»Il me dit ensuite que ce jour était celui de sa naissance, et que tout

l'empire en célébrait la fête; sur quoi il me demanda si je ne voulais

pas boire avec lui. Je lui répondis que je me soumettais à ses ordres,

et je lui souhaitai de longues et heureuses années, et que la même

cérémonie pût être renouvelée dans un siècle. Il voulut savoir quel vin

était de mon goût, si je l'aimais naturel ou composé, doux ou violent.

Je lui promis de le boire volontiers tel qu'il me le ferait donner, dans

l'espérance qu'il ne m'ordonnerait point d'en boire trop, ni de trop

fort. Il se fit apporter une coupe d'or pleine de vin mêlé, moitié de

vin de grappes, moitié de vin artificiel. Il en but; et, l'ayant fait

remplir, il me l'envoya par un de ses officiers, avec cet obligeant

message, qu'il me priait d'en boire deux, trois, quatre et cinq fois à

sa santé, et d'accepter la coupe comme un présent qu'il en faisait avec

joie. Je bus un peu de vin; mais jamais je n'en avais bu de si fort. Il

me fit éternuer. L'empereur se mit à rire, et me fit présenter des

raisins, des amandes et des citrons coupés par tranches dans un plat

d'or, en me priant de boire et manger librement. Je lui fis une

révérence européenne pour le remercier de tant de faveurs. Asaph-Khan me

pressa de me mettre à genoux et de frapper la tête contre terre; mais sa

majesté déclara qu'elle était contente de mes remercîmens. La coupe d'or

était enrichie de petites turquoises et de rubis. Le couvercle était de

même; mais les émeraudes, les turquoises et les rubis en étaient plus

beaux, et la soucoupe n'était pas moins riche. Le poids me parut

d'environ un marc et demi d'or.

»Le monarque devint alors de fort belle humeur. Il me dit qu'il

m'estimait plus qu'aucun Français qu'il eût jamais connu. Il me demanda

si j'avais trouvé bon un sanglier qu'il m'avait envoyé peu de jours

auparavant; à quelle sauce je l'avais mangé; quelle boisson je m'étais

fait servir à ce repas. Il m'assura que je ne manquerais de rien dans

ses états. Ces témoignages de faveur éclatèrent aux yeux de toute la

cour. Ensuite il jeta deux grands bassins pleins de rubis à ceux qui

étaient assis au-dessous de lui; et vers nous, qui étions plus proches,

deux autres bassins d'amandes d'or et d'argent mêlées ensemble, mais

creuses et légères. Je ne jugeai point à propos de me jeter dessus, à

l'exemple des principaux seigneurs, parce que je remarquai que le prince

son fils n'en prit point. Il donna aux musiciens et à d'autres

courtisans de riches pièces d'étoffes pour s'en faire des turbans et des

ceintures, continuant de boire, et prenant soin lui-même que le vin ne

manquât point aux convives. Aussi la joie parut-elle fort animée, et,

dans la variété de ses expressions, elle forma un spectacle admirable.

Le prince, le roi de Candahar, Asaph-Khan, deux vieillards et moi, nous

fûmes les seuls qui évitâmes de nous enivrer. L'empereur, qui ne pouvait

plus se soutenir, pencha la tête et s'endormit. Tout le monde se

retira.»

L'empereur avait plusieurs fils. Cosronroé, l'aîné, avait été sacrifié à

une cabale qui gouvernait la cour, et à la jalousie qu'inspiraient à

l'empereur l'amour et l'admiration des peuples pour ce jeune prince.

Quoiqu'il aimât son fils, et qu'il l'eût même désigné pour son

successeur, il le tenait enfermé dans une prison. Un des malheurs d'un

despote est d'avoir à craindre son propre sang; car un despote n'a point

d'enfans, il n'a que des esclaves. Le Mogol faisait alors la guerre au

roi de Décan. Il avait donné le commandement de ses armées à sultan

Coroné, le second de ses fils, qu'un parti puissant voulait porter au

trône au préjudice de Cosronroé. Sultan Coroné venait de prendre congé,

et était parti dans un carrosse fait à la mode de l'Europe, présent que

les Anglais avaient offert au Mogol. Ce monarque voulut visiter le camp

où étaient rassemblées ses troupes.

Ses femmes montèrent sur les éléphans qui les attendaient à leur porte.

