d'Akel-Khan, Tavernier en vit un autre en poire, de fort bonne forme et
de belle eau, avec trois autres diamans à table, deux nets, et l'autre
qui a de petits points noirs. Chacun pèse cinquante-cinq à soixante
ratis, et la poire soixante-deux et demi; ensuite on lui montra un joyau
de douze diamans, chaque pierre de quinze à seize ratis, et toutes
roses. Celle du milieu est une rose en coeur, de belle eau, mais avec
trois petites glaces; et cette rose peut peser trente-cinq à quarante
ratis. On lui fit voir un autre joyau de dix-sept diamans, moitié table,
moitié rose, dont le plus grand ne pèse pas plus de sept ou huit ratis,
à la réserve de celui du milieu, qui peut en peser seize. Toutes ces
pierres sont de la première eau, nettes, de bonne forme, et les plus
belles qui se puissent trouver.
Deux grandes perles en poire, l'une d'environ soixante-dix ratis, un peu
plate des deux côtés, de belle eau et de bonne forme; un bouton de perle
de cinquante-cinq à soixante ratis, de bonne forme et de belle eau; une
perle ronde, belle en perfection, un peu plate d'un côté, et de
cinquante-six ratis; c'est un présent au grand-mogol, de Schah-Abas II,
roi de Perse; trois autres perles rondes, chacune de vingt-cinq à
vingt-huit ratis, mais dont l'eau tire sur le jaune; une perle de
parfaite rondeur, pesant trente-six ratis et demi, d'une eau vive,
blanche, et de la plus haute perfection; c'était le seul joyau
qu'Aureng-Zeb eût acheté par admiration pour sa beauté; tout le reste
lui venait en grande partie de Daracha, son frère aîné, dont il avait
eu la dépouille après lui avoir fait couper la tête, en partie des
présens qu'il avait reçus depuis qu'il était monté sur le trône. Ce
prince avait moins d'inclination pour les pierreries que pour l'or et
l'argent: tels sont les bijoux que l'on mit entre les mains de
Tavernier, en lui laissant tout le temps de satisfaire sa curiosité. Il
vit encore deux autres perles parfaitement rondes et égales, qui pèsent
chacune vingt-cinq ratis et un quart. L'une est un peu jaune; mais
l'autre est d'une eau très-vive, et la plus belle qui soit au monde. Il
est vrai que le prince arabe qui a pris Mascate sur les Portugais en a
une qui passe pour la première en beauté; mais quoiqu'elle soit
parfaitement ronde, et d'une blancheur si vive, qu'elle en est comme
transparente, elle ne pèse que quatorze carats. L'Asie a peu de
monarques qui n'aient sollicité ce prince de leur vendre une perle si
rare.
Tavernier admira deux chaînes, l'une de perles et de rubis de diverses
formes, percés comme les perles; l'autre de perles et d'émeraudes rondes
et percées. Toutes les perles sont de plusieurs eaux, et chacune de dix
ou douze ratis. Le milieu de la chaîne de rubis offre une grande
émeraude de vieille roche, taillée au cadran et fort haute en couleur,
mais avec plusieurs glaces. Elle pèse environ trente ratis. Au milieu de
la chaîne d'émeraudes, on admire une améthyste orientale à table longue,
d'un poids d'environ quarante ratis, et belle en perfection.
Un rubis balais cabochon, de belle couleur, et percé par le haut, qui
pèse dix mescals, dont six font une once; un autre rubis cabochon,
parfait en couleur, mais un peu glacé, et percé plus haut, du poids de
douze mescals; une topaze orientale, de couleur fort haute, taillée à
huit pans, qui pèse six mescals, mais qui a d'un côté un petit nuage
blanc; tels étaient les plus précieux joyaux du grand-mogol. Tavernier
vante l'honneur qu'il eut de les voir et de les tenir tous dans sa main,
comme une faveur qu'aucun autre Européen n'avait jamais obtenue.
