visiter un dervis âgé de cent trois ans, Rhoé fut averti par une lettre
que sultan Coroné, malgré tous les ordres et les firmans de son père,
s'était saisi des présens de la compagnie: on lui avais représenté
inutilement qu'ils étaient pour l'empereur. Il s'était hâté de lui
écrire qu'il avait fait arrêter quelques marchandises qui appartenaient
aux Anglais; et, sans parler des présens, il lui avait demandé la
permission d'ouvrir les caisses, et d'acheter ce qui conviendrait à son
usage; mais les facteurs qui étaient chargés de ce dépôt, refusant de
consentir à l'ouverture des caisses, du moins sans l'ordre de
l'ambassadeur, il employait toutes sortes de mauvais traitemens pour les
forcer à cette complaisance. C'était un droit qu'il s'attribuait de
voir, avant l'empereur son père, tous les présens et toutes les
marchandises, pour se donner la liberté de choisir le premier.
Rhoé, fort offensé de cette violence, prit d'abord la résolution de
porter ses plaintes à l'empereur par la bouche d'Asaph-Kan, parce que ce
seigneur aurait pris pour une injure qu'il eût employé d'autres voies.
Cependant l'expérience lui ayant appris à s'en défier, il se réduisit à
le prier de lui procurer une audience au gouzalkan. Ensuite les
objections augmentant sa défiance, il se détermina, par le conseil de
son interprète, à prendre l'occasion du retour de l'empereur pour lui
parler en chemin. Il se rendit à cheval dans un lieu où ce monarque
devait passer; et, l'ayant rencontré sur un éléphant, il mit pied à
terre pour se présenter à lui. L'empereur l'aperçut et prévint ses
plaintes. «Je sais, lui dit-il, que mon fils a pris vos marchandises.
Soyez sans inquiétude. Il n'ouvrira point vos caisses, et j'enverrai ce
soir l'ordre de vous les remettre.» Cette promesse, qui fut accompagnée
de discours fort civils, n'empêcha point Rhoé de se rendre le soir au
gouzalkan pour renouveler ses instances. L'empereur, qui le vit entrer,
lui fit dire qu'il avait envoyé l'ordre auquel il s'était engagé, mais
qu'il fallait oublier tous les mécontentemens passés. Quoiqu'un langage
si vague laissât de fâcheux doutes aux Anglais, la présence
d'Asaph-Khan, dont ils craignaient les artifices, leur fit remettre
leurs explications à d'autres temps, d'autant plus que l'empereur, étant
tombé sur les différens de religion, se mit à parler de celle des juifs,
des chrétiens et des mahométans. Le vin l'avait rendu de si bonne
humeur, que, se tournant vers Rhoé, il lui dit: «Je suis le maître, vous
serez tous heureux dans mes états, maures, juifs et chrétiens. Je ne me
mêle point de vos controverses. Vivez en paix dans mon empire. Vous y
serez à couvert de toutes sortes d'injures, vous y vivrez en sûreté, et
j'empêcherai que personne ne vous opprime.» Si c'était le vin qui le
faisait parler ainsi, il faut croire que ce prince n'avait jamais tant
de raison que dans le vin.
Deux jours après, sultan Coroné arriva de Brampour. Rhoé était
désesperé qu'on ne parût point penser à lui rendre justice, et l'arrivée
du prince ne semblait propre qu'à reculer ses espérances. Comme il
croyait l'avoir aigri par ses plaintes, et que les ménagemens n'étaient
plus de saison, il résolut de faire un dernier effort auprès de
l'empereur; mais, tandis qu'il en cherchait l'occasion, quel fut son
étonnement d'apprendre que l'empereur s'était fait apporter secrètement
les caisses et les avait fait ouvrir! C'est dans ses propres termes
qu'il faut rapporter la conclusion de ce singulier démêlé, où l'on voit
dans tout son jour la basse avidité qui forme un des caractères du
despotisme.
