C'est une grande ville ruinée, dont la plupart des maisons sont
couvertes de chaume. On voit encore au milieu de la place un grand
château qui sert de logement au gouverneur. Le gouvernement de cette
province est si considérable, qu'il est toujours le partage d'un fils ou
d'un oncle de l'empereur. Aureng-Zeb, qui régnait alors, avait commandé
long-temps à Brampour pendant le règne de son père. Le commerce est
florissant à Brampour. Il se fait dans la ville et la province une
prodigieuse quantité de toiles fort claires, qui se transportent en
Perse, en Turquie, en Moscovie, en Pologne, en Arabie, au grand Caire,
et dans d'autres lieux. Des unes, qui sont teintes de diverses couleurs
à fleurs courantes, on fait des voiles et des écharpes pour les femmes,
des couvertures de lit et des mouchoirs. D'autres sont toutes blanches,
avec une raie d'or ou d'argent qui borde la pièce et les deux bouts
depuis la largeur d'un pouce jusqu'à douze ou quinze. Cette bordure
n'est qu'un tissu d'or ou d'argent et de soie, avec des fleurs dont la
beauté est égale des deux côtés. Si celles qu'on porte en Pologne, où le
commerce en est considérable, n'avaient aux deux bouts trois ou quatre
pouces au moins d'or ou d'argent, ou si cet or et cet argent devenaient
noirs en passant les mers de Surate à Ormuz, et de Trébizonde à
Mangalia, ou dans d'autres ports de la mer Noire, on ne pourrait s'en
défaire qu'avec beaucoup de peine. D'autres toiles sont par bandes,
moitié coton, moitié d'or et d'argent, et cette espèce porte le nom
d'_ornis_. Il s'en trouve depuis quinze jusqu'à vingt aunes, dont le
prix est quelquefois de cent et de cent cinquante roupies; mais les
moindres ne sont pas au-dessous de dix ou douze. En un mot, les Indes
n'ont pas de province où le coton se trouve avec plus d'abondance qu'à
Brampour.
Tavernier avertit que, dans tous les lieux dont le nom se termine par
_séra_, on doit se représenter un grand enclos de murs ou de haies, dans
lequel sont disposées en cercle cinquante ou soixante huttes couvertes
de chaume. C'est une sorte d'hôtellerie fort inférieure aux
caravansérails persans, où se trouvent quelques hommes et quelques
femmes qui vendent de la farine, du riz, du beurre et des herbages, et
qui prennent soin de faire cuire le pain et le riz des voyageurs. Ils
nettoient les huttes, que chacun a la liberté de choisir; ils y mettent
un petit lit de sangle, sur lequel on étend le matelas dont on doit être
fourni lorsqu'on n'est point assez riche pour se faire accompagner d'une
tente. S'il se trouve quelque mahométan parmi les voyageurs, il va
chercher dans le bourg ou le village du mouton et des poules, qu'il
distribue volontiers à ceux qui lui en rendent le prix.
Seronghe lui parut une grande ville, dont les habitans sont banians, et
la plupart artisans de père en fils, ce qui les porte à bâtir des
maisons de pierre et de brique. Il s'y fait un grand commerce de chites,
sorte de toiles peintes, dont le bas peuple de Turquie et de Perse aime
à se vêtir, et qui sert dans d'autres pays pour des couvertures de lit
et des nappes à manger. On en fait dans d'autres lieux que Seronghe,
mais de couleurs moins vives et plus sujettes à se ternir dans l'eau;
tandis que celles de Seronghe deviennent plus belles chaque fois qu'on
les lave. La rivière qui passe dans cette ville donne cette vivacité aux
teintures. Pendant la saison des pluies, qui durent quatre mois, les
ouvriers impriment leurs toiles suivant le modèle qu'ils reçoivent des
marchands étrangers; et lorsque les pluies cessent, ils se hâtent de
laver les toiles dans la rivière, parce que plus elle est trouble, plus
les couleurs sont vives et résistent au temps. On fait aussi à Seronghe
une sorte de gazes ou de toiles si fines, qu'étant sur le corps, elles
laissent voir la chair à nu. Le transport n'en est pas permis aux
marchands. Le gouverneur les prend toutes pour le sérail impérial et
pour les principaux seigneurs de la cour. Les sultanes et les dames
mogoles s'en font des chemises et des robes, que l'empereur et les
grands se plaisent à leur voir porter dans les grandes chaleurs.
