l'empire en célébrait la fête; sur quoi il me demanda si je ne voulais
pas boire avec lui. Je lui répondis que je me soumettais à ses ordres,
et je lui souhaitai de longues et heureuses années, et que la même
cérémonie pût être renouvelée dans un siècle. Il voulut savoir quel vin
était de mon goût, si je l'aimais naturel ou composé, doux ou violent.
Je lui promis de le boire volontiers tel qu'il me le ferait donner, dans
l'espérance qu'il ne m'ordonnerait point d'en boire trop, ni de trop
fort. Il se fit apporter une coupe d'or pleine de vin mêlé, moitié de
vin de grappes, moitié de vin artificiel. Il en but; et, l'ayant fait
remplir, il me l'envoya par un de ses officiers, avec cet obligeant
message, qu'il me priait d'en boire deux, trois, quatre et cinq fois à
sa santé, et d'accepter la coupe comme un présent qu'il en faisait avec
joie. Je bus un peu de vin; mais jamais je n'en avais bu de si fort. Il
me fit éternuer. L'empereur se mit à rire, et me fit présenter des
raisins, des amandes et des citrons coupés par tranches dans un plat
d'or, en me priant de boire et manger librement. Je lui fis une
révérence européenne pour le remercier de tant de faveurs. Asaph-Khan me
pressa de me mettre à genoux et de frapper la tête contre terre; mais sa
majesté déclara qu'elle était contente de mes remercîmens. La coupe d'or
était enrichie de petites turquoises et de rubis. Le couvercle était de
même; mais les émeraudes, les turquoises et les rubis en étaient plus
beaux, et la soucoupe n'était pas moins riche. Le poids me parut
d'environ un marc et demi d'or.
»Le monarque devint alors de fort belle humeur. Il me dit qu'il
m'estimait plus qu'aucun Français qu'il eût jamais connu. Il me demanda
si j'avais trouvé bon un sanglier qu'il m'avait envoyé peu de jours
auparavant; à quelle sauce je l'avais mangé; quelle boisson je m'étais
fait servir à ce repas. Il m'assura que je ne manquerais de rien dans
ses états. Ces témoignages de faveur éclatèrent aux yeux de toute la
cour. Ensuite il jeta deux grands bassins pleins de rubis à ceux qui
étaient assis au-dessous de lui; et vers nous, qui étions plus proches,
deux autres bassins d'amandes d'or et d'argent mêlées ensemble, mais
creuses et légères. Je ne jugeai point à propos de me jeter dessus, à
l'exemple des principaux seigneurs, parce que je remarquai que le prince
son fils n'en prit point. Il donna aux musiciens et à d'autres
courtisans de riches pièces d'étoffes pour s'en faire des turbans et des
ceintures, continuant de boire, et prenant soin lui-même que le vin ne
manquât point aux convives. Aussi la joie parut-elle fort animée, et,
dans la variété de ses expressions, elle forma un spectacle admirable.
Le prince, le roi de Candahar, Asaph-Khan, deux vieillards et moi, nous
fûmes les seuls qui évitâmes de nous enivrer. L'empereur, qui ne pouvait
plus se soutenir, pencha la tête et s'endormit. Tout le monde se
retira.»
L'empereur avait plusieurs fils. Cosronroé, l'aîné, avait été sacrifié à
une cabale qui gouvernait la cour, et à la jalousie qu'inspiraient à
l'empereur l'amour et l'admiration des peuples pour ce jeune prince.
Quoiqu'il aimât son fils, et qu'il l'eût même désigné pour son
successeur, il le tenait enfermé dans une prison. Un des malheurs d'un
despote est d'avoir à craindre son propre sang; car un despote n'a point
d'enfans, il n'a que des esclaves. Le Mogol faisait alors la guerre au
roi de Décan. Il avait donné le commandement de ses armées à sultan
Coroné, le second de ses fils, qu'un parti puissant voulait porter au
trône au préjudice de Cosronroé. Sultan Coroné venait de prendre congé,
et était parti dans un carrosse fait à la mode de l'Europe, présent que
les Anglais avaient offert au Mogol. Ce monarque voulut visiter le camp
où étaient rassemblées ses troupes.
Ses femmes montèrent sur les éléphans qui les attendaient à leur porte.