Tavernier, entre plusieurs observations sur Goa, qui lui sont communes
avec les autres voyageurs, remarque particulièrement que le port de Goa,
celui de Constantinople et celui de Toulon, sont les trois plus beaux du
grand continent de notre ancien monde. «Avant que les Hollandais,
dit-il, eussent abattu la puissance des Portugais dans les Indes, on ne
voyait à Goa que de la richesse et de la magnificence; mais, depuis que
les sources d'or et d'argent ont changé de maîtres, l'ancienne splendeur
de cette ville a disparu. À mon second voyage, ajoute Tavernier, je vis
des gens, que j'avais connus riches de deux mille écus de rente, venir
le soir, en cachette, me demander l'aumône, sans rien rabattre néanmoins
de leur orgueil, surtout les femmes, qui viennent en palekis, et qui
demeurent à la porte, tandis qu'un valet qui les accompagne vient vous
faire un compliment de leur part. On leur envoie ce qu'on veut, ou bien
on le porte soi-même, quand on a la curiosité de voir leur visage; ce
qui arrive rarement, parce qu'elles se couvrent la tête d'un voile; mais
elles présentent ordinairement un billet de quelque religieux qui les
recommande, et qui rend témoignage de leurs richesses passées, en
exposant leur misère présente. Ainsi le plus souvent on entre en
discours avec la belle; et, par honneur, on la prie d'entrer pour faire
une collation, qui dure quelquefois jusqu'au lendemain. Il est constant,
ajoute encore Tavernier, que, si les Hollandais n'étaient pas venus aux
Indes, on ne trouverait pas aujourd'hui, chez la plupart des Portugais
de Goa un morceau de fer, parce que tout y serait d'or ou d'argent.»
Le vice-roi, l'archevêque et le grand-inquisiteur, auxquels Tavernier
rendit ses premiers devoirs, le reçurent avec d'autant plus de civilité,
que ses visites étaient toujours accompagnées de quelque présent.
C'était don Philippe de Mascarenhas qui gouvernait alors les Indes
portugaises. Il n'admettait personne à sa table, pas même ses enfans;
mais dans la salle où il mangeait on avait ménagé un petit retranchement
où l'on mettait le couvert pour les principaux officiers et pour ceux
qu'il invitait; ancien usage d'un temps dont il ne restait que la
fierté. Le grand-inquisiteur, chez lequel Tavernier s'était présenté,
s'excusa d'abord sur ses affaires, et lui fit dire ensuite qu'il
l'entretiendrait dans la maison de l'inquisition, quoiqu'il eût son
palais dans un autre quartier. Cette affectation pouvait lui causer
quelque défiance, parce qu'il était protestant. Cependant il ne fit
aucune difficulté d'entrer dans l'inquisition à l'heure marquée. Un page
l'introduisit dans une grande salle, où il demeura seul l'espace d'un
quart d'heure. Enfin un officier qui vint le prendre le fit passer par
deux grandes galeries et par quelques appartemens, pour arriver dans une
petite chambre où l'inquisiteur l'attendait, assis au bout d'une grande
table en forme de billard. Tout l'ameublement, comme la table, était
couvert de drap vert d'Angleterre. Après le premier compliment,
l'inquisiteur lui demanda de quelle religion il était. Il répondit qu'il
faisait profession de la religion protestante. La seconde question
regarda son père et sa mère, dont on voulut savoir aussi la religion: et
lorsqu'il eut répondu qu'ils étaient protestans comme lui, l'inquisiteur
l'assura qu'il était le bienvenu, comme s'il eût été justifié par le
hasard de sa naissance. Alors l'inquisiteur cria qu'on pouvait entrer.
Un bout de tapisserie qui fut levé au coin de la chambre fit paraître
aussitôt dix ou douze personnes qui étaient dans la chambre voisine.
C'étaient deux religieux augustins, deux dominicains, deux carmes et
d'autres ecclésiastiques, à qui l'inquisiteur apprit d'abord que
Tavernier était né protestant, mais qu'il n'avait avec lui aucun livre
défendu, et que, sachant les ordres du tribunal, il avait laissé sa
bible à Mengrela. L'entretien devint fort agréable, et roula sur les
voyages de Tavernier, dont toute l'assemblée parut entendre volontiers
le récit. Trois jours après, l'inquisiteur le fit prier à dîner avec
lui, dans une fort belle maison qui est à une demi-lieue de la ville, et
qui appartient aux carmes déchaussés. C'est un des plus beaux édifices
de toutes les Indes. Un gentilhomme portugais, dont le père et l'aïeul
s'étaient enrichis par le commerce, avait fait bâtir cette maison, qui
peut passer pour un beau palais. Il vécut sans goût pour le mariage; et,
s'étant livré à la dévotion, il passait la plus grande partie de sa vie
chez les augustins, pour lesquels il conçut tant d'affection, qu'il fit
un testament par lequel il leur donnait tout son bien, à condition
qu'après sa mort ils lui élevassent un tombeau au côté droit du
grand-autel. Quelques-uns de ces religieux lui ayant représenté que
cette place ne convenait qu'à un vice-roi, et l'ayant prié d'en choisir
une autre, il fut si piqué de cette proposition, qu'il cessa de voir les
augustins; et sa dévotion s'étant tournée vers les carmes, qui le
reçurent à bras ouverts, il leur laissa son héritage à la même
condition.
