est devenue une fort grande ville, et n'est séparée de l'autre que par
une simple muraille. Toutes ses maisons sont bâties au milieu de grands
enclos; on entre du côté de Delhy par une longue et large rue, bordée de
voûtes, dont le dessus est une plate-forme, et qui sert de retraite aux
marchands; cette rue se termine à la grande place où est le palais de
l'empereur. Dans une autre, fort droite et fort large, qui vient se
rendre à la même place, vers une autre porte du palais, on ne trouve que
de gros marchands qui n'ont point de boutique extérieure.
Le palais impérial n'a pas moins d'une demi-lieue de circuit; les
murailles sont de belle pierre de taille, avec des créneaux et des
tours; les fossés sont pleins d'eau, et revêtus de la même pierre; le
grand portail du palais n'a rien de magnifique, non plus que la première
cour, où les seigneurs peuvent entrer sur leurs éléphans; mais après
cette cour on trouve une sorte de rue ou de grand passage, dont les deux
côtés sont bordés de beaux portiques, sous lesquels une partie de la
garde à cheval se retire dans plusieurs petites chambres. Ils sont
élevés d'environ deux pieds; et les chevaux, qui sont attachés au-dehors
à des anneaux de fer, ont leurs mangeoires sur les bords. Dans quelques
endroits on voit de grandes portes qui conduisent à divers appartemens.
Ce passage est divisé par un canal plein d'eau qui laisse un beau chemin
des deux côtés, et qui forme de petits bassins à d'égales distances; il
mène jusqu'à l'entrée d'une grande cour où les omhras font la garde en
personne: cette cour est environnée de logemens assez bas, et les
chevaux sont attachés devant chaque porte. De la seconde on passe dans
une troisième par un grand portail, à côté duquel on voit une petite
salle élevée de deux ou trois pieds, où l'on prend les vestes dont
l'empereur honore ses sujets ou les étrangers. Un peu plus loin, sous
le même portail, est le lieu où se tiennent les tambours, les trompettes
et les hautbois qui se font entendre quelques momens avant que
l'empereur se montre au public et lorsqu'il est prêt à se retirer. Au
fond de cette troisième cour, on découvre le divan ou la salle
d'audience, qui est élevée de quatre pieds au-dessus du rez-de-chaussée,
et tout-à-fait ouverte de trois côtés; trente-deux colonnes de marbre,
d'environ quatre pieds en carré, avec leurs piédestaux et leurs
moulures, soutiennent la voûte. Schah-Djehan s'était proposé d'enrichir
cette salle des plus beaux ouvrages mosaïques, dans le goût de la
chapelle de Florence; mais, après en avoir fait faire l'essai sur deux
ou trois colonnes, il désespéra de pouvoir trouver assez de pierres
précieuses pour un si grand dessein; et n'étant pas moins rebuté par la
dépense, il se détermina pour une peinture en fleurs.
C'est au milieu de cette salle, et près du bord qui regarde la cour, en
forme de théâtre, qu'on dresse le trône où l'empereur donne audience et
dispense la justice: c'est un petit lit, de la grandeur de nos lits de
camp, avec ses quatre colonnes, un ciel, un dossier, un traversin et la
courte-pointe. Toutes ces pièces sont couvertes de diamans; mais lorsque
l'empereur s'y vient asseoir, on étend sur le lit une couverture de
brocart d'or, ou de quelque riche étoffe piquée. Il y monte par trois
petites marches de deux pieds de long. À l'un des côtés on élève un
parasol sur un bâton de la longueur d'une demi-pique, et l'on attache à
chaque colonne du lit une des armes de l'empereur; c'est-à-dire sa
rondache, son sabre, son arc, son carquois et ses flèches.