Rhoé compta cinquante éléphans, tous richement équipés, mais
particulièrement trois, dont les petites tours étaient couvertes de
plaques d'or. Les grilles des fenêtres étaient de même métal. Un dais
de drap d'argent couvrait toute la tour. L'empereur descendit par les
degrés de la tour avec tant d'acclamation, qu'on n'aurait point entendu
le bruit du tonnerre. Rhoé se pressa pour arriver proche de lui au bas
des degrés. Un de ses courtisans lui présenta dans un bassin une carpe
monstrueuse. Un autre lui offrit dans un plat une matière aussi blanche
que de l'amidon. Le monarque y mit le doigt, en toucha la carpe et s'en
frotta le front; cérémonie qui passe dans l'Indoustan pour un présage de
bonne fortune. Un autre seigneur passa son épée dans les pendans de son
baudrier. L'épée et les boucles étaient couvertes de diamans et de
rubis; le baudrier de même. Un autre encore lui mit son carquois, avec
trente flèches et son arc, dans le même étui que l'ambassadeur de Perse
lui avait présenté. Son turban était fort riche. On y voyait paraître
des bouts de corne. D'un côté pendait un rubis hors d'oeuvre de la
grosseur d'une noix, et de l'autre un diamant de la même grosseur. Le
milieu offrait une émeraude beaucoup plus grosse, taillée en forme de
coeur. Le bourrelet du turban était enrichi d'une chaîne de diamans, de
rubis et de grosses perles, qui faisaient plusieurs tours. Son collier
était une chaîne de perles trois fois plus grosses que les plus belles
que Rhoé eût jamais vues. Au-dessous des coudes il avait un triple
bracelet des mêmes perles. Il avait la main nue, avec une bague
précieuse à chaque doigt. Ses gants, qui venaient d'Angleterre, étaient
passés dans sa ceinture. Son habit était de drap d'or sans manches, et
ses brodequins brodés de perles. Il entra dans son carrosse. Un Anglais
servait de cocher, aussi richement vêtu que jamais comédien l'ait été,
et menant quatre chevaux couverts d'or. C'était la première fois que
l'empereur se servait de cette voiture, qui avait été faite à
l'imitation du carrosse d'Angleterre, et qui lui ressemblait si fort,
que Rhoé n'en reconnut la différence qu'a la housse, qui était d'un
velours travaillé avec de l'or qui se fabrique en Perse. Deux eunuques
marchèrent aux deux côtés, portant de petites malles d'or enrichies de
rubis, et une queue de cheval blanc pour écarter les mouches. Le
carrosse était précédé d'un grand nombre de trompettes, de tambours et
d'autres instrumens mêlés parmi quantité d'officiers, qui portaient des
dais et des parasols, la plupart de drap d'or ou de broderie, éclatans
de rubis, de perles et d'émeraudes. Derrière suivaient trois palanquins
dont les pieds étaient couverts de plaques d'or, et les bouts des cannes
ornés de perles avec une crépine d'or d'un pied de hauteur, aux fils de
laquelle on distinguait un grand nombre de perles régulièrement
enfilées. Le bord du premier palanquin était revêtu de rubis et
d'émeraudes. Un officier portait un marchepied d'or bordé de pierreries.
Les deux autres palanquins étaient couverts de drap d'or. Le carrosse
que Rhoé avait présenté suivait immédiatement. On y avait fait une
nouvelle impériale et de nouveaux ornemens; et l'empereur en avait fait
présent à la princesse Nohormal, qui était dedans. Ce carrosse était
suivi d'un troisième à la manière du pays, dans lequel était le plus
jeune des fils de l'empereur, prince d'environ quinze ans. Quatre-vingts
éléphans venaient à la suite. Dans le récit de Rhoé, on ne peut rien
imaginer de plus riche que l'équipage de ces animaux: ils brillaient de
toutes parts des pierreries dont ils étaient couverts. Chacun avait ses
banderoles de drap d'argent. Les principaux seigneurs de la cour
suivaient à pied.
L'empereur, passant devant l'édifice où sultan Cosronroé son fils était
prisonnier, fit arrêter son carrosse, et donna ordre qu'on lui amenât ce
prince. Il parut bientôt avec une épée et un bouclier à la main. Sa
barbe lui descendait jusqu'à la ceinture; ce qui est une marque de
disgrâce dans ces régions. L'empereur lui commanda de monter sur un de
ses éléphans, et de marcher à côté du carrosse. Il obéit avec de grands
applaudissemens de toute la cour, à qui le retour d'un prince si cher à
la nation fit concevoir de nouvelles espérances. L'empereur lui donna un
millier de roupies pour faire des largesses au peuple. Asaph-Khan qui
l'avait gardé, et ses autres ennemis paraissaient humiliés de se voir à
ses pieds.