En passant à Baroche, il accepta un logement chez les Anglais, qui ont
un fort beau comptoir dans cette ville. Quelques charlatans indiens
ayant offert d'amuser l'assemblée par des tours de leur profession, il
eut la curiosité de les voir. Pour premier spectacle, ils firent allumer
un grand feu, dans lequel ils firent rougir des chaînes, dont ils se
lièrent le corps à nu sans en ressentir aucun mal. Ensuite prenant un
petit morceau de bois qu'ils plantèrent en terre, ils demandèrent quel
fruit on souhaitait d'en voir sortir. On leur dit qu'on souhaitait des
mangues. Alors un des charlatans, s'étant couvert d'un linceul,
s'accroupit cinq ou six fois contre terre. Tavernier, qui voulait le
suivre dans cette opération, prit une place d'où ses regards pouvaient
pénétrer par une ouverture du linceul; et ce qu'il raconte ici semble
demander beaucoup de confiance au témoignage de ses yeux.
«J'aperçus, dit-il, que cet homme, se coupant la chair sous les
aisselles avec un rasoir, frottait de son sang le morceau de bois.
Chaque fois qu'il se relevait le bois croissait à vue d'oeil; et la
troisième, il en sortit des branches avec des bourgeons. La quatrième
fois, l'arbre fut couvert de feuilles. La cinquième, on y vit des
fleurs. Un ministre anglais, qui était présent, avait protesté d'abord
qu'il ne pouvait consentir que des chrétiens assistassent à ce
spectacle: mais lorsque, d'un morceau de bois sec, il eut vu que ces
gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre
ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au
printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit hautement qu'il
ne donnerait jamais la communion à ceux qui demeureraient plus
long-temps à voir de pareilles choses: ce qui obligea les Anglais de
congédier les charlatans, après leur avoir donné la valeur de dix ou
douze écus, dont ils parurent fort satisfaits.» Il faut avouer qu'il n'y
a point de tour de Comus qui approche de celui-là.
Dans le petit voyage qu'il fit à Cambaye, en se détournant de cinq ou
six cosses, il n'observa rien dont Mandelslo n'eût fait la description;
mais, à son retour, il passa par un village qui n'est qu'à trois cosses
de cette ville, où l'on voit une pagode célèbre par les offrandes de la
plupart des courtisanes de l'Inde. Elle est remplie de nudités, entre
lesquelles on découvre particulièrement une grande figure que Tavernier
prit pour un Apollon, dans un état fort indécent. Les vieilles
courtisanes qui ont amassé une somme d'argent dans leur jeunesse en
achètent de petites esclaves qu'elles forment à tous les exercices de
leur profession, et ces petites filles, que leurs maîtresses mènent à la
pagode dès l'âge de onze ou douze ans, regardent comme un bonheur d'être
offertes à l'idole. Cet infâme temple est à six cosses de Chid-Abad, où
Mandelslo visita un des plus beaux jardins du grand mogol.
À l'occasion de la rivière d'Amedabad, qui est sans pont, et que les
paysans passent à la nage, après s'être lié entre l'estomac et le ventre
une peau de bouc qu'ils remplissent de vent, il remarque que, pour faire
passer leurs enfans, ils les mettent dans des pots de terre dont
l'embouchure est haute de quatre doigts, et qu'ils poussent devant eux.