Rhoé compta cinquante éléphans, tous richement équipés, mais

particulièrement trois, dont les petites tours étaient couvertes de

plaques d'or. Les grilles des fenêtres étaient de même métal. Un dais

de drap d'argent couvrait toute la tour. L'empereur descendit par les

degrés de la tour avec tant d'acclamation, qu'on n'aurait point entendu

le bruit du tonnerre. Rhoé se pressa pour arriver proche de lui au bas

des degrés. Un de ses courtisans lui présenta dans un bassin une carpe

monstrueuse. Un autre lui offrit dans un plat une matière aussi blanche

que de l'amidon. Le monarque y mit le doigt, en toucha la carpe et s'en

frotta le front; cérémonie qui passe dans l'Indoustan pour un présage de

bonne fortune. Un autre seigneur passa son épée dans les pendans de son

baudrier. L'épée et les boucles étaient couvertes de diamans et de

rubis; le baudrier de même. Un autre encore lui mit son carquois, avec

trente flèches et son arc, dans le même étui que l'ambassadeur de Perse

lui avait présenté. Son turban était fort riche. On y voyait paraître

des bouts de corne. D'un côté pendait un rubis hors d'oeuvre de la

grosseur d'une noix, et de l'autre un diamant de la même grosseur. Le

milieu offrait une émeraude beaucoup plus grosse, taillée en forme de

coeur. Le bourrelet du turban était enrichi d'une chaîne de diamans, de

rubis et de grosses perles, qui faisaient plusieurs tours. Son collier

était une chaîne de perles trois fois plus grosses que les plus belles

que Rhoé eût jamais vues. Au-dessous des coudes il avait un triple

bracelet des mêmes perles. Il avait la main nue, avec une bague

précieuse à chaque doigt. Ses gants, qui venaient d'Angleterre, étaient

passés dans sa ceinture. Son habit était de drap d'or sans manches, et

ses brodequins brodés de perles. Il entra dans son carrosse. Un Anglais

servait de cocher, aussi richement vêtu que jamais comédien l'ait été,

et menant quatre chevaux couverts d'or. C'était la première fois que

l'empereur se servait de cette voiture, qui avait été faite à

l'imitation du carrosse d'Angleterre, et qui lui ressemblait si fort,

que Rhoé n'en reconnut la différence qu'a la housse, qui était d'un

velours travaillé avec de l'or qui se fabrique en Perse. Deux eunuques

marchèrent aux deux côtés, portant de petites malles d'or enrichies de

rubis, et une queue de cheval blanc pour écarter les mouches. Le

carrosse était précédé d'un grand nombre de trompettes, de tambours et

d'autres instrumens mêlés parmi quantité d'officiers, qui portaient des

dais et des parasols, la plupart de drap d'or ou de broderie, éclatans

de rubis, de perles et d'émeraudes. Derrière suivaient trois palanquins

dont les pieds étaient couverts de plaques d'or, et les bouts des cannes

ornés de perles avec une crépine d'or d'un pied de hauteur, aux fils de

laquelle on distinguait un grand nombre de perles régulièrement

enfilées. Le bord du premier palanquin était revêtu de rubis et

d'émeraudes. Un officier portait un marchepied d'or bordé de pierreries.

Les deux autres palanquins étaient couverts de drap d'or. Le carrosse

que Rhoé avait présenté suivait immédiatement. On y avait fait une

nouvelle impériale et de nouveaux ornemens; et l'empereur en avait fait

présent à la princesse Nohormal, qui était dedans. Ce carrosse était

suivi d'un troisième à la manière du pays, dans lequel était le plus

jeune des fils de l'empereur, prince d'environ quinze ans. Quatre-vingts

éléphans venaient à la suite. Dans le récit de Rhoé, on ne peut rien

imaginer de plus riche que l'équipage de ces animaux: ils brillaient de

toutes parts des pierreries dont ils étaient couverts. Chacun avait ses

banderoles de drap d'argent. Les principaux seigneurs de la cour

suivaient à pied.

L'empereur, passant devant l'édifice où sultan Cosronroé son fils était

prisonnier, fit arrêter son carrosse, et donna ordre qu'on lui amenât ce

prince. Il parut bientôt avec une épée et un bouclier à la main. Sa

barbe lui descendait jusqu'à la ceinture; ce qui est une marque de

disgrâce dans ces régions. L'empereur lui commanda de monter sur un de

ses éléphans, et de marcher à côté du carrosse. Il obéit avec de grands

applaudissemens de toute la cour, à qui le retour d'un prince si cher à

la nation fit concevoir de nouvelles espérances. L'empereur lui donna un

millier de roupies pour faire des largesses au peuple. Asaph-Khan qui

l'avait gardé, et ses autres ennemis paraissaient humiliés de se voir à

ses pieds.