Rhoé, ayant pris un cheval pour éviter la presse, arriva aux tentes
avant l'empereur. Il trouva dans la route une longue haie d'éléphans qui
portaient chacun leur tour. Aux quatre coins de chaque tour on voyait
quatre banderoles de taffetas jaune, et devant la tour un fauconneau
monté sur son affût. Le canonnier était derrière. Rhoé compta trois
cents de ces éléphans armés, et six cents de parade, qui étaient
couverts de velours broché d'or, et dont les banderoles étaient dorées.
Plusieurs personnes à pied couraient devant l'empereur pour arroser le
chemin par lequel il devait passer. On ne permet point d'approcher du
carrosse de l'empereur de plus près qu'un quart de mille; et ce fut
cette raison qui fit prendre le devant à Rhoé pour attendre la cour à
l'entrée du camp. Les tentes n'avaient pas moins de deux milles de
circuit. Elles étaient entourées d'une étoffe du pays, rouge en dehors,
et peinte en dedans de diverses figures comme nos tapisseries. La forme
de toute l'enceinte était celle d'un fort, avec ses boulevarts et ses
courtines. Les pieux de chaque tente se terminaient par un gros bouton
de cuivre. Rhoé, perçant la foule, voulut entrer dans les tentes
impériales; mais cette faveur n'est accordée à personne, et les grands
mêmes du pays s'arrêtent à la porte. Cependant quelques roupies qu'il
donna secrètement à ceux qui la gardaient lui en firent obtenir
l'entrée. L'ambassadeur de Perse, moins heureux ou moins libéral, eut le
désagrément d'être refusé.
Au milieu de la cour de ce palais portatif, on avait dressé un trône de
nacre de perle, dont le dais, qui était de brocart d'or, ne paraissait
soutenu que par deux piliers. Les bouts ou les chapiteaux de ces piliers
étaient d'or massif. Lorsque l'empereur approcha de la porte de sa
tente, quelques seigneurs entrèrent dans l'enceinte, et l'ambassadeur de
Perse obtint la permission d'y pénétrer avec eux. L'empereur, en
entrant, jeta les yeux sur Rhoé; et lui voyant faire la révérence, il
s'inclina un peu en portant la main sur sa poitrine. Il fit la même
civilité à l'ambassadeur de Perse. Rhoé demeura immédiatement derrière
lui, jusqu'à ce qu'il fût monté sur son trône. Aussitôt que tout le
monde eut pris sa place, sa majesté demanda de l'eau, se lava les mains
et se retira. Ses femmes entrèrent par une autre porte dans
l'appartement qui leur était destiné. Rhoé ne vit point le prince de
Cosronroé dans l'enceinte des tentes; mais il est vrai qu'elles
composaient plus de trente appartemens, dans un desquels il pouvait être
entré. Les seigneurs de la cour se retirèrent chacun à leurs tentes, qui
étaient de différentes formes et de différentes couleurs, les unes
blanches, les autres vertes, mais dressées toutes dans un aussi bel
ordre que les appartemens de nos plus belles maisons; ce qui forma pour
Rhoé un des plus beaux spectacles qu'il eût jamais vus. Tout le camp
paraissait une belle ville. Le bagage et les autres embarras de l'armée
n'en défiguraient pas la beauté ni la symétrie. Rhoé n'avait pas de
chariot, et ressentait quelque honte de ne pas se montrer avec plus de
distinction; mais c'était un mal forcé, dit-il; cinq années de ses
appointemens n'auraient pas suffi pour lui faire un équipage qui
approchât de celui des moindres seigneurs mogols.