Dans la cour, au-dessous du trône, on a ménagé une place de vingt pieds
en carré, entourée de balustres, qui sont couverts tantôt de lames
d'argent, et tantôt de lames d'or. Les quatre coins de ce parquet sont
la place des secrétaires d'état, qui font aussi la fonction d'avocats
dans les causes civiles et criminelles. Le tour de la balustrade est
occupé par les seigneurs et par les musiciens; car, pendant le divan
même, on ne cesse pas d'entendre une musique fort douce, dont le bruit
n'est pas capable d'apporter de l'interruption aux affaires les plus
sérieuses. L'empereur, assis sur un trône, a près de lui quelqu'un des
premiers seigneurs, ou ses seuls enfans. Entre onze heures et midi, le
premier ministre d'état vient lui faire l'exposition de tout ce qui
s'est passé dans la chambre où il préside, qui est à l'entrée de la
première cour; et lorsque son rapport est fini, l'empereur se lève; mais
pendant que ce monarque est sur le trône, il n'est permis à personne de
sortir du palais. Tavernier fait valoir l'honneur qu'on lui fit de
l'exempter de cette loi.
Vers le milieu de la cour, on trouve un petit canal large d'environ six
pouces, où pendant que le roi est sur son trône, tous ceux qui viennent
à l'audience doivent s'arrêter; il ne leur est pas permis d'avancer plus
loin sans être appelés; et les ambassadeurs mêmes ne sont pas exempts de
cette loi. Lorsqu'un ambassadeur est venu jusqu'au canal, l'introducteur
crie, vers le divan où l'empereur est assis, que le ministre de telle
puissance souhaite de parler à sa majesté: alors un secrétaire d'état en
avertit l'empereur, qui feint souvent de ne pas l'entendre; mais,
quelques momens après, il lève les yeux, et les jetant sur
l'ambassadeur, il donne ordre au même secrétaire de lui faire signe
qu'il peut s'approcher.
De la salle du divan on passe à gauche sur une terrasse d'où l'on
découvre la rivière, et sur laquelle donne la porte d'une petite
chambre, d'où l'empereur passe au sérail. À la gauche de cette même
cour, on voit une petite mosquée fort bien bâtie, dont le dôme est
couvert de plomb si parfaitement doré, qu'on le croirait d'or massif.
C'est dans cette chapelle que l'empereur fait chaque jour sa prière,
excepté le vendredi, qu'il doit se rendre à la grande mosquée. On tend
ce jour-là autour des degrés un gros rets de cinq ou six pieds de haut,
dans la crainte que les éléphans n'en approchent, et par respect pour la
mosquée même. Cet édifice, que Tavernier trouva très-beau, est assis sur
une grande plate-forme plus élevée que les maisons de la ville, et l'on
y monte par divers escaliers.
Le côté droit de la cour du trône est occupé par des portiques qui
forment une longue galerie, élevée d'environ un pied et demi au-dessus
du rez-de-chaussée. Plusieurs portes qui règnent le long de ces
portiques donnent entrée dans les écuries impériales, qui sont toujours
remplies de très-beaux chevaux. Tavernier assure que le moindre a coûté
trois mille écus, et que le prix de quelques-uns va jusqu'à dix mille.
Au-devant de chaque porte on suspend une natte de bambou, qui se fend
aussi menu que l'osier; mais, au lieu que nos petites tresses d'osier se
lient avec l'osier même, celles du bambou sont liées avec de la soie
torse qui représente des fleurs; et ce travail, qui est fort délicat,
demande beaucoup de patience: l'effet de ces nattes est d'empêcher que
les chevaux ne soient tourmentés des mouches; chacun a d'ailleurs deux
palefreniers, dont l'un ne s'occupe qu'à l'éventer. Devant les
portiques, comme devant les portes des écuries, on met aussi des nattes,
qui se lèvent et qui se baissent suivant le besoin; et le bas de la
galerie est couvert de fort beaux tapis qu'on retire le soir, pour faire
dans le même lieu la litière des chevaux: elle ne se fait que de leur
fiente, qu'on écrase un peu après l'avoir fait sécher au soleil. Les
chevaux qui passent aux Indes, de Perse ou d'Arabie, ou du pays des
Ousbeks, trouvent un grand changement dans leur nourriture. Dans
l'Indoustan comme dans le reste des Indes, on ne connaît ni le foin ni
l'avoine. Chaque cheval reçoit le matin, pour sa portion, deux ou trois
pelotes composées de farine de froment et de beurre, de la grosseur de
nos pains d'un sou. Ce n'est pas sans peine qu'on les accoutume à cette
nourriture, et souvent on a besoin de quatre à cinq mois pour leur en
faire prendre le goût: le palefrenier leur tient la langue d'une main,
et de l'autre il leur fourre la pelote dans le gosier. Dans la saison
des cannes à sucre ou du millet, on leur en donne à midi; le soir, une
heure ou deux avant le coucher de soleil, ils ont une mesure de pois
chiches, écrasés entre deux pierres et trempés dans de l'eau.