Rhoé, ayant pris un cheval pour éviter la presse, arriva aux tentes

avant l'empereur. Il trouva dans la route une longue haie d'éléphans qui

portaient chacun leur tour. Aux quatre coins de chaque tour on voyait

quatre banderoles de taffetas jaune, et devant la tour un fauconneau

monté sur son affût. Le canonnier était derrière. Rhoé compta trois

cents de ces éléphans armés, et six cents de parade, qui étaient

couverts de velours broché d'or, et dont les banderoles étaient dorées.

Plusieurs personnes à pied couraient devant l'empereur pour arroser le

chemin par lequel il devait passer. On ne permet point d'approcher du

carrosse de l'empereur de plus près qu'un quart de mille; et ce fut

cette raison qui fit prendre le devant à Rhoé pour attendre la cour à

l'entrée du camp. Les tentes n'avaient pas moins de deux milles de

circuit. Elles étaient entourées d'une étoffe du pays, rouge en dehors,

et peinte en dedans de diverses figures comme nos tapisseries. La forme

de toute l'enceinte était celle d'un fort, avec ses boulevarts et ses

courtines. Les pieux de chaque tente se terminaient par un gros bouton

de cuivre. Rhoé, perçant la foule, voulut entrer dans les tentes

impériales; mais cette faveur n'est accordée à personne, et les grands

mêmes du pays s'arrêtent à la porte. Cependant quelques roupies qu'il

donna secrètement à ceux qui la gardaient lui en firent obtenir

l'entrée. L'ambassadeur de Perse, moins heureux ou moins libéral, eut le

désagrément d'être refusé.

Au milieu de la cour de ce palais portatif, on avait dressé un trône de

nacre de perle, dont le dais, qui était de brocart d'or, ne paraissait

soutenu que par deux piliers. Les bouts ou les chapiteaux de ces piliers

étaient d'or massif. Lorsque l'empereur approcha de la porte de sa

tente, quelques seigneurs entrèrent dans l'enceinte, et l'ambassadeur de

Perse obtint la permission d'y pénétrer avec eux. L'empereur, en

entrant, jeta les yeux sur Rhoé; et lui voyant faire la révérence, il

s'inclina un peu en portant la main sur sa poitrine. Il fit la même

civilité à l'ambassadeur de Perse. Rhoé demeura immédiatement derrière

lui, jusqu'à ce qu'il fût monté sur son trône. Aussitôt que tout le

monde eut pris sa place, sa majesté demanda de l'eau, se lava les mains

et se retira. Ses femmes entrèrent par une autre porte dans

l'appartement qui leur était destiné. Rhoé ne vit point le prince de

Cosronroé dans l'enceinte des tentes; mais il est vrai qu'elles

composaient plus de trente appartemens, dans un desquels il pouvait être

entré. Les seigneurs de la cour se retirèrent chacun à leurs tentes, qui

étaient de différentes formes et de différentes couleurs, les unes

blanches, les autres vertes, mais dressées toutes dans un aussi bel

ordre que les appartemens de nos plus belles maisons; ce qui forma pour

Rhoé un des plus beaux spectacles qu'il eût jamais vus. Tout le camp

paraissait une belle ville. Le bagage et les autres embarras de l'armée

n'en défiguraient pas la beauté ni la symétrie. Rhoé n'avait pas de

chariot, et ressentait quelque honte de ne pas se montrer avec plus de

distinction; mais c'était un mal forcé, dit-il; cinq années de ses

appointemens n'auraient pas suffi pour lui faire un équipage qui

approchât de celui des moindres seigneurs mogols.