Pendant qu'il était dans cette ville, un paysan et sa femme passaient un
jour avec un enfant de deux ans, qu'ils avaient mis dans un de ces pots,
d'où il ne lui sortait que la tête. Vers le milieu de la rivière, ils
trouvèrent un petit banc de sable, sur lequel était un gros arbre que
les flots y avaient jeté. Ils poussèrent le pot dans cet endroit pour y
prendre un peu de repos. Comme ils approchaient du pied de l'arbre, dont
le tronc s'élevait un peu au-dessus de l'eau, un serpent qui sortit
d'entre les racines sauta dans le pot. Le père et la mère, fort
effrayés, abandonnèrent le pot, qui fut emporté par le courant de l'eau
tandis qu'ils demeurèrent à demi morts au pied de l'arbre. Deux lieues
plus bas, un banian et sa femme, avec leur enfant, se lavaient, suivant
l'usage du pays, avant d'aller prendre leur nourriture. Ils virent de
loin ce pot sur l'eau, et la moitié d'une tête qui paraissait hors de
l'embouchure. Le banian se hâte d'aller au secours, et pousse le pot à
la rive. Aussitôt la mère, suivie de son enfant, s'approche pour aider
l'autre à sortir. Alors le serpent, qui n'avait fait aucun mal au
premier, sort du pot, se jette sur l'enfant du banian, se lie autour de
son corps par divers replis, le pique et lui jette son venin qui lui
cause une prompte mort. Deux paysans superstitieux se persuadèrent
facilement qu'une aventure si extraordinaire était arrivée par une
secrète disposition du ciel, qui leur ôtait leur enfant pour leur en
donner un autre. Mais le bruit de cet événement s'étant répandu, les
parens du dernier, qui en furent informés, redemandèrent leur enfant; et
leurs prétentions devinrent le sujet d'un différend fort vif. L'affaire
fut portée devant l'empereur, qui ordonna que l'enfant fût restitué à
son père.
Tavernier confirme ce qu'on a lu dans Mandelslo, de la multitude de
singes qu'on rencontre sur la route, et du danger qu'il y a toujours à
les irriter. Un Anglais, qui en tua un d'un coup d'arquebuse, faillit
d'être étranglé par soixante de ces animaux qui descendirent du sommet
des arbres, et dont il ne fut délivré que par le secours qu'il reçut
d'un grand nombre de valets. En passant à Chitpour, assez bonne ville,
qui tire son nom du commerce de ces toiles peintes qu'on nomme chites,
Tavernier vit dans une grande place quatre ou cinq lions qu'on amenait
pour les apprivoiser. La méthode des Indiens lui parut curieuse. On
attache les lions par les pieds de derrière, de douze en douze pas l'un
de l'autre, à un gros pieu bien affermi. Ils ont au cou une corde dont
le maître tient le bout à la main. Les pieux sont plantés sur une même
ligne; et sur une autre parallèle éloignée d'environ vingt pas on tend
encore une corde de la longueur de l'espace qui est occupé par les
lions. Les deux cordes qui tiennent chacun de ces animaux attachés par
les pieds de derrière leur laissent la liberté de s'élancer jusqu'à la
corde parallèle qui sert de rempart à des hommes qui sont placés au-delà
pour les irriter par quelques pierres ou quelques petits morceaux de
bois qu'ils leur jettent. Une partie du peuple accourt à ce spectacle.
Lorsque le lion provoqué s'est élancé vers la corde, il est ramené au
pieu par celle que le maître tient à la main. C'est ainsi qu'il
s'apprivoise insensiblement; et Tavernier fut témoin de cet exercice à
Chitpour, sans sortir de son carrosse.
Le jour suivant lui offrit un autre amusement dans la rencontre d'une
bande de fakirs ou de dervis mahométans. Il en compta cinquante-sept,
dont le chef ou le supérieur avait été grand écuyer de l'empereur
Djehan-Ghir, et s'était dégoûté de la cour à l'occasion de la mort de
son petit-fils, qui avait été étranglé par l'ordre de ce monarque.