Tavernier partit d'Agra le 25 novembre 1665, pour visiter quelques
villes de l'empire, avec Bernier, auquel il donne le titre de médecin de
l'empereur. Le 1er. décembre, ils rencontrèrent cent quarante
charrettes, tirées chacune par six boeufs, et chacune portant cinquante
mille roupies: c'était le revenu de la province de Bengale, qui, toutes
charges payées, et la bourse du gouverneur remplie, montait à cinq
millions cinq cent mille roupies. Près de la petite ville de Djianabad,
ils virent un rhinocéros qui mangeait des cannes de millet. Il les
recevait de la main d'un petit garçon de neuf ou dix ans; et Tavernier
en ayant pris quelques-unes, cet animal s'approcha de lui pour les
recevoir aussi de la sienne.
Les deux voyageurs arrivèrent à Alemkhand. À deux cosses de ce bourg on
rencontre le fameux fleuve du Gange. Bernier parut fort surpris qu'il
ne fût pas plus large que la Seine devant le Louvre. Il y a même si peu
d'eau depuis le mois de mars jusqu'au mois de juin ou de juillet,
c'est-à-dire, jusqu'à la saison des pluies, qu'il est impossible aux
bateaux de remonter. En arrivant sur ses bords, les deux Français burent
un verre de vin dans lequel ils mirent de l'eau de ce fleuve, qui leur
causa quelques tranchées. Leurs valets, qui la burent seule, en furent
beaucoup plus tourmentés. Aussi les Hollandais, qui ont des comptoirs
sur les rives du Gange, ne boivent-ils jamais de cette eau sans l'avoir
fait bouillir. L'habitude la rend si saine pour les habitans du pays,
que l'empereur même et toute la cour n'en boivent point d'autre. On voit
continuellement un grand nombre de chameaux sur lesquels on vient
charger de l'eau du Gange.
Allahabad, où l'on arrive à neuf cosses d'Alemkhand, est une grande
ville bâtie sur une pointe de terre où se joignent le Gange et la
Djemna. Le château, qui est de pierres de taille, et ceint d'un double
fossé, sert de palais au gouverneur. C'était alors un des plus grands
seigneurs de l'empire: sa mauvaise santé l'obligeait d'entretenir
plusieurs médecins indiens et persans, entre lesquels était Claude
Maillé, Français, né à Bourges, et qui exerçait tout à la fois la
médecine et la chirurgie. Le premier de ses médecins persans jeta un
jour sa femme du haut d'une terrasse en bas, dans un transport de
jalousie; elle ne se rompit heureusement que deux ou trois côtes: ses
parens demandèrent justice au gouverneur, qui fit venir le médecin, et
qui le congédia. Il n'était qu'à deux ou trois journées de la ville,
lorsque le gouverneur, se trouvant plus mal, l'envoya rappeler. Alors ce
furieux poignarda sa femme et quatre enfans qu'il avait d'elle, avec
treize filles esclaves; après quoi il revint trouver le gouverneur, qui,
feignant d'ignorer son crime, ne fit pas difficulté de le reprendre à
son service.
Sous le grand portail de la pagode de Banaron, un des principaux
bramines se tient assis près d'une grande cuve remplie d'eau, dans
laquelle on a délayé quelque matière jaune. Tous les banians viennent se
présenter à lui pour recevoir une empreinte de cette couleur, qui leur
descend entre les deux yeux et sur le bout du nez, puis sur les bras et
devant l'estomac: c'est à cette marque qu'on reconnaît ceux qui se sont
lavés de l'eau du Gange, car, lorsqu'ils n'ont employé que de l'eau de
puits dans leurs maisons, ils ne se croient pas bien purifiés, ni par
conséquent en état de manger saintement. Chaque tribu a son onction de
différentes couleurs; mais l'onction jaune est celle de la tribu la plus
nombreuse, et passe aussi pour la plus pure.