Il admira le même faste dans la tente du prince Coroné, autre fils de
l'empereur, protégé par la cabale ennemie de Cosronroé. Son trône était
couvert de plaques d'argent, et, dans quelques endroits, de fleurs en
relief d'or massif. Le dais était porté sur quatre piliers, aussi
couverts d'argent. Son épée, son bouclier, ses arcs, ses flèches et sa
lance étaient devant lui sur une table. On montait la garde lorsque Rhoé
arriva. Il observa que le prince paraissait fort maître de lui-même, et
qu'il composait ses actions avec beaucoup de gravité. On lui remit deux
lettres qu'il lut debout avant de monter sur son trône. Il ne laissait
apercevoir ni le moindre sourire ni la moindre différence dans la
réception qu'il faisait à ceux qui se présentaient à lui. Son air
paraissait plein d'une fierté rebutante, et d'un mépris général pour
tout ce qui tombait sous ses yeux. Cependant, après qu'il eut lu ses
lettres, Rhoé crut découvrir quelque trouble intérieur et quelque espèce
de distraction dans son esprit, qui le faisaient répondre peu à propos à
ceux qui lui parlaient, et qui l'empêchait même de les entendre, et il
attribua cette distraction à l'amour du prince pour une des femmes de
son père qu'il avait eu la permission de voir.
Rhoé trouva une autre fois le même prince qui jouait aux cartes avec
beaucoup d'attention. Le sujet de sa visite était pour obtenir des
chariots et des chameaux, sans lesquels il ne pouvait suivre l'empereur
en campagne. Il avait déjà renouvelé plusieurs fois la même demande.
Coroné lui fit des excuses du défaut de sa mémoire, et rejeta la faute
sur ses officiers. Cependant il lui témoigna plus de civilité qu'il
n'avait jamais fait. Il l'appela même plusieurs fois pour lui montrer
son jeu, et souvent il lui adressa la parole. Rhoé s'était flatté qu'il
lui proposerait de faire le voyage avec lui; mais ne recevant là-dessus
aucune ouverture, il prit le parti de se retirer, sous prétexte qu'il
était obligé de retourner à Asmère, et qu'il n'avait pas d'équipage pour
passer la nuit au camp. Coroné lui promit d'expédier les ordres qu'il
demandait, et le voyant sortir, il le fit suivre par un eunuque et par
plusieurs officiers qui lui dirent en souriant que le prince voulait lui
faire un riche présent; et que, s'il appréhendait de se mettre en chemin
pendant la nuit, on lui donnerait une escorte de dix chevaux. Il
consentit à demeurer. «Ils me firent, dit-il, une aussi grande fête de
ce présent que si le prince eût voulu me donner la plus belle de ses
chaînes de perles. Le présent vint enfin: c'était un manteau de drap
d'or qu'il avait porté deux ou trois fois. On me le mit sur les épaules,
et ce fut à contre-coeur que je lui en fis mes remercîmens. Cet habit
aurait été propre à représenter sur un théâtre l'ancien rôle du grand
Tamerlan. Mais la plus haute faveur que puisse faire un prince dans
toutes ces régions est celle de donner un habit après l'avoir porté
quelques fois.»
Le 16, l'empereur donna ordre qu'on mît le feu à toutes les maisons
voisines du camp, pour obliger le peuple à le suivre. Les flammes se
communiquèrent jusqu'à la ville, qui fut aussi brûlée. Il en faut
conclure que des villes qu'on brûle si facilement ne coûtent pas
beaucoup à bâtir.