Il admira le même faste dans la tente du prince Coroné, autre fils de

l'empereur, protégé par la cabale ennemie de Cosronroé. Son trône était

couvert de plaques d'argent, et, dans quelques endroits, de fleurs en

relief d'or massif. Le dais était porté sur quatre piliers, aussi

couverts d'argent. Son épée, son bouclier, ses arcs, ses flèches et sa

lance étaient devant lui sur une table. On montait la garde lorsque Rhoé

arriva. Il observa que le prince paraissait fort maître de lui-même, et

qu'il composait ses actions avec beaucoup de gravité. On lui remit deux

lettres qu'il lut debout avant de monter sur son trône. Il ne laissait

apercevoir ni le moindre sourire ni la moindre différence dans la

réception qu'il faisait à ceux qui se présentaient à lui. Son air

paraissait plein d'une fierté rebutante, et d'un mépris général pour

tout ce qui tombait sous ses yeux. Cependant, après qu'il eut lu ses

lettres, Rhoé crut découvrir quelque trouble intérieur et quelque espèce

de distraction dans son esprit, qui le faisaient répondre peu à propos à

ceux qui lui parlaient, et qui l'empêchait même de les entendre, et il

attribua cette distraction à l'amour du prince pour une des femmes de

son père qu'il avait eu la permission de voir.

Rhoé trouva une autre fois le même prince qui jouait aux cartes avec

beaucoup d'attention. Le sujet de sa visite était pour obtenir des

chariots et des chameaux, sans lesquels il ne pouvait suivre l'empereur

en campagne. Il avait déjà renouvelé plusieurs fois la même demande.

Coroné lui fit des excuses du défaut de sa mémoire, et rejeta la faute

sur ses officiers. Cependant il lui témoigna plus de civilité qu'il

n'avait jamais fait. Il l'appela même plusieurs fois pour lui montrer

son jeu, et souvent il lui adressa la parole. Rhoé s'était flatté qu'il

lui proposerait de faire le voyage avec lui; mais ne recevant là-dessus

aucune ouverture, il prit le parti de se retirer, sous prétexte qu'il

était obligé de retourner à Asmère, et qu'il n'avait pas d'équipage pour

passer la nuit au camp. Coroné lui promit d'expédier les ordres qu'il

demandait, et le voyant sortir, il le fit suivre par un eunuque et par

plusieurs officiers qui lui dirent en souriant que le prince voulait lui

faire un riche présent; et que, s'il appréhendait de se mettre en chemin

pendant la nuit, on lui donnerait une escorte de dix chevaux. Il

consentit à demeurer. «Ils me firent, dit-il, une aussi grande fête de

ce présent que si le prince eût voulu me donner la plus belle de ses

chaînes de perles. Le présent vint enfin: c'était un manteau de drap

d'or qu'il avait porté deux ou trois fois. On me le mit sur les épaules,

et ce fut à contre-coeur que je lui en fis mes remercîmens. Cet habit

aurait été propre à représenter sur un théâtre l'ancien rôle du grand

Tamerlan. Mais la plus haute faveur que puisse faire un prince dans

toutes ces régions est celle de donner un habit après l'avoir porté

quelques fois.»

Le 16, l'empereur donna ordre qu'on mît le feu à toutes les maisons

voisines du camp, pour obliger le peuple à le suivre. Les flammes se

communiquèrent jusqu'à la ville, qui fut aussi brûlée. Il en faut

conclure que des villes qu'on brûle si facilement ne coûtent pas

beaucoup à bâtir.