«Je formai, dit-il, le dessein de m'en venger; et, dans une audience que
mes sollicitations me firent obtenir, je lui en fis ouvertement mes
plaintes: il les reçut avec des flatteries basses, et plus indignes
encore de son rang que l'action même. Il me dit que je ne devais pas
m'alarmer pour la sûreté de tout ce qui était à moi, qu'il avait trouvé
dans les caisses diverses choses qui lui plaisaient extrêmement, surtout
un verre travaillé à jour, et des coussins en broderie; qu'il avait
aussi retenu les dogues, mais que s'il y avait quelque rareté que je ne
voulusse pas lui vendre ou lui donner, il me la rendrait, et qu'il
souhaitait que je fusse content de lui. Je lui répondis qu'il y en avait
peu qui ne lui fussent destinées; mais que c'était un procédé fort
incivil à l'égard du roi mon maître, et que je ne savais comment lui
faire entendre que les présens qu'il envoyait avaient été saisis, au
lieu d'être offerts par mes mains à ceux entre qui j'avais ordre de les
distribuer; que plusieurs de ces présens étaient pour le prince Coroné
et pour la princesse Nohormal; que d'autres devaient me demeurer entre
les mains, pour les faire servir dans l'occasion à me procurer la faveur
de sa majesté contre les injures que ma nation recevait tous les jours;
qu'il y en avait pour mes amis et pour mon usage particulier; que le
reste appartenait aux marchands, et que je n'avais pas le droit de
disposer du bien d'autrui.
«Il me pria de ne pas trouver mauvais qu'il se les eût fait apporter.
Toutes les pièces, me dit-il, lui avaient paru si belles, qu'il n'avait
pas eu la patience d'attendre qu'elles lui fussent présentées de ma
main. Son empressement ne m'avait fait aucun tort, puisqu'il était
persuadé que dans ma distribution il aurait été servi le premier. À
l'égard du roi d'Angleterre, il se proposait de lui faire des excuses.
Je devais être sans embarras du côté du prince et de Nohormal, qui
n'étaient qu'une même chose avec lui. Enfin, quant aux présens que je
destinais pour les occasions où je croirais avoir besoin de sa faveur,
c'était une cérémonie tout-à-fait inutile, parce qu'il me donnerait
audience lorsqu'il me plairait de la demander; et que, n'ignorant pas
qu'il ne me restait rien à lui offrir, il ne me recevrait pas plus mal
lorsque je me présenterais les mains vides. Ensuite prenant les
intérêts de son fils, il m'assura que ce prince me restituerait ce qu'il
m'avait pris, et qu'il satisferait les facteurs pour les marchandises
qu'il leur avait enlevées. Comme je demeurais en silence, il me pressa
de lui déclarer ce que je pensais de son discours. Je lui répondis que
j'étais charmé de voir sa majesté si contente. Il tourna ses yeux sur un
ministre anglais, nommé Terry, dont je m'étais fait accompagner. «Padre,
lui dit-il, cette maison est à vous; vous devez vous fier à moi.
L'entrée vous sera libre lorsque vous aurez quelque demande à me faire,
et je vous accorderai toutes les grâces que vous pouvez désirer.»
»Après ces flatteuses promesses, il reprit avec moi le ton le plus
familier, mais avec une adresse que je n'ai connue qu'en Asie. Il se mit
à faire le dénombrement de tout ce qu'il m'avait fait enlever, en
commençant par les dogues, les coussins, le verre à jour et par un bel
étui de chirurgie. «Ces trois choses, me dit-il, vous ne voulez pas que
je vous les rende, car je suis bien aise de les garder. Il faut obéir à
votre majesté, lui répondis-je. Pour les verres de ces deux caisses,
reprit-il, ils sont fort communs: à qui les destiniez-vous? Je lui dis
que l'une des deux caisses était pour sa majesté, et l'autre pour la
princesse Nohormal. Hé bien! me dit-il, je n'en retiendrai qu'une? Et
ces chapeaux, ajouta-t-il, pour qui sont-ils? ils plaisent fort à mes
femmes. Je répondis qu'il y en avait trois pour sa majesté et un pour
mon usage. Vous ne m'ôterez pas, continua-t-il, ceux qui étaient pour
moi, car je les trouve fort beaux. Pour le vôtre, je vous le rendrai, si
vous en avez besoin; mais vous m'obligerez beaucoup de me le donner
aussi.» Il en fallut demeurer d'accord. «Et les peintures, reprit-il
encore, à qui sont-elles?» Elles m'ont été envoyées, lui répondis-je,
pour en disposer suivant l'occasion. Il donna ordre qu'elles lui fussent
apportées; et faisant ouvrir la caisse, il me fit diverses questions sur
les femmes dont elles représentaient la figure. Ensuite, s'étant tourné
vers les seigneurs de sa cour, il les pressa de lui donner l'explication
d'un tableau qui contenait une Vénus et un satyre; mais il défendit en
même temps à mon interprète de m'expliquer ce qu'il leur disait. Ses
observations regardaient principalement les cornes du satyre, sa peau
qui était noire, et quelques autres particularités des deux figures.