Assez près de la pagode, du côté qui regarde l'ouest, Djesseing, le plus
puissant des radjas idolâtres, avait fait bâtir un collége pour
l'éducation de la jeunesse. Tavernier y vit deux enfans de ce prince
dont les précepteurs étaient des bramines, qui leur enseignaient à lire
et à écrire dans un langage fort différent de celui du peuple. La cour
de ce collége est environnée d'une double galerie, et c'était dans la
plus basse que les deux princes recevaient leurs leçons, accompagnés de
plusieurs jeunes seigneurs et d'un grand nombre de bramines, qui
traçaient sur la terre, avec de la craie, diverses figures de
mathématique. Aussitôt que Tavernier fut entré, ils envoyèrent demander
qui il était; et sachant qu'il était Français, ils le firent approcher
pour lui faire plusieurs questions sur l'Europe, et particulièrement sur
la France. Un bramine apporta deux globes, dont les Hollandais lui
avaient fait présent. Tavernier leur en fit distinguer les parties, et
leur montra la France. Après quelques autres discours, on lui servit le
bétel. Mais il ne se retira point sans avoir demandé à quelle heure il
pouvait voir la pagode du collége. On lui dit de revenir le lendemain,
un peu avant le lever du soleil: il ne manqua point de se rendre à la
porte de cette pagode, qui est aussi l'ouvrage de Djesseing, et qui se
présente à gauche en entrant dans la cour. Devant la porte on trouve une
espèce de galerie, soutenue par des piliers, qui était déjà remplie d'un
grand nombre d'adorateurs. Huit bramines s'avancèrent l'encensoir à la
main, quatre de chaque côté de la porte, au bruit de plusieurs tambours
et de quantité d'autres instrumens. Deux des plus vieux bramines
entonnèrent un cantique. Le peuple suivit, et les instrumens
accompagnaient les voix. Chacun avait à la main une queue de paon, ou
quelque autre éventail, pour chasser les mouches au moment où la pagode
devait s'ouvrir. Cette musique et l'exercice des éventails durèrent plus
d'une demi-heure. Enfin les deux principaux bramines firent entendre
trois fois deux grosses sonnettes qu'ils prirent d'une main, et de
l'autre ils frappèrent avec une espèce de petit maillet contre la porte.
Elle fut ouverte aussitôt par six bramines qui étaient dans la pagode.
Tavernier découvrit alors sur un autel, à sept ou huit pas de la porte,
la grande idole de Ram-Khan, qui passe pour la soeur de Morli-ram. À sa
droite, il vit un enfant, de la forme d'un cupidon, que les banians
nomment Lokemin, et sur son bras gauche une petite fille, qu'ils
appellent Sita. Aussitôt que la porte fut ouverte, et qu'on eut tiré un
grand rideau qui laissa voir l'idole, tous les assistans se jetèrent à
terre en mettant les mains sur leurs têtes, et se prosternèrent trois
fois. Ensuite, s'étant relevés, ils jetèrent quantité de bouquets et de
chaînes en forme de chapelets, que les bramines faisaient toucher à
l'idole et rendaient à ceux qui les avaient présentés. Un vieux bramine
qui était devant l'autel tenait à la main une lampe à neuf mèches
allumées, sur lesquelles il jetait par intervalles une sorte d'encens,
en approchant la lampe fort près de l'idole. Après toutes ces
cérémonies, qui durèrent l'espace d'une heure, on fit retirer le peuple,
et la pagode fut fermée. On avait présenté à Ram-Khan quantité de riz,
de beurre, d'huile et de laitage, dont les bramines n'avaient laissé
rien perdre. Comme l'idole représente une femme, elle est
particulièrement invoquée de ce sexe, qui la regarde comme sa patronne.
Djesseing, pour la tirer de la grande pagode, et lui donner un autel
dans la sienne, avait employé, tant en présens pour les bramines qu'en
aumônes pour les pauvres, plus de cinq laks de roupies, qui font sept
cent cinquante mille livres de notre monnaie.
