mille chevaux, et jusqu'à deux cent mille hommes d'infanterie. C'est le

seul des princes indiens qui ait conservé le droit de marcher sous le

parasol, honneur réservé au seul monarque de l'Indoustan.

Le radja de Rator égale celui de Zédussié en richesses et en puissance;

il gouverne neuf provinces avec les droits de souveraineté. Son nom

était _Djakons-Sing_, c'est-à-dire _le maître-lion_, lorsque Aureng-Zeb

monta sur le trône. Comme il peut lever une aussi grosse armée que le

rana, il jouit de la même considération à la cour. On raconte qu'un jour

Schah-Djehan l'ayant menacé de rendre une visite à ses états, il lui

répondit fièrement que le lendemain il lui donnerait un spectacle

capable de le dégoûter de ce voyage. En effet, comme c'était son tour à

monter la garde à la porte du palais, il rangea vingt mille hommes de sa

cavalerie sur les bords du fleuve. Ensuite il alla prier l'empereur de

jeter les yeux du haut du balcon sur la milice de ses états.

Schah-Djehan vit avec surprise les armes brillantes et la contenance

guerrière de cette troupe. «Seigneur, lui dit alors le radja, tu as vu

sans frayeur, des fenêtres de ton palais, la bonne mine de mes soldats.

Tu ne la verrais peut-être pas sans péril, si tu entreprenais de faire

violence à leur liberté.» Ce discours fut applaudi, et Djakons-Sing

reçut un présent.

Outre ces principaux radjas, on n'en compte pas moins de trente, dont

les forces ne sont pas méprisables, et quatre particulièrement qui

entretiennent à leur solde plus de vingt-cinq mille hommes de cavalerie.

Dans les besoins de l'état, tous ces princes joignent leurs troupes à

celles du mogol. Il les commande en personne; ils reçoivent pour leurs

gens la même solde qu'on donne à ceux de l'empereur, et pour eux-mêmes

des appointemens égaux à ceux du premier général mahométan.

Sans vouloir entrer dans les détails qui appartiennent à l'histoire, il

suffira de rappeler ici que l'ancien empire des Tartares-Mogols, fondé

par Tamerlan vers la fin du quatorzième siècle, fut partagé, au

commencement du seizième, en deux branches principales: la race

d'Ousbeck-Khan, un des descendans de Tamerlan, régna dans Samarkand sur

les Tartares-Ousbecks; et Baber, autre prince de la même race, régna

dans l'Indoustan: ce partage subsiste encore.

Le prodigieux nombre de troupes que les empereurs mogols ne cessent

point d'entretenir à leur solde en font sans comparaison les plus

redoutables souverains des Indes. On croit en Europe que leurs armées

sont moins à craindre par la valeur que par la multitude des combattans;

mais c'est moins le courage qui manque à cette milice que la science de

la guerre et l'adresse à se servir des armes. Elle serait fort

inférieure à la nôtre par la discipline et l'habileté; mais de ce côté

même elle surpasse toutes les autres nations indiennes, et la plupart ne

l'égalent point en bravoure. Sans remonter à ces conquérans tartares qui

peuvent être regardés comme les ancêtres des mogols, il est certain que

c'est par la valeur de leurs troupes qu'Akbar et Aureng-Zeb ont étendu

si loin les limites de leur empire, et que le dernier a si long-temps

rempli l'Orient de la terreur de son nom.

On peut rapporter à trois ordres toute la milice de ce grand empire: le

premier est composé d'une armée toujours subsistante que le grand-mogol

entretient dans sa capitale, et qui monte la garde chaque jour devant

son palais; le second, des troupes qui sont répandues dans toutes les

provinces; et le troisième, des troupes auxiliaires que ses radjas,

vassaux de l'empereur, sont obligés de lui fournir.

L'armée, qui campe tous les jours aux portes du palais, dans quelque

lieu que soit la cour, monte au moins à cinquante mille hommes de

cavalerie, sans compter une prodigieuse multitude d'infanterie, dont

Delhy et Agra, les deux principales résidences des grands-mogols, sont

toujours remplies; aussi, lorsqu'ils se mettent en campagne, ces deux

villes ne ressemblent plus qu'à deux camps déserts dont une grosse armée

serait sortie. Tout suit la cour; et si l'on excepte le quartier des

banians, ou des gros négocians, le reste a l'air d'une ville dépeuplée.

Un nombre incroyable de vivandiers, portefaix, d'esclaves et de petits

marchands, accompagnent les armées, pour leur rendre le même service que

dans les villes; mais toute cette milice de garde n'est pas sur le même

pied. Le plus considérable de tous les corps militaires est celui des

quatre mille esclaves de l'empereur, qui est distingué par ce nom pour

marquer son dévouement à sa personne. Leur chef, nommé _le deroga_, est

un officier de considération auquel on confie souvent le commandement

des armées. Tous les soldats qu'on admet dans une troupe si relevée sont

marqués au front. C'est de là qu'on tire les mansebdards et d'autres

officiers subalternes pour les faire monter par degrés jusqu'au rang

d'omhras de guerre: titre qui répond assez à celui de nos

lieutenans-généraux.

Les gardes de la masse d'or, de la masse d'argent et de la masse de fer,

composent aussi trois différentes compagnies, dont les soldats sont

marqués diversement au front. Leur paie est plus grosse et leur rang

plus respecté, suivant le métal dont leurs masses sont revêtues. Tous

ces corps sont remplis de soldats d'élite, que leur valeur a rendus

dignes d'y être admis; il faut nécessairement avoir servi dans

quelques-unes de ces troupes, et s'y être distingué, pour s'élever aux

dignités de l'état. Dans les armées du mogol, la naissance ne donne

point de rang; c'est le mérite qui règle les prééminences, et souvent le

fils d'un omhra se voit confondu dans les derniers degrés de la milice:

aussi ne reconnaît-on guère d'autre noblesse parmi les mahométans des

Indes que celle de quelques descendans de Mahomet, qui sont respectés

dans tous les lieux où l'on observe l'Alcoran.

En général, lorsque la cour réside dans la ville de Delhy ou dans celle

d'Agra, l'empereur y entretient, même en temps de paix, près de deux

cent mille hommes. Lorsqu'elle est absente d'Agra, on ne laisse pas d'y

entretenir ordinairement une garnison de quinze mille hommes de

cavalerie et de trente mille hommes d'infanterie; règle qu'il faut

observer dans le dénombrement des troupes du mogol, où les gens de pied

sont toujours au double des gens de cheval. Deux raisons obligent de

tenir toujours dans Agra une petite armée sur pied: la première, c'est

qu'en tout temps on y conserve le trésor de l'empire; la seconde, qu'on

y est presque toujours en guerre avec les paysans du district, gens

intraitables et belliqueux, qui n'ont jamais été bien soumis depuis la

conquête de l'Indoustan.

Si ce grand nombre de soldats et d'officiers qui ne vivent que de la

solde du prince est capable d'assurer la tranquillité de l'état, il sert

aussi quelquefois à la détruire. Tant que le souverain conserve assez

d'autorité sur les vice-rois et sur les troupes pour n'avoir rien à

redouter de leur fidélité, les soulèvemens sont impossibles; mais,

aussitôt que les princes du sang se révoltent contre la cour, ils

trouvent souvent dans les troupes de leur souverain de puissans secours

pour lui faire la guerre. Aureng-Zeb s'éleva ainsi sur le trône; et

l'adresse avec laquelle il ménagea l'affection des gouverneurs de

provinces fit tourner en sa faveur toutes les forces que Schah-Djehan

son père entretenait pour sa défense.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 8 / 21 段