Chacun s'expliqua suivant ses idées; mais l'empereur, sans déclarer les
siennes, leur dit qu'ils se trompaient et qu'ils en jugeaient mal.
Là-dessus, recommandant encore à l'interprète de ne me pas informer de
ce qu'il avait dit, il lui donna ordre de me demander mon sentiment sur
le sujet de cette peinture. Je répondis de bonne foi que je la prenais
pour une simple invention du peintre, et que l'usage de cet art était de
chercher ses sujets dans les fictions des poëtes. J'ajoutai d'ailleurs
que, voyant ce tableau pour la première fois, il m'était impossible
d'expliquer mieux le dessein de l'artiste. Il fit faire la même demande
à Terry, qui reconnut aussi son ignorance. «Pourquoi donc, reprit-il,
m'apporter une chose dont vous ignorez l'explication?»
«Je m'arrête à cet incident, pour l'instruction des directeurs de la
Compagnie, et de tous ceux qui me succéderont. C'est un avis qui doit
leur faire apporter plus de choix à leurs présens, et leur faire
supprimer tout ce qui est sujet à de mauvaises interprétations, parce
qu'il n'y a point de cour plus maligne et plus défiante que celle du
mogol. Quoique l'empereur n'eût pas expliqué ses sentimens, je crus
reconnaître aux discours qu'il avait tenus que ce tableau passait dans
son esprit pour une raillerie injurieuse des peuples de l'Asie,
c'est-à-dire qu'il les y croyait représentés par le satyre, avec lequel
on leur supposait une ressemblance de complexion, tandis que la Vénus
qui menait le satyre par le nez exprimait l'empire que les femmes du
pays ont sur les hommes. Il ne me pressa pas davantage d'en porter mon
jugement, parce qu'étant persuadé, avec raison, que je n'avais jamais vu
ce tableau, il ne le fut pas moins que l'ignorance dont je me faisais
une excuse était sans artifice. Cependant il y a beaucoup d'apparence
qu'il conserva le soupçon que je lui attribuais; car il me dit d'un air
froid qu'il recevait cette peinture comme un présent.
«Pour les autres bagatelles, ajouta-t-il, je veux qu'elles soient
envoyées à mon fils: elles lui seront agréables. D'ailleurs je lui
écrirai avec des ordres si formels, que vous n'aurez plus besoin de
solliciter auprès de lui. Il accompagna cette promesse de complimens,
d'excuses, et de protestations, qui ne pouvaient venir que d'une âme
fort généreuse ou fort basse.