Quatre autres fakirs, qui tenaient le premier rang après le supérieur,
avaient occupé des emplois considérables à la même cour. L'habillement
de ces cinq chefs consistait en trois ou quatre aunes de toile couleur
orangée, dont ils se faisaient comme des ceintures avec le bout passé
entre les jambes et relevé par-derrière jusqu'au dos pour mettre la
pudeur à couvert, et sur les épaules une peau de tigre attachée sous le
menton. Devant eux on menait en main huit beaux chevaux, dont trois
avaient des brides d'or et des selles couvertes aussi de lames d'argent,
avec une peau de léopard sur chacune. L'habit du reste des dervis était
une simple corde qui leur servait de ceinture, sans autre voile pour
l'honnêteté qu'un petit morceau d'étoffe. Leurs cheveux étaient liés en
tresse autour de la tête, et formaient une espèce de turban. Ils étaient
tous armés la plupart d'arcs et de flèches, quelques-uns de mousquets,
et d'autres de demi-piques avec une sorte d'arme inconnue en Europe, qui
est, suivant la description de Tavernier, un cercle de fer tranchant, de
la forme d'un plat dont on aurait ôté le fond; ils s'en passent huit ou
dix autour du cou comme une fraise; et les tirant lorsqu'ils veulent
s'en servir, ils les jettent avec tant de force, comme nous ferions
voler une assiette, qu'ils coupent un homme presqu'en deux par le milieu
du corps. Chaque dervis avait aussi une espèce de cor de chasse dont ils
sonnent en arrivant dans quelque lieu, avec un autre instrument de fer à
peu près de la forme d'une truelle. C'est avec cet instrument, que les
Indiens portent ordinairement dans leurs voyages, qu'ils raclent et
nettoient la terre dans les lieux où ils veulent s'arrêter, et qu'après
avoir ramassé la poussière en monceau, ils s'en servent comme de matelas
pour être couchés plus mollement. Trois des mêmes dervis étaient armés
de longues épées, qu'ils avaient achetées apparemment des Anglais ou des
Portugais. Leur bagage était composé de quatre coffres remplis de livres
arabes ou persans, et de quelques ustensiles de cuisine. Dix ou douze
boeufs qui faisaient l'arrière-garde servaient à porter ceux qui étaient
incommodés de la marche.
Lorsque cette religieuse troupe fut arrivée dans le lieu où Tavernier
s'était arrêté avec cinquante personnes de son escorte et de ses
domestiques, le supérieur, qui le vit si bien accompagné, demanda qui
était cet aga, et le fit prier ensuite de lui céder son poste, parce
qu'il lui paraissait commode pour y camper avec les dervis. Tavernier,
informé du rang des cinq chefs, se disposa de bonne grâce à leur faire
cette civilité. Aussitôt la place fut arrosée de quantité d'eau et
soigneusement raclée. Comme on était en hiver, et que le froid était
assez piquant, on alluma deux feux pour les cinq principaux dervis, qui
se placèrent au milieu, avec la facilité de pouvoir se chauffer devant
et derrière. Dès le même soir ils reçurent dans leur camp la visite du
gouverneur d'une ville voisine, qui leur fit apporter du riz et d'autres
rafraîchissemens. Leur usage pendant leurs courses est d'envoyer
quelques-uns d'entre eux à la quête dans les habitations voisines, et
les vivres qu'ils obtiennent se distribuent avec égalité dans toute la
troupe. Chacun fait cuire son riz; ce qu'ils ont de trop est donné aux
pauvres, et jamais ils ne se réservent rien pour le lendemain.