À cinq cents pas de Banaron, au nord-ouest, Tavernier et Bernier
visitèrent une mosquée où l'on montre plusieurs tombeaux mahométans,
dont quelques-uns sont d'une fort belle architecture. Les plus curieux
sont dans un jardin fermé de murs, qui laissent des jours par où ils
peuvent être vus des passans. On en distingue un qui compose une grande
masse carrée, dont chaque face est d'environ quinze pas. Au milieu de
cette plate-forme s'élève une colonne de trente-quatre ou trente-cinq
pieds de haut, tout d'une pièce, et que trois hommes pourraient à peine
embrasser. Elle est d'une pierre grisâtre si dure, que Tavernier ne put
la gratter avec un couteau. Elle se termine en pyramide, avec une grosse
boule sur la pointe, et un cercle de gros grains au-dessous de la boule.
Toutes les faces sont couvertes de figures d'animaux en relief.
Plusieurs vieillards qui gardaient le jardin assurèrent Tavernier que ce
beau monument avait été beaucoup plus élevé, et que depuis cinquante ans
il s'était enfoncé de plus de trente pieds. Ils ajoutèrent que c'était
la sépulture d'un roi de Boutan, qui était mort dans le pays après être
sorti du sien pour en faire la conquête.
Patna, une des plus grandes villes de l'Inde, est située sur la rive
occidentale du Gange. Tavernier ne lui donne guère moins de deux cosses
de longueur. Les maisons n'y sont pas plus belles que dans la plupart
des autres villes indiennes, c'est-à-dire qu'elles sont couvertes de
chaume ou de bambou. La compagnie hollandaise s'y est fait un comptoir
pour le commerce du salpêtre, qu'elle fait raffiner à Tchoupar, gros
village situé aussi sur la rive droite du Gange, dix cosses au-dessus de
Patna. La liberté règne dans cette ville, au point que Tavernier et
Bernier, ayant rencontré, en arrivant, les Hollandais de Tchoupar qui
retournaient chez eux dans leurs voitures, s'arrêtèrent pour vider avec
eux quelques bouteilles de vin de Chypre en pleine rue. Pendant huit
jours qu'ils passèrent à Patna, ils furent témoins d'un événement qui
leur fit perdre l'opinion où ils étaient que certains crimes étaient
impunis dans le mahométisme. Un mimbachi, qui commandait mille hommes de
pied, voulait abuser d'un jeune garçon qu'il avait à son service, et qui
s'était défendu plusieurs fois contre ses attaques. Il saisit, à la
campagne, un moment qui le fit triompher de toutes les résistances du
jeune homme. Celui-ci, outré de douleur, prit aussi son temps pour se
venger. Un jour qu'il était à la chasse avec son maître, il le surprit à
l'écart, et d'un coup de sabre il lui abattit la tête. Aussitôt il
courut à bride abattue vers la ville en criant qu'il avait tué son
maître pour se venger du plus infâme outrage. Il alla faire la même
déclaration au gouverneur, qui le fit jeter d'abord en prison; mais,
après de justes éclaircissemens, il obtint la liberté; et, malgré les
sollicitations de la famille du mort, aucun tribunal n'osa le
poursuivre, dans la crainte d'irriter le peuple, qui applaudissait
hautement son action.
À Patna, les deux voyageurs prirent un bateau sur le Gange pour
descendre à Daca. Après quelques jours de navigation, Tavernier eut le
chagrin de se séparer du compagnon de son voyage, qui, devant se rendre
à Casambazar, et passer de là jusqu'à Ougli, se vit forcé de prendre par
terre. Un grand banc de sable, qui se trouve devant la ville de
Soutiqui, ne permet pas de faire cette route par eau lorsque la rivière
est basse. Ainsi, pendant que Bernier prit son chemin par terre,
Tavernier continua de descendre le Gange jusqu'à Toutipour, qui est à
deux cosses de Raghi-Mehalé. Ce fut dans ce lieu qu'il commença le
lendemain, au lever du soleil, à voir un grand nombre de crocodiles
couchés sur le sable. Pendant tout le jour, jusqu'au bourg d'Acerat,
qui est à vingt-cinq cosses de Toutipour, il ne cessa pas d'en voir une
si grande quantité, qu'il lui prit envie d'en tirer un, pour essayer
s'il est vrai, comme on le croit aux Indes, qu'un coup de fusil ne leur
fait rien. Le coup lui donna dans la mâchoire, et lui fit couler du
sang, mais il ne s'en retira pas moins dans la rivière. Le lendemain on
n'en aperçut pas un moindre nombre, qui étaient couchés sur le bord de
la rivière, et l'auteur en tira deux, de trois balles à chaque coup. Au
même instant, ils se renversèrent sur le dos en ouvrant la gueule, et
tous deux moururent dans le même lieu.