Dans l'intervalle on fut informé de quelques circonstances qui

regardaient le prince Cosronroé. Tout le monde continuait de prendre

part à sa disgrâce, et gémissait de le voir remis en prison et retomber

entre les mains de ses ennemis. L'empereur, qui n'y avait consenti que

pour satisfaire l'ambition de son frère, sans aucun dessein d'exposer sa

vie, résolut de s'expliquer assez hautement pour le mettre en sûreté et

pour apaiser en même temps le peuple, qui murmurait assez haut de sa

prison. Il prit occasion, pour déclarer ses sentimens, d'une incivilité

qu'Asaph-Khan avait eue pour son prisonnier. Ce seigneur, qui était

comme le geôlier du prince, était entré malgré lui dans sa chambre, et

s'était même dispensé de lui faire la révérence. Quelques-uns jugèrent

qu'il avait cherché à lui faire une querelle, dans l'espérance que le

malheureux Cosronroé, qui n'était pas d'humeur à souffrir un affront,

mettrait l'épée à la main ou se porterait à quelque autre violence, qui

servirait de prétexte aux soldats de la garde pour le tuer. Mais il le

trouva plus patient qu'il ne se l'était promis. Le prince se contenta de

faire avertir l'empereur par un de ses amis de l'indigne hauteur avec

laquelle il était traité. Asaph-Khan fut appelé au dorbar, et l'empereur

lui demanda s'il y avait long-temps qu'il n'avait vu son fils. Il

répondit qu'il y avait deux jours. «Qu'est-ce qui se passa l'autre jour

dans sa chambre?» continua l'empereur. Asaph-Khan répliqua qu'il n'y

était allé que pour lui rendre une visite. Le monarque insistant sur la

manière dont elle avait été rendue, Asaph-Khan jugea qu'il était informé

de la vérité. Il raconta qu'il était allé voir le prince pour lui offrir

son service, mais que l'entrée de sa chambre lui avait été refusée; que

là-dessus, étant responsable de sa personne, il avait cru que son devoir

l'obligeait de visiter la chambre de son prisonnier, et qu'à la vérité

il y était entré malgré lui. L'empereur reprit sans s'émouvoir: «Eh

bien! quand vous fûtes entré, que lui dîtes-vous? et quel respect,

quelle soumission rendîtes-vous à mon fils?» Ce barbare demeura fort

confus, et se vit forcé d'avouer qu'il ne lui avait fait aucune

civilité. L'empereur lui dit d'un ton sévère qu'il lui ferait connaître

que ses enfans étaient ses maîtres, et que, s'il apprenait une seconde

fois qu'il eût manqué de respect à sultan Cosronroé, il commanderait à

ce prince de lui mettre le pied sur la gorge et de l'étouffer. «J'aime

sultan Coroné, ajouta-t-il, mais je veux que tout le monde sache que je

n'ai pas mis mon fils aîné et mon successeur entre ses mains pour le

perdre.»

L'armée mogole étant partie avant que Rhoé pût avoir fini ses

préparatifs, il ne se vit en état de suivre l'empereur que vers la fin

de novembre. Le premier jour du mois suivant, il arriva le soir à

Brampour, après avoir trouvé en chemin les corps de cent voleurs qui

avaient souffert les derniers supplices. Le 4, ayant fait cinq cosses,

il rencontra un chameau chargé de trois cents têtes de rebelles, que le

gouverneur de Candahar envoyait à l'empereur comme un présent. On fait

souvent de pareilles rencontres dans les états despotiques, où de

pareils messages sont très-fréquens.

Le 6, il fit quatre cosses jusqu'à Goddah, où il trouva l'empereur avec

toute sa cour. Cette ville, qui est fermée de murailles et située dans

le plus beau pays du monde, lui parut une des plus magnifiques et des

mieux bâties qu'il eût vues dans les Indes. La plupart des maisons y

sont à deux étages, ce qui est fort rare dans les autres villes. On y

voit des rues toutes composées de boutiques, qui offrent les plus

riches marchandises. Les édifices publics y sont superbes. On trouve

dans les places des réservoirs d'eau environnés de galeries dont les

arcades sont de pierres de taille et revêtues de la même pierre, avec

des degrés qui, régnant alentour, donnent la commodité de descendre

jusqu'au fond pour y puiser de l'eau ou pour s'y rafraîchir. La

situation de Goddah l'emporte encore sur la beauté de la ville. Elle est

dans une grande campagne, où l'on découvre une infinité de beaux

villages. La terre y est extrêmement fertile en blé, en coton, en

excellens pâturages. Rhoé y vit un jardin d'environ deux milles de long

et large d'un quart de mille, planté de manguiers, de tamariniers et

d'autres arbres à fruit, et divisé régulièrement en allées. De toutes

parts on aperçoit des pagodes ou petits temples, des fontaines, des

bains, des étangs et des pavillons de pierres de taille bâtis en dômes.

Ce mélange forme un si beau spectacle, qu'au jugement de Rhoé, «il n'y a

pas d'homme qui ne se crût heureux de passer sa vie dans un si beau

lieu.» Goddah était autrefois plus florissante, lorsque, avant les

conquêtes d'Akbar, elle était la demeure ordinaire d'un prince rasbout.

Rhoé s'aperçut même en plusieurs endroits que les plus beaux bâtimens

commencent à tomber en ruine; ce qu'il attribue à la négligence des

possesseurs, qui ne se donnent pas le soin de conserver ce qui doit

retourner à l'empereur après leur mort.