Tavernier, voulant visiter l'île de Java, résolut de porter des
pierreries au roi de Bantam. Il trouva ce prince assis à la manière des
Orientaux, avec trois des principaux seigneurs de la cour. Ils avaient
devant eux cinq grands plats de riz de différentes couleurs, du vin
d'Espagne, de l'eau-de-vie, et plusieurs espèces de sorbets. Aussitôt
que Tavernier eut salué le roi, en lui faisant présent d'un anneau de
diamans, et d'un petit bracelet de diamans, de rubis et de saphirs
bleus, ce prince lui commanda de s'asseoir, et lui fit donner une tasse
d'eau-de-vie, qui ne contenait pas moins d'un demi-setier. Il parut
étonné du refus que Tavernier fit de toucher à cette liqueur; et lui
ayant fait servir du vin d'Espagne, il ne tarda guère à se lever, dans
l'impatience de voir les joyaux. Il alla s'asseoir dans un fauteuil dont
le bois était doré comme les bordures de nos tableaux, et qui était
placé sur un petit tapis de Perse d'or et de soie. Son habit était une
pièce de toile, dont une partie lui couvrait le corps depuis la ceinture
jusqu'aux genoux, et le reste était rejeté derrière son dos en manière
d'écharpe. Il avait les pieds et les jambes nus. Autour de sa tête une
sorte de mouchoir à trois pointes formait un bandeau. Ses cheveux, qui
paraissaient fort longs, étaient liés par-dessus. On voyait à côté du
fauteuil une paire de sandales, dont les courroies étaient brodées d'or
et parsemées de petites perles. Deux de ses officiers se placèrent
derrière lui avec de gros éventails dont les bâtons étaient longs de
cinq à six pieds, terminés par un faisceau de plumes de paon, de la
grosseur d'un tonneau. À la droite, une vieille femme noire tenait dans
ses mains un petit mortier et un pilon d'or, où elle pilait des feuilles
de bétel, parmi lesquelles elle mêlait des noix d'arek, avec de la
semence de perles qu'on y avait fait dissoudre. Lorsqu'elle en voyait
quelque partie bien préparée, elle frappait de la main sur le dos du
roi, qui ouvrait aussitôt la bouche, et qui recevait ce qu'elle y
mettait avec le doigt comme on donne de la bouillie aux enfans. Il avait
mâché tant de bétel et bu tant de tabac, qu'il avait perdu toutes ses
dents.
Son palais ne faisait pas honneur à l'habileté de l'architecte. C'était
un espace carré, ceint d'un grand nombre de petits piliers revêtus de
différens vernis, et d'environ deux pieds de haut. Quatre piliers plus
gros faisaient les quatre coins, à quarante pieds de distance. Le
plancher était couvert d'une natte tissue de l'écorce d'un certain arbre
dont aucune sorte de vermine n'approche jamais; et le toit était de
simples branches de cocotier. Assez proche, sous un autre toit, soutenu
aussi par quatre gros piliers, on voyait seize éléphans. La garde
royale, qui était d'environ deux mille hommes, était assise par bandes à
l'ombre de quelques arbres. Tavernier ne prit pas une haute opinion du
logement des femmes. La porte paraissait fort mauvaise, et l'enceinte
n'était qu'une sorte de palissade entremêlée de terre et de fiente de
vache. Deux vieilles femmes noires en sortirent successivement pour
venir prendre de la main du roi les joyaux de Tavernier, qu'elles
allaient montrer apparemment aux dames. Il observa qu'elles ne
rapportaient rien; d'où il conclut qu'il devait tenir ferme pour le
prix. Aussi vendit-il fort avantageusement tout ce qui était entré au
sérail, avec la satisfaction d'être payé sur-le-champ.