Daca est une grande ville qui ne s'étend qu'en longueur, parce que les
habitans ne veulent pas être éloignés du Gange. Elle a plus de deux
cosses, sans compter que, depuis le dernier pont de brique, on ne
rencontre qu'une suite de maisons écartées l'une de l'autre, et la
plupart habitées par des charpentiers, qui construisent des galéasses et
d'autres bâtimens. Toutes ces maisons, dont Tavernier n'excepte point
celles de Daca, ne sont que de mauvaises cabanes composées de terre
grasse et de bambou. Le palais même du gouverneur est de bois; mais il
loge ordinairement sous des tentes qu'il fait dresser dans une cour de
son enclos. Les Hollandais et les Anglais ne jugeant point leurs
marchandises en sûreté dans les édifices de Daca, se sont fait bâtir
d'assez beaux comptoirs. On y voit aussi une fort belle église de
brique, dont les pères augustins sont en possession. Tavernier observe,
à l'occasion des galéasses qui se font à Daca, qu'on est étonné de leur
vitesse. Il s'en fait de si longues, qu'elles ont jusqu'à cinquante
rames de chaque côté, mais on ne met que deux hommes à chaque rame.
Quelques-unes sont fort ornées. L'or et l'azur y sont prodigués.
On lit dans une autre partie de sa relation qu'étant allé au palais pour
prendre congé de l'empereur avant de quitter sa cour, ce monarque lui
fit dire qu'il ne voulait pas le laisser partir sans lui montrer ses
joyaux. Le lendemain, de grand matin, cinq où six officiers vinrent
l'avertir que l'empereur le demandait. Il se rendit au palais, où les
courtiers des joyaux le présentèrent à sa majesté, et le menèrent
ensuite dans une petite chambre qui est au bout de la salle où
l'empereur était sur son trône, et d'où il pouvait les voir.
Akel-Khan, chef du trésor des joyaux, était déjà dans cette chambre. Il
donna ordre à quatre eunuques de la cour d'aller chercher les joyaux,
qu'ils apportèrent dans deux grands plats de bois lacrés, avec des
feuilles d'or, et couverts de petits tapis faits exprès, l'un de velours
rouge, l'autre de velours vert en broderie. On les découvrit: on compta
trois fois toutes les pièces; trois écrivains en firent la liste. Les
Indiens observent toutes ces formalités avec autant de patience que de
circonspection; et s'ils voient quelqu'un qui se presse trop ou qui se
fâche, ils le regardent sans rien dire, en riant de sa chaleur comme
d'une extravagance.
La première pièce qu'Akel-Khan mit entre les mains de Tavernier fut un
grand diamant, qui est une rose ronde, fort haute d'un côté. À l'arête
d'en bas, on voit un petit cran dans lequel on découvre une petite
glace. L'eau en est belle. Il pèse trois cent dix-neuf ratis et demi,
qui font deux cent quatre-vingts de nos carats. C'est un présent que
Mirghimola fit à l'empereur Schah-Djehan lorsqu'il vint lui demander une
retraite à sa cour, après avoir trahi le roi de Golconde son maître.
Cette pierre était brute, et pesait alors neuf cents ratis, qui font
sept cent quatre-vingts carats et demi. Elle avait plusieurs glaces. En
Europe on l'aurait gouvernée fort différemment, c'est-à-dire qu'on en
aurait tiré de bons morceaux, et qu'elle serait demeurée plus pesante.
Schah-Djehan la fit tailler par un Vénitien nommé Hortensio Borgis,
mauvais lapidaire qui se trouvait à la cour. Aussi fut-il mal
récompensé. On lui reprocha d'avoir gâté une si belle pierre, qu'on
aurait pu conserver dans un plus grand poids, et dont Tavernier ajoute
qu'il aurait pu tirer quelque bon morceau sans en faire tort à
l'empereur. Il ne reçut pour prix de son travail que dix milles roupies.