Dans l'intervalle on fut informé de quelques circonstances qui
regardaient le prince Cosronroé. Tout le monde continuait de prendre
part à sa disgrâce, et gémissait de le voir remis en prison et retomber
entre les mains de ses ennemis. L'empereur, qui n'y avait consenti que
pour satisfaire l'ambition de son frère, sans aucun dessein d'exposer sa
vie, résolut de s'expliquer assez hautement pour le mettre en sûreté et
pour apaiser en même temps le peuple, qui murmurait assez haut de sa
prison. Il prit occasion, pour déclarer ses sentimens, d'une incivilité
qu'Asaph-Khan avait eue pour son prisonnier. Ce seigneur, qui était
comme le geôlier du prince, était entré malgré lui dans sa chambre, et
s'était même dispensé de lui faire la révérence. Quelques-uns jugèrent
qu'il avait cherché à lui faire une querelle, dans l'espérance que le
malheureux Cosronroé, qui n'était pas d'humeur à souffrir un affront,
mettrait l'épée à la main ou se porterait à quelque autre violence, qui
servirait de prétexte aux soldats de la garde pour le tuer. Mais il le
trouva plus patient qu'il ne se l'était promis. Le prince se contenta de
faire avertir l'empereur par un de ses amis de l'indigne hauteur avec
laquelle il était traité. Asaph-Khan fut appelé au dorbar, et l'empereur
lui demanda s'il y avait long-temps qu'il n'avait vu son fils. Il
répondit qu'il y avait deux jours. «Qu'est-ce qui se passa l'autre jour
dans sa chambre?» continua l'empereur. Asaph-Khan répliqua qu'il n'y
était allé que pour lui rendre une visite. Le monarque insistant sur la
manière dont elle avait été rendue, Asaph-Khan jugea qu'il était informé
de la vérité. Il raconta qu'il était allé voir le prince pour lui offrir
son service, mais que l'entrée de sa chambre lui avait été refusée; que
là-dessus, étant responsable de sa personne, il avait cru que son devoir
l'obligeait de visiter la chambre de son prisonnier, et qu'à la vérité
il y était entré malgré lui. L'empereur reprit sans s'émouvoir: «Eh
bien! quand vous fûtes entré, que lui dîtes-vous? et quel respect,
quelle soumission rendîtes-vous à mon fils?» Ce barbare demeura fort
confus, et se vit forcé d'avouer qu'il ne lui avait fait aucune
civilité. L'empereur lui dit d'un ton sévère qu'il lui ferait connaître
que ses enfans étaient ses maîtres, et que, s'il apprenait une seconde
fois qu'il eût manqué de respect à sultan Cosronroé, il commanderait à
ce prince de lui mettre le pied sur la gorge et de l'étouffer. «J'aime
sultan Coroné, ajouta-t-il, mais je veux que tout le monde sache que je
n'ai pas mis mon fils aîné et mon successeur entre ses mains pour le
perdre.»
L'armée mogole étant partie avant que Rhoé pût avoir fini ses
préparatifs, il ne se vit en état de suivre l'empereur que vers la fin
de novembre. Le premier jour du mois suivant, il arriva le soir à
Brampour, après avoir trouvé en chemin les corps de cent voleurs qui
avaient souffert les derniers supplices. Le 4, ayant fait cinq cosses,
il rencontra un chameau chargé de trois cents têtes de rebelles, que le
gouverneur de Candahar envoyait à l'empereur comme un présent. On fait
souvent de pareilles rencontres dans les états despotiques, où de
pareils messages sont très-fréquens.
Le 6, il fit quatre cosses jusqu'à Goddah, où il trouva l'empereur avec
toute sa cour. Cette ville, qui est fermée de murailles et située dans
le plus beau pays du monde, lui parut une des plus magnifiques et des
mieux bâties qu'il eût vues dans les Indes. La plupart des maisons y
sont à deux étages, ce qui est fort rare dans les autres villes. On y
voit des rues toutes composées de boutiques, qui offrent les plus
riches marchandises. Les édifices publics y sont superbes. On trouve
dans les places des réservoirs d'eau environnés de galeries dont les
arcades sont de pierres de taille et revêtues de la même pierre, avec
des degrés qui, régnant alentour, donnent la commodité de descendre
jusqu'au fond pour y puiser de l'eau ou pour s'y rafraîchir. La
situation de Goddah l'emporte encore sur la beauté de la ville. Elle est
dans une grande campagne, où l'on découvre une infinité de beaux
villages. La terre y est extrêmement fertile en blé, en coton, en
excellens pâturages. Rhoé y vit un jardin d'environ deux milles de long
et large d'un quart de mille, planté de manguiers, de tamariniers et
d'autres arbres à fruit, et divisé régulièrement en allées. De toutes
parts on aperçoit des pagodes ou petits temples, des fontaines, des
bains, des étangs et des pavillons de pierres de taille bâtis en dômes.
Ce mélange forme un si beau spectacle, qu'au jugement de Rhoé, «il n'y a
pas d'homme qui ne se crût heureux de passer sa vie dans un si beau
lieu.» Goddah était autrefois plus florissante, lorsque, avant les
conquêtes d'Akbar, elle était la demeure ordinaire d'un prince rasbout.
Rhoé s'aperçut même en plusieurs endroits que les plus beaux bâtimens
commencent à tomber en ruine; ce qu'il attribue à la négligence des
possesseurs, qui ne se donnent pas le soin de conserver ce qui doit
retourner à l'empereur après leur mort.