Tavernier arrive enfin à la ville impériale d'Agra; elle est à 27 degrés
31 minutes de latitude nord, dans un terroir sablonneux, qui l'expose
pendant l'été à d'excessives chaleurs. C'est la plus grande ville des
Indes, et la résidence ordinaire des empereurs mogols; les maisons des
grands y sont belles et bien bâties; mais celles des particuliers, comme
dans toutes les autres villes des Indes, n'ont rien d'agréable; elles
sont écartées les unes des autres, et cachées par la hauteur des
murailles, dans la crainte qu'on n'y puisse apercevoir les femmes; ce
qui rend toutes ces villes beaucoup moins riantes que celles de
l'Europe.
Du côté de la ville, on trouve une autre place devant le palais; la
première porte, qui n'a rien de magnifique, est gardée par quelques
soldats. Lorsque les grandes chaleurs d'Agra forcent l'empereur de
transporter sa cour à Delhy, ou lorsqu'il se met en campagne avec son
armée, il donne la garde de son trésor au plus fidèle de ses omhras, qui
ne s'éloigne pas nuit et jour de cette porte, où il a son logement. Ce
fut dans une de ces absences du monarque que Tavernier obtint la
permission de voir le palais. Toute la cour étant partie pour Delhy, le
gouvernement du palais d'Agra fut confié à un seigneur qui aimait les
Européens. Vélant, chef du comptoir hollandais, l'alla saluer, et lui
offrit en épiceries, en cabinets du Japon, et en beaux draps de
Hollande, un présent d'environ six mille écus. Tavernier, qui était
présent, eut occasion d'admirer la générosité mogole. Ce seigneur reçut
le compliment avec politesse; mais, se trouvant offensé du présent, il
obligea les Hollandais de le remporter, en leur disant que, par
considération et par amitié pour les Franguis, il prendrait seulement
une petite canne, de six qu'ils lui offraient. C'était une de ces cannes
du Japon qui croissent par petits noeuds; encore fallut-il ôter l'or
dont on l'avait enrichie, parce qu'il ne la voulut recevoir que nue.
Après les complimens, il demanda au directeur hollandais ce qu'il
pouvait faire pour l'obliger; et Vélant l'ayant prié de permettre que,
dans l'absence de la cour, il pût voir avec Tavernier l'intérieur du
palais, cette grâce leur fut accordée: on leur donna six hommes pour les
conduire.
La première porte, qui sert de logement au gouverneur, conduit à une
voûte longue et obscure, après laquelle on entre dans une grande cour
environnée de portiques comme la place Royale de Paris. La galerie qui
est en face est plus large et plus haute que les autres; elle est
soutenue de trois rangs de colonnes. Sous celles qui règnent des trois
autres côtés de la cour, et qui sont plus étroites et plus basses, on a
ménagé plusieurs petites chambres pour les soldats de la garde. Au
milieu de la grande galerie on voit une niche pratiquée dans le mur, où
l'empereur se rend par un petit escalier dérobé, et lorsqu'il y est
assis, on ne le découvre que jusqu'à la poitrine, à peu près comme un
buste. Il n'a point alors de gardes autour de lui, parce qu'il n'a rien
à redouter, et que de tous les côtés cette place est inaccessible. Dans
les grandes chaleurs, il a seulement près de sa personne un eunuque, ou
même un de ses enfans pour l'éventer. Les grands de la cour se tiennent
dans la galerie qui est au-dessous de cette niche.