Dans un autre voyage qu'il fit à la même cour, il ne tira pas moins
d'avantage de tout ce qu'il y avait porté pour le roi. Mais sa vie fut
exposée au dernier danger par la fureur d'un Indien mahométan qui
revenait de la Mecque. Il passait avec son frère et un chirurgien
hollandais dans un chemin où d'un côté on a la rivière, et de l'autre un
grand jardin fermé de palissades, entre lesquelles il reste des
intervalles ouverts. L'assassin, qui était armé d'une pique, et caché
derrière les palissades, poussa son arme pour l'enfoncer dans le corps
d'un des trois étrangers. Il fut trop prompt, et la pointe leur passa
devant le ventre à tous trois, ou du moins elle ne toucha qu'au vaste
haut-de-chausses du chirurgien hollandais, qui saisit aussitôt le bois
de la pique; Tavernier le prit aussi de ses deux mains, tandis que son
frère, plus jeune et plus dispos, sauta par-dessus la palissade, et
perça l'Indien de trois coups d'épée dont il mourut sur-le-champ.
Aussitôt quantité de Chinois et d'Indiens idolâtres, qui se trouvaient
aux environs, vinrent baiser les mains au capitaine Tavernier en
applaudissant à son action. Le roi même, qui en fut bientôt informé, lui
fit présent d'une ceinture, comme d'un témoignage de sa reconnaissance.
Tavernier jette plus de jour sur une aventure si singulière. Les
pèlerins javans, de l'ordre du peuple, surtout les fakirs qui vont à la
Mecque, s'arment ordinairement à leur retour de leur cric, espèce de
poignard dont la moitié de la lame est empoisonnée; et quelques-uns
s'engagent par voeu à tuer tout ce qu'ils rencontreront d'infidèles,
c'est-à-dire de gens opposés à la loi de Mahomet. Ces fanatiques
exécutent leur résolution avec une rage incroyable, jusqu'à ce qu'ils
soient tués eux-mêmes. Alors ils sont regardés comme saints par toute la
populace, qui les enterre avec beaucoup de cérémonies, et qui
contribuent volontairement à leur élever de magnifiques tombeaux.
Quelque dervis se construit une hutte auprès du monument, et se consacre
pour toute sa vie à le tenir propre, avec le soin continuel d'y jeter
des fleurs. Les ornemens croissent avec les aumônes, parce que plus la
sépulture est belle, plus la dévotion augmente avec l'opinion de sa
sainteté.
Tavernier raconte une autre aventure du même genre qui fait frémir. «Je
me souviens, dit-il, qu'en 1642 il arriva au port de Surate un vaisseau
du grand-mogol revenant de la Mecque, où il y avait quantité de ces
fakirs; car tous les ans ce monarque envoie deux grands vaisseaux à la
Mecque pour y porter gratuitement les pèlerins. Ces bâtimens sont
chargés d'ailleurs de bonnes marchandises qui se vendent, et dont le
profit est pour eux. On ne rapporte que le principal, qui sert pour
l'année suivante, et qui est au moins de six cent mille roupies. Un des
fakirs qui revenait alors ne fut pas plus tôt descendu à terre, qu'il
donna des marques d'une furie diabolique. Après avoir fait sa prière, il
prit son poignard, et courut se jeter au milieu de plusieurs matelots
hollandais, qui faisaient décharger les marchandises de quatre vaisseaux
qu'ils avaient au port. Cet enragé, sans leur laisser le temps de se
reconnaître, en frappa dix-sept, dont treize moururent. Il était armé
d'un cangiar, sorte de poignard dont la lame a trois doigts de large par
le haut. Enfin le soldat hollandais qui était en sentinelle à l'entrée
de la tente des marchands lui donna au milieu de l'estomac un coup de
fusil dont il tomba mort. Aussitôt tous les autres fakirs qui se
trouvèrent dans le même lieu, accompagnés de quantité d'autres
mahométans, prirent le corps et l'enterrèrent. Dans l'espace de quinze
jours il eut une belle sépulture. Elle est renversée tous les ans par
les matelots anglais et hollandais, pendant que leurs vaisseaux sont au
port, parce qu'ils sont les plus forts; mais à peine sont-ils partis,
que les mahométans la font rétablir, et qu'ils y plantent des
enseignes.»