«Il y avait dans une grande caisse diverses figures de bêtes qui
n'étaient au fond que des masses de bois. On m'avait averti qu'elles
étaient fort mal faites, et que la peinture dont elles étaient revêtues
s'était écaillée en divers endroits. Je n'aurais jamais pensé à les
mettre au nombre des présens, si j'avais eu la liberté du choix. Aussi
l'empereur me demanda-t-il ce qu'elles signifiaient, et si elles étaient
envoyées pour lui. Je me hâtai de répondre qu'on n'avait pas eu
l'intention de lui faire un présent si peu digne de lui, mais que ces
figures étaient envoyées pour faire voir la forme des animaux les plus
communs de l'Europe. «Hé quoi! répliqua-t-il aussitôt, pense-t-on en
Angleterre que je n'aie jamais vu de taureau ni de cheval? Cependant je
veux les garder. Mais ce que je vous demande, c'est de me procurer un
grand cheval de votre pays avec deux de vos lévriers d'Irlande, un mâle
et une femelle, et d'autres espèces de chiens dont vous vous servez pour
la chasse. Si vous m'accordez cette satisfaction, je vous donne ma
parole de prince que vous en serez récompensé, et que vous obtiendrez de
moi plus de priviléges que vous ne m'en demanderez. Ma réponse fut que
je ne manquerais pas d'en faire mettre sur les vaisseaux de la première
flotte; que je n'osais répondre qu'ils pussent résister aux fatigues
d'un si long voyage; mais que, s'ils venaient à mourir, je promettais,
pour témoignage de mon obéissance, de lui en faire voir les os et la
peau.» Ce discours parut lui plaire. Il s'inclina plusieurs fois, il
porta la main sur sa poitrine avec tant d'autres marques d'affection et
de faveur, que les seigneurs mêmes qui se trouvaient présens
m'assurèrent qu'il n'avait jamais traité personne avec cette
distinction: aussi ces caresses furent-elles ma récompense. Il ajouta
qu'il voulait réparer toutes les injustices que j'avais essuyées, et me
renvoyer dans ma patrie comblé d'honneur et de grâces; il donna même
sur-le-champ quelques ordres qui devaient faire cesser mes plaintes.
«J'enverrai, me dit-il, un magnifique présent au roi d'Angleterre, et je
l'accompagnerai d'une lettre où je lui rendrai témoignage de vos bons
services; mais je souhaiterais de savoir quel présent lui sera le plus
agréable.» Je répondis qu'il me conviendrait mal de lui demander un
présent; que ce n'était pas l'usage de mon pays, et que l'honneur du roi
mon maître en serait blessé, mais que, de quelque présent qu'il me fît
l'honneur de me charger, je l'assurais que, de la part d'un monarque qui
était également aimé et respecté en Angleterre, il y serait reçu avec
beaucoup de joie: ces excuses ne purent le persuader. Il s'imagina que
je prenais sa demande pour une raillerie; et, jurant par sa tête qu'il
me chargerait d'un présent, il me pressa de lui nommer quelque chose qui
méritât d'être envoyé si loin. Je me vis forcé de répondre qu'autant que
j'étais capable d'en juger, les grands tapis de Perse seraient un
présent convenable, parce que le roi mon maître n'en attendait pas d'une
grande valeur. Il me dit qu'il en ferait préparer de diverses fabriques
et de toutes sortes de grandeurs, et qu'il y joindrait ce qu'il jugerait
de plus propre à prouver son estime pour le roi d'Angleterre. On avait
apporté devant lui plusieurs pièces de gibier: il me donna la moitié
d'un daim, en me disant qu'il l'avait tué de sa propre main, et qu'il
destinait l'autre moitié pour ses femmes. En effet, cette autre moitié
fut coupée sur-le-champ en plusieurs pièces de quatre livres chacune. Au
même instant, son troisième fils et deux femmes vinrent du sérail; et
prenant ces morceaux de viande entre leurs mains, les emportèrent
eux-mêmes comme des mendians auxquels on aurait fait une aumône.