Au fond de la cour, à main gauche, on trouve un second portail qui donne
entrée dans une grande cour, environnée de galeries comme la première,
sous lesquelles on voit aussi de petites chambres pour quelques
officiers du palais. De cette seconde cour on passe dans une troisième,
qui contient l'appartement impérial. Schah-Djehan avait entrepris de
couvrir d'argent toute la voûte d'une grande galerie qui est à main
droite. Il avait choisi pour l'exécution de cette magnifique entreprise
un Français de Bordeaux qui se nommait Augustin; mais, ayant besoin d'un
ministre intelligent pour quelques affaires qu'il avait à Goa, il y
envoya cet artiste; et les Portugais, qui lui reconnurent assez d'esprit
pour le trouver redoutable, l'empoisonnèrent à Cochin. La galerie est
demeurée peinte de feuillage d'or et d'azur; tout le bas est revêtu de
tapis. On y voit des portes qui donnent entrée dans plusieurs chambres
carrées, mais fort petites. Tavernier se contenta d'en faire ouvrir
deux, parce qu'on l'assura que toutes les autres leur ressemblaient. Les
autres côtés de la cour sont ouverts, et n'ont qu'une simple muraille à
hauteur d'appui; du côté qui regarde la rivière, on trouve un divan ou
un belvédère en saillie, où l'empereur vient s'asseoir pour se donner le
plaisir de voir ses brigantins ou le combat des bêtes farouches; une
galerie lui sert de vestibule, et le dessein de Schah-Djehan était de la
revêtir d'une treille de rubis et d'émeraudes, qui devaient représenter
au naturel les raisins verts et ceux qui commencent à rougir; mais ce
dessein, qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, et qui demandait
plus de richesses que l'Indoustan n'en peut fournir, est demeuré
imparfait; on ne voit que deux ou trois ceps d'or avec leurs feuilles,
qui, comme tout le reste, devaient être émaillés de leurs couleurs
naturelles et chargés d'émeraudes, de rubis et de grenats qui font les
grappes. Au milieu de la cour, on admire une grande cuve d'eau, d'une
seule pierre grisâtre, de quarante pieds de diamètre, avec des degrés
dedans et dehors, pratiqués dans la même pierre pour monter et
descendre.
Il paraît que la curiosité de Tavernier ne put pas aller plus loin; ce
qui s'accorde avec le témoignage des autres voyageurs, qui parlent des
appartemens de l'empereur comme d'un lieu impénétrable. Il passe aux
sépultures d'Agra, et des lieux voisins dont il vante la beauté. Les
eunuques du palais ont presque tous l'ambition de se faire bâtir un
magnifique tombeau; lorsqu'ils ont amassé beaucoup de biens, la plupart
souhaiteraient d'aller à la Mecque pour y porter de riches présens; mais
le grand-mogol, qui ne voit pas sortir volontiers l'argent de ses états,
leur accorde rarement cette permission; et leurs richesses leur devenant
inutiles, ils en consacrent la plus grande partie à ces édifices pour
laisser quelque mémoire de leur nom. Entre tous les tombeaux d'Agra, on
distingue particulièrement celui de l'impératrice, femme de
Schah-Djehan. Ce monarque le fit élever près du Tasimakan, grand bazar
où se rassemblent tous les étrangers, dans la seule vue de lui attirer
plus d'admirateurs. Ce bazar, ou ce marché, est entouré de six grandes
cours, bordées de portiques sous lesquels on voit des boutiques et des
chambres, où il se fait un prodigieux commerce de toiles. Le tombeau de
l'impératrice est au levant de la ville, le long de la rivière, dans un
grand espace fermé de murailles sur lesquelles on a fait régner une
petite galerie; cet espace est une sorte de jardin en compartimens,
comme le parterre des nôtres, avec cette différence qu'au lieu de sable
c'est du marbre blanc et noir: on y entre par un grand portail. À
gauche, on découvre une belle galerie qui regarde la Mecque, avec trois
ou quatre niches, où le mufti se rend à des heures réglées pour y faire
la prière. Un peu au-delà du milieu de l'espace, on voit trois grandes
plates-formes, d'où l'on annonce ces heures. Au-dessus s'élève un dôme
qui n'a guère moins d'éclat que celui du Val-de-Grâce; le dedans et le
dehors sont également revêtus de marbre blanc: c'est sous ce dôme qu'on
a placé le tombeau, quoique le corps de l'impératrice ait été déposé
sous une voûte qui est au-dessous de la première plate-forme. Les mêmes
cérémonies qui se font dans ce lieu souterrain s'observent sous le dôme
autour du tombeau; c'est-à-dire que de temps en temps on y change les
tapis, les chandeliers et les autres ornemens. On y trouve toujours
aussi quelques molahs en prière. Tavernier vit commencer et finir ce
grand ouvrage, auquel il assure qu'on employa vingt-deux ans, et le
travail continuel de vingt mille hommes. On prétend, dit-il, que les
seuls échafaudages ont coûté plus que l'ouvrage entier, parce que,
manquant de bois, on était contraint de les faire de brique, comme les
cintres de toutes les voûtes; ce qui demandait un travail et des frais
immenses. Schah-Djehan avait commencé à se bâtir un tombeau de l'autre
côté de la rivière: mais la guerre qu'il eut avec ses enfans interrompit
ce dessein, et l'heureux Aureng-Zeb, son successeur, ne se fit pas un
devoir de l'achever. Deux mille hommes, sous le commandement d'un
eunuque, veillent sans cesse à la garde du mausolée de l'impératrice et
du tasimakan.