Tavernier s'était proposé de passer à Batavia les trois mois qui
restaient jusqu'au départ des vaisseaux pour l'Europe; mais l'ennuyeuse
vie qu'on y mène, sans autre amusement, dit-il, que de jouer et de
boire, lui fit prendre la résolution d'employer une partie de ce temps à
visiter la cour du roi de Japara, qu'on nomme aussi l'empereur de la
Jave. L'île entière était autrefois réunie sous sa domination, avant que
le roi de Bantam, celui de Jacatra, et d'autres princes qui n'étaient
que ses gouverneurs, eussent secoué le joug de la soumission. Les
Hollandais ne s'étaient d'abord maintenus dans le pays que par la
division de toutes ces puissances. Lorsque le roi de Japara s'était
disposé à les attaquer, le roi de Bantam les avait secourus; et le
premier, au contraire, s'était empressé de les aider lorsqu'ils avaient
été menacés de l'autre. Aussi, quand la guerre s'élevait entre ces deux
princes, les Hollandais prenaient toujours parti pour le plus faible.
Le roi de Japara fait sa résidence dans une ville dont son état porte le
nom; éloignée de Batavia d'environ trente lieues, on n'y va que par mer,
le long de la côte, d'où l'on fait ensuite près de huit lieues dans les
terres, par une belle rivière qui remonte jusqu'à la ville; le port, qui
est fort bon, offre de plus belles maisons que la ville, et serait la
résidence ordinaire du roi, s'il s'y croyait en sûreté; mais, ayant
conçu, depuis l'établissement de Batavia, une haine mortelle pour les
Hollandais, il craint de s'exposer à leurs attaques dans un lieu qui
n'est pas propre à leur résister. Tavernier raconte un sujet d'animosité
plus récent, tel qu'il l'avait appris d'un conseiller de Batavia. Le
roi, père de celui qui régnait alors, n'avait jamais voulu entendre
parler de paix avec la compagnie; il s'était saisi de quelques
Hollandais. La compagnie, qui, par représailles, lui avait enlevé un
beaucoup plus grand nombre de ses sujets, lui fit offrir inutilement de
lui rendre dix prisonniers pour un; l'offre des plus grandes sommes
n'eut pas plus de pouvoir sur sa haine; et se voyant au lit de mort, il
avait recommandé à son fils de ne jamais rendre la liberté aux
Hollandais qu'il tenait captifs, ni à ceux qui tomberaient entre ses
mains. Cette opiniâtreté fit chercher au grand-général de Batavia
quelque moyen d'en tirer raison. C'est l'usage, après la mort d'un roi
mahométan, que celui qui lui succède envoie quelques seigneurs de sa
cour à la Mecque avec des présens pour le prophète; ce devoir fut
embarrassant pour le nouveau roi, qui n'avait que de petits vaisseaux,
et qui n'ignorait pas que les Hollandais cherchaient sans cesse
l'occasion de les enlever. Il prit la résolution de s'adresser aux
Anglais de Bantam, dans l'espérance que les Hollandais respecteraient un
vaisseau de cette nation. Le président anglais lui en promit un des plus
grands et des mieux montés que sa compagnie eût jamais envoyés dans ces
mers, à condition qu'elle ne paierait désormais que la moitié des droits
ordinaires du commerce sur les terres de Japara. Ce traité fut signé
solennellement, et les Anglais équipèrent en effet un fort beau
vaisseau, sur lequel ils mirent beaucoup de monde et d'artillerie. Le
roi, charmé de le voir entrer dans son port, ne douta pas que ses
envoyés ne fissent le voyage de la Mecque en sûreté. Neuf des principaux
seigneurs de sa cour, dont la plupart lui touchaient de près par le
sang, s'embarquèrent avec un cortége d'environ cent personnes, sans y
comprendre quantité de particuliers qui saisirent une occasion si
favorable pour faire le plus saint pèlerinage de leur religion: mais ces
préparatifs ne purent tromper la vigilance des Hollandais. Comme il faut
passer nécessairement devant Bantam pour sortir du détroit, les
officiers de la compagnie avaient eu le temps de faire préparer trois
gros vaisseaux de guerre, qui rencontrèrent le navire anglais vers
Bantam, et qui lui envoyèrent d'abord une volée de canon pour l'obliger
d'amener; ensuite, paraissant irrités de sa lenteur, ils commencèrent à
faire jouer toute leur artillerie. Les Anglais, qui se virent en danger
d'être coulés à fond, baissèrent leurs voiles et voulurent se rendre;
mais les seigneurs japarois, et tous les Javans qui étaient à bord, les
traitèrent de perfides, et leur reprochèrent de n'avoir fait un traité
avec le roi leur maître que pour les livrer à leurs ennemis; enfin,
perdant l'espérance d'échapper aux Hollandais qu'ils voyaient prêts à
les aborder, ils tirèrent leurs poignards et se jetèrent sur les
Anglais, dont ils tuèrent un grand nombre avant qu'ils fussent en état
de se défendre. Ils auraient peut-être massacré jusqu'au dernier, si les
Hollandais n'étaient arrivés à bord. Plusieurs de ces désespérés ne
voulurent point de quartier, et fondant au nombre de vingt ou trente sur
ceux qui leur offraient la vie, ils vengèrent leur mort par celle de
sept ou huit Hollandais. Le vaisseau fut mené à Batavia, où le général
fit beaucoup de civilités aux Anglais, et se hâta de les renvoyer à leur
président; ensuite il fit offrir au roi de Japara l'échange de ses gens
pour les Hollandais qu'il avait dans ses fers; mais ce prince, plus
irréconciliable que jamais, rejeta cette proposition avec mépris. Ainsi
les esclaves hollandais perdirent l'espérance de la liberté, et les
Javans moururent de misère à Batavia.