Le 9, il vit le camp impérial, qu'il nomme une des plus admirables
choses qu'il eût jamais vues. Cette grande ville portative avait été
dressée dans l'espace de quatre heures; son circuit était d'environ
vingt milles d'Angleterre; les rues et les tentes y étaient ordonnées à
la ligne, et les boutiques si bien distribuées, que chacun savait où
trouver ce qui lui était nécessaire. Chaque personne de qualité, et
chaque marchand sait également à quelle distance de l'atasikanha, ou de
la tente du roi, la sienne doit être placée; il sait à quelle autre
tente elle doit faire face, et quelle quantité de terrain elle doit
occuper: cependant toutes ces tentes ensemble contiennent un terrain
plus spacieux que la plus grande ville de l'Europe. On ne peut approcher
des pavillons de l'empereur qu'à la portée du mousquet; ce qui s'observe
avec tant d'exactitude, que les plus grands seigneurs n'y étaient point
reçus, s'ils n'y étaient mandés. Pendant que l'empereur était en
campagne, il ne tenait point de dorbar après midi; il employait ce temps
à la chasse ou à faire voler ses oiseaux sur les étangs; quelquefois il
se mettait seul dans un bateau pour tirer: on en portait toujours à sa
suite sur des chariots. Il se laissait voir le matin au djarnéo; mais il
était défendu de lui parler d'affaires dans ce lieu; elles se traitaient
le soir au gouzalkan; du moins lorsque le temps qu'il y destinait au
conseil n'était pas employé à boire avec excès.
Le 16, Rhoé s'étant rendu aux tentes de l'empereur, trouva ce monarque
au retour de la chasse, avec une grande quantité de gibier et de poisson
devant lui. Aussitôt qu'il eut aperçu l'ambassadeur anglais, il le
pressa de choisir ce qui lui plairait le plus entre les fruits de sa
chasse et de sa pêche; le reste fut distribué à sa noblesse. Il y avait
au pied de son trône un vieillard fort sale et fort hideux. Ce pays est
rempli d'une sorte de mendians qui, par la profession d'une vie pauvre
et pénitente, parviennent à se faire une grande réputation de sainteté.
Le vieillard, qui était de ce nombre, occupait près de l'empereur une
place que les princes ses enfans n'auraient osé prendre. Il offrit à sa
majesté un petit gâteau couvert de cendre, et cuit sur les charbons,
qu'il se vantait d'avoir fait lui-même. L'empereur le reçut avec bonté,
en rompit un morceau, et ne fit pas difficulté de le porter à sa bouche,
quoiqu'une personne un peu délicate n'y eût pas touché sans répugnance.
Il se fit apporter une centaine d'écus, et de ses propres mains
non-seulement il les mit dans un pan de la robe du vieillard, mais il en
ramassa quelques-uns qui étaient tombés. Lorsqu'on lui eut servi sa
collation, il ne mangea rien dont il ne lui offrît une partie; et voyant
que sa faiblesse ne lui permettait pas de se lever, il le prit entre ses
bras pour l'aider lui-même; il l'embrassa étroitement, porta trois fois
la main sur sa poitrine, et lui donna le nom de son père.
Le 6 février, on arriva sous les murs de Calléade, petite ville
nouvellement rebâtie, où les tentes impériales furent dressées dans un
lieu fort agréable, sur la rivière de Scepte, à un cosse d'Oughen,
principale ville de la province de Mouloua. Calléade était autrefois la
résidence des rois de Mandoa. On raconte qu'un de ces princes étant
tombé dans une rivière, d'où il fut retiré par un esclave qui s'était
jeté à la nage, et qui l'avait pris heureusement par les cheveux, son
premier soin, en revenant à lui-même, fut de demander à qui il était
redevable de la vie. On lui apprit l'obligation qu'il avait à l'esclave,
dont on ne doutait pas que la récompense ne fût proportionnée à cet
important service; mais il lui demanda comment il avait eu l'audace de
mettre la main sur la tête de son prince, et sur-le-champ il lui fit
donner la mort. Quelque temps après, étant assis, dans l'ivresse, sur le
bord d'un bateau, près d'une de ses femmes, il se laissa tomber encore
une fois dans l'eau: cette femme pouvait aisément le sauver, mais,
croyant ce service trop dangereux, elle le laissa périr, en donnant pour
excuse qu'elle se souvenait de l'histoire du malheureux esclave. Jamais
il n'y eut de plus juste retour ni de meilleur raisonnement.