Les tombeaux des eunuques n'ont qu'une seule plate-forme, avec quatre
petites chambres aux quatre coins. À la distance d'une lieue des murs
d'Agra, on visite la sépulture de l'empereur Akbar. En arrivant du côté
de Delhy, on rencontre, près d'un grand bazar, un jardin qui est celui
de Djehan-Ghir, père de Schah-Djehan. Le dessus du portail offre une
peinture de son tombeau, qui est couvert d'un grand voile noir, avec
plusieurs flambeaux de cire blanche, et la figure de deux jésuites aux
deux bouts. On est étonné que Schah-Djehan, contre l'usage du
mahométisme qui défend les images, ait souffert cette représentation.
Tavernier la regarde comme un monument de reconnaissance pour quelques
leçons de mathématiques que ce prince et son père avaient reçues des
jésuites. Il ajoute que dans une autre occasion Schah-Djehan n'eut pas
pour eux la même indulgence. Un jour qu'il était allé voir un Arménien
nommé Corgia, qu'il aimait beaucoup, et qui était tombé malade, les
jésuites, dont la maison était voisine, firent malheureusement sonner
leur cloche. Ce bruit, qui pouvait incommoder l'Arménien, irrita
tellement l'empereur, que dans sa colère il ordonna que la cloche fût
enlevée, et pendue au cou de son éléphant. Quelques jours après,
revoyant cet animal avec un fardeau qui était capable de lui nuire, il
fit porter cette cloche à la place du katoual, où elle est demeurée
depuis. Corgia passait pour excellent poëte. Il avait été élevé avec
Schah-Djehan, qui prit du goût pour son esprit, et qui le comblait de
richesses et d'honneurs; mais ni les promesses ni les menaces n'avaient
pu lui faire embrasser la religion de Mahomet.
Tavernier décrit la route d'Agra à Delhy, sans expliquer à quelle
occasion ni dans quel temps il fit ce voyage; il compte soixante-huit
cosses entre ces deux villes. Delhy est une grande ville, située sur le
Djemna, qui coule du nord au sud, et qui, prenant ensuite son cours du
couchant au levant, après avoir passé par Agra et Kadiove, va se perdre
dans le Gange. Schah-Djehan, rebuté des chaleurs d'Agra, fit bâtir près
de Delhy une nouvelle ville, à laquelle il donna le nom de Djehanabad,
qui signifie ville de Djehan: le climat y est plus tempéré. Mais depuis
cette fondation, Delhy est tombée presqu'en ruine, et n'a que des
pauvres pour habitans, à l'exception de trois ou quatre seigneurs, qui,
lorsque la cour est à Djehanabad, s'y établissent dans de grands enclos,
où ils font dresser leurs tentes. Un jésuite qui suivait la cour
d'Aureng-Zeb prenait aussi son logement à Delhy.