La mort du capitaine Tavernier, frère de celui que nous suivons ici,
mort qui fut attribuée aux débauches qu'il avait la complaisance de
faire avec le roi de Bantam, donne occasion à notre voyageur de se
plaindre des usages de Batavia. Il lui en coûta, dit-il, une si grosse
somme pour faire enterrer son frère, qu'il en devint plus attentif à sa
propre santé, pour ne pas mourir dans un pays où les enterremens sont si
chers. La première dépense se fait pour ceux qui sont chargés d'inviter
à la cérémonie funèbre. Plus on en prend, plus l'enterrement est
honorable; si l'on n'en emploie qu'un, on lui donne deux écus; mais si
l'on en prend deux, il leur faut quatre écus à chacun; et si l'on en
prend trois, chacun doit en avoir six. La somme augmente avec les mêmes
proportions, quand on en prendrait une douzaine. Tavernier, qui voulait
faire honneur à la mémoire de son frère, et qui n'était pas instruit de
cet usage, en prit six, pour lesquels il fut étonné de se voir demander
soixante-douze écus. Le poêle qui se met sur la bière lui en coûta
vingt, et peut aller jusqu'à trente; on l'emprunte de l'hôpital; le
moindre est de drap, et les trois autres sont de velours, l'un sans
frange, l'autre avec des franges, le troisième avec des franges et des
houppes aux quatre coins. Un tonneau de vin d'Espagne qui fut bu à
l'enterrement lui revint à deux cents piastres; il en paya vingt-six
pour des jambons et des langues de boeuf; vingt-deux pour de la
pâtisserie; vingt pour ceux qui portèrent le corps en terre, et seize
pour le lieu de la sépulture: on en demandait cent pour l'enterrer dans
l'église. Ces coutumes parurent étranges à Tavernier, plaisantes, et
inventées, dit-il, pour tirer de l'argent des héritiers d'un mort.
Trois jours qu'il eut encore à passer dans la rade de Batavia lui firent
connaître toutes les précautions que les Hollandais apportent à leurs
embarquemens. Le premier jour, un officier qui tient registre de toutes
les marchandises qui s'embarquent, soit pour la Hollande ou d'autres
lieux, vint à bord pour y lire le mémoire de tout ce qu'on avait
embarqué, et pour le faire signer non-seulement au capitaine, mais
encore à tous les marchands qui partaient avec lui. Ce mémoire fut
enfermé dans la même caisse où l'on enferme tous les livres de compte,
et le rôle de tout ce qui s'est passé dans les comptoirs des Indes.
Ensuite on scella le couvert sous lequel sont toutes les marchandises.
Le second jour, le major de la ville, l'avocat fiscal et le premier
chirurgien vinrent visiter à bord tous ceux qui s'étaient embarqués pour
la Hollande. Le major, pour s'assurer qu'il n'y a point de soldats qui
partent sans congé; l'avocat fiscal, pour voir si quelque écrivain de la
compagnie ne se dérobe point avant l'expiration de son terme; le
chirurgien, pour examiner tous les malades qu'on fait partir, et pour
décider avec serment que leur mal est incurable aux Indes. Enfin le
troisième jour est donné aux adieux des habitans de la ville, qui
apportent des rafraîchissemens pour traiter leurs amis, et qui joignent
la musique à la bonne chère.