«Si des affronts pouvaient être réparés par des paroles, je devais être
satisfait de cette audience. Mais je crus devoir continuer de me
plaindre, dans la crainte qu'il n'eût fait toutes ces avances que pour
mettre mon caractère à l'épreuve. Il parut surpris de me voir revenir
au sujet de mes peines. Il me demanda si je n'étais pas content de lui;
et lorsque j'eus répondu que sa faveur pouvait aisément remédier aux
injustices qu'on m'avait faites dans ses états, il promit encore que
j'aurais à me louer de l'avenir. Cependant ce qu'il ajouta me fit juger
que ma fermeté lui déplaisait. «Je n'ai qu'une question à vous faire, me
dit-il; quand je songe aux présens que vous m'avez envoyés depuis deux
ans, je me suis étonné plusieurs fois que, le roi votre maître vous
ayant revêtu de la qualité d'ambassadeur, ils aient été fort inférieurs
en qualité comme en nombre à ceux d'un simple marchand qui était ici
avant vous, et qui s'est heureusement servi des siens pour gagner
l'affection de tout le monde. Je vous reconnais pour ambassadeur. Votre
procédé sent l'homme de condition. Cependant je ne puis comprendre qu'on
vous entretienne à ma cour avec si peu d'éclat.» Je voulais répondre à
ce reproche. Il m'interrompit. «Je sais, reprit-il, que ce n'est pas
votre faute ni celle de votre prince; et je veux vous faire voir que je
fais plus cas de vous que de ceux qui vous ont envoyé. Lorsque vous
retournerez en Angleterre, je vous accorderai des honneurs et des
récompenses; et, sans égard pour les présens que vous m'avez apportés,
je vous en donnerai un pour votre maître. Mais je vous charge d'une
commission dont je ne veux pas me fier aux marchands. C'est de me faire
faire dans votre pays un carquois pour des flèches, un étui pour mon
arc, dont je vous ferai donner le modèle, un coussin à ma manière pour
dormir dessus, une paire de brodequins de la plus riche broderie
d'Angleterre, et une cotte de mailles pour mon usage. Je sais qu'on
travaille mieux chez vous qu'en aucun lieu du monde. Si vous me faites
ce présent, vous savez que je suis un puissant prince, et vous ne
perdrez rien à vous être chargé de cette commission.» Je l'assurai que
j'exécuterais fidèlement ses ordres. Il chargea aussitôt Azaph-Khan de
m'envoyer les modèles. Ensuite il me demanda s'il me restait du vin de
raisin. Je lui répondis que j'en avais encore une petite provision. «Eh
bien! me dit-il, envoyez-le-moi ce soir. J'en goûterai; et si je le
trouve bon, j'en boirai beaucoup.»
Ainsi, dans cette audience qui passa pour une faveur extraordinaire,
Rhoé se vit dépouillé de ses caisses et de son vin, sans emporter
d'autres fruits de ses libéralités que des promesses. Il faut convenir
qu'il n'y a guère de spectacle plus vil et plus dégoûtant que celui d'un
monarque des Indes faisant ainsi l'inventaire des caisses d'un étranger
pour s'approprier sous divers prétextes, ou pour demander bassement ce
qu'elles contiennent. Il semble que les princes d'Asie regardent comme
une des marques de leur dignité le privilége de recevoir. Les princes
d'Europe ont des idées plus justes de la grandeur. Ils ne se croient
faits que pour donner; et c'est une faveur très-distinguée de leur part
quand ils veulent bien recevoir.
Rhoé assure qu'avec beaucoup de recherches il ne trouva point dans le
pays un seul prosélyte qui méritât le nom de chrétien, et qu'à la
réserve d'un petit nombre de misérables qui étaient entretenus par la
charité des jésuites, il y en avait même très-peu qui fissent profession
du christianisme. Il ajoute que les jésuites, connaissant la mauvaise
foi de cette nation, se lassaient d'une dépense inutile. Tel était,
suivant son témoignage, le véritable état du christianisme dans
l'Indoustan.
«Il n'y avait pas long-temps que l'église et la maison des jésuites
avaient été brûlées. Le crucifix était échappé aux flammes, et sa
conservation fut publiée comme un miracle. Pour moi, qui aurais béni
tout accident dont on aurait tiré quelque avantage pour la propagation
de l'Évangile, je gardai le silence. Le père Corsi me dit de bonne foi
qu'il croyait cet événement fort naturel; mais que les mahométans mêmes
l'ayant fait passer sans sa participation pour un miracle, il n'était
pas fâché qu'ils en eussent conçu cette opinion.