Le 9, il vit le camp impérial, qu'il nomme une des plus admirables

choses qu'il eût jamais vues. Cette grande ville portative avait été

dressée dans l'espace de quatre heures; son circuit était d'environ

vingt milles d'Angleterre; les rues et les tentes y étaient ordonnées à

la ligne, et les boutiques si bien distribuées, que chacun savait où

trouver ce qui lui était nécessaire. Chaque personne de qualité, et

chaque marchand sait également à quelle distance de l'atasikanha, ou de

la tente du roi, la sienne doit être placée; il sait à quelle autre

tente elle doit faire face, et quelle quantité de terrain elle doit

occuper: cependant toutes ces tentes ensemble contiennent un terrain

plus spacieux que la plus grande ville de l'Europe. On ne peut approcher

des pavillons de l'empereur qu'à la portée du mousquet; ce qui s'observe

avec tant d'exactitude, que les plus grands seigneurs n'y étaient point

reçus, s'ils n'y étaient mandés. Pendant que l'empereur était en

campagne, il ne tenait point de dorbar après midi; il employait ce temps

à la chasse ou à faire voler ses oiseaux sur les étangs; quelquefois il

se mettait seul dans un bateau pour tirer: on en portait toujours à sa

suite sur des chariots. Il se laissait voir le matin au djarnéo; mais il

était défendu de lui parler d'affaires dans ce lieu; elles se traitaient

le soir au gouzalkan; du moins lorsque le temps qu'il y destinait au

conseil n'était pas employé à boire avec excès.

Le 16, Rhoé s'étant rendu aux tentes de l'empereur, trouva ce monarque

au retour de la chasse, avec une grande quantité de gibier et de poisson

devant lui. Aussitôt qu'il eut aperçu l'ambassadeur anglais, il le

pressa de choisir ce qui lui plairait le plus entre les fruits de sa

chasse et de sa pêche; le reste fut distribué à sa noblesse. Il y avait

au pied de son trône un vieillard fort sale et fort hideux. Ce pays est

rempli d'une sorte de mendians qui, par la profession d'une vie pauvre

et pénitente, parviennent à se faire une grande réputation de sainteté.

Le vieillard, qui était de ce nombre, occupait près de l'empereur une

place que les princes ses enfans n'auraient osé prendre. Il offrit à sa

majesté un petit gâteau couvert de cendre, et cuit sur les charbons,

qu'il se vantait d'avoir fait lui-même. L'empereur le reçut avec bonté,

en rompit un morceau, et ne fit pas difficulté de le porter à sa bouche,

quoiqu'une personne un peu délicate n'y eût pas touché sans répugnance.

Il se fit apporter une centaine d'écus, et de ses propres mains

non-seulement il les mit dans un pan de la robe du vieillard, mais il en

ramassa quelques-uns qui étaient tombés. Lorsqu'on lui eut servi sa

collation, il ne mangea rien dont il ne lui offrît une partie; et voyant

que sa faiblesse ne lui permettait pas de se lever, il le prit entre ses

bras pour l'aider lui-même; il l'embrassa étroitement, porta trois fois

la main sur sa poitrine, et lui donna le nom de son père.

Le 6 février, on arriva sous les murs de Calléade, petite ville

nouvellement rebâtie, où les tentes impériales furent dressées dans un

lieu fort agréable, sur la rivière de Scepte, à un cosse d'Oughen,

principale ville de la province de Mouloua. Calléade était autrefois la

résidence des rois de Mandoa. On raconte qu'un de ces princes étant

tombé dans une rivière, d'où il fut retiré par un esclave qui s'était

jeté à la nage, et qui l'avait pris heureusement par les cheveux, son

premier soin, en revenant à lui-même, fut de demander à qui il était

redevable de la vie. On lui apprit l'obligation qu'il avait à l'esclave,

dont on ne doutait pas que la récompense ne fût proportionnée à cet

important service; mais il lui demanda comment il avait eu l'audace de

mettre la main sur la tête de son prince, et sur-le-champ il lui fit

donner la mort. Quelque temps après, étant assis, dans l'ivresse, sur le

bord d'un bateau, près d'une de ses femmes, il se laissa tomber encore

une fois dans l'eau: cette femme pouvait aisément le sauver, mais,

croyant ce service trop dangereux, elle le laissa périr, en donnant pour

excuse qu'elle se souvenait de l'histoire du malheureux esclave. Jamais

il n'y eut de plus juste retour ni de meilleur raisonnement.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 3 / 21 段