«L'empereur, fort ardent pour toutes les nouveautés, appela le
missionnaire, et lui fit diverses questions. Enfin, venant au sujet de
sa curiosité: «Vous ne me parlez pas, lui dit-il, des grands miracles
que vous avez faits au nom de votre prophète. Si vous voulez jeter son
image dans le feu en ma présence, et qu'elle ne brûle pas, je me ferai
chrétien.» Le père Corsi répondit que cette expérience blessait la
raison, et que le ciel n'était pas obligé de faire des miracles chaque
fois que les hommes en demandaient; que c'était le tenter, et que le
choix des occasions n'appartenait qu'à lui: mais qu'il offrait d'entrer
lui-même dans le feu pour preuve de la vérité de la foi. L'empereur
n'accepta point cette offre. Cependant tous les courtisans firent
beaucoup de bruit; et, demandant que la vérité de notre religion fût
éprouvée par cette voie, ils ajoutèrent que, si le crucifix brûlait, le
père Corsi serait obligé d'embrasser le mahométisme. Sultan Coroné
apporta l'exemple de plusieurs miracles qui s'étaient faits dans des
occasions moins importantes que celle de la conversion d'un si grand
monarque, et conclut que, si les chrétiens refusaient cette expérience,
il ne se croyait pas obligé de s'en rapporter à leurs discours.»
Un charlatan de Bengale offrit à l'empereur un grand singe qu'il donnait
pour un animal divin. On a fait remarquer effectivement dans d'autres
relations que plusieurs sectes des Indes attribuent quelque divinité à
ces animaux. Comme il était question de vérifier cette qualité par des
preuves, l'empereur tira d'un de ses doigts un anneau, et le fit cacher
dans les vêtemens d'un de ses pages. Le singe, qui ne l'avait pas vu
cacher, l'alla prendre dans le lieu où il était. L'empereur ne s'en
rapportant point à cette expérience, fit écrire sur douze billets
différens les noms de douze législateurs, tels que de Moïse, de
Jésus-Christ, de Mahomet, d'Aly, etc., et les ayant mêlés dans un vase,
il demanda au singe quel était celui qui avait publié la véritable loi.
Le singe mit sa main dans le vase, et tira le nom du législateur des
chrétiens. L'empereur, fort étonné, soupçonna le maître du singe de
savoir lire les caractères persans, et d'avoir dressé l'animal à faire
cette distinction. Il prit la peine d'écrire les mêmes noms de sa propre
main, avec les chiffres qu'il employait pour donner des ordres secrets à
ses ministres. Le singe ne s'y trompa point; il prit une seconde fois le
nom de Jésus-Christ et le baisa. Un des principaux officiers de la cour
dit à l'empereur qu'il y avait nécessairement quelque supercherie, et
lui demanda la permission de mêler les billets, avec offre de se livrer
à toutes sortes de supplices, si le singe ne manquait pas son rôle. Il
écrivit encore une fois les douze noms; mais il n'en mit que onze dans
le vase, et retint l'autre dans sa main. Le singe les toucha tous l'un
après l'autre sans en vouloir prendre aucun. L'empereur, véritablement
surpris, s'efforça de lui en faire prendre un. Mais l'animal se mit en
furie, et fit entendre par divers signes que le nom du vrai législateur
n'était pas dans le vase. L'empereur lui demanda où il était donc. Il
courut vers l'officier, et lui prit la main dans laquelle était le nom
qu'on lui demandait. Rhoé ajoute: quelque interprétation qu'on veuille
donner à cette singerie, le fait est certain.
CHAPITRE VIII.
Voyage de Tavernier dans l'Indoustan.
Tavernier parcourut d'abord plusieurs contrées de l'Europe. Mais ces
courses n'appartenant point à notre plan, nous le transporterons tout de
suite dans l'Indoustan, en partant de Surate pour Agra.
Des deux routes de Surate à Agra, l'une est par Brampour et par
Seronghe; l'autre par Amedabad. Tavernier, s'étant déterminé pour la
première, passa par Balor et Kerkoa, et vint à Navapoura.
Navapoura est un gros bourg rempli de tisserands, quoique le riz fasse
le principal commerce du canton. Il y passe une rivière qui rend son
territoire excellent. Tout le riz qui croît dans cette contrée est plus
petit de la moitié que le riz ordinaire, et devient en cuisant d'une
blancheur admirable; ce qui le fait estimer particulièrement. On lui
trouve aussi l'odeur du musc, et tous les grands de l'Inde n'en mangent
point d'autre. En Perse même, un sac de ce riz passe pour un présent
fort agréable.