marchands, surtout celui de Champour, où la plupart des joailliers ont
leurs maisons et leurs boutiques. La religion des habitans est partagée
entre le mahométisme, le culte des banians et l'idolâtrie.
Après avoir terminé les affaires de la compagnie à Visapour, d'autres
intérêts apparemment conduisirent Méthold à Daboul, où Mandelslo ne
perdit pas l'occasion de l'accompagner. Daboul est située sur la rivière
d'Halevako, à 17 degrés 45 minutes nord: c'est une des anciennes villes
du Décan; mais aujourd'hui elle est sans portes et sans murailles.
Le principal commerce de Daboul est celui du sel, qu'on y apporte
d'Oranouhammara, et celui du poivre, que les habitans transportaient
autrefois dans le golfe Persique et dans la mer Rouge. Ils y envoyaient
alors un grand nombre de vaisseaux; mais ils sont tombés de cet état
florissant dans un état de décadence qui ne leur permet pas, suivant
Mandelslo, d'envoyer chaque année plus de trois ou quatre bâtimens à
Bender-Abassy. Les droits que les marchandises paient dans ce port sont
de trois et demi pour cent.
En général, les habitans du royaume que l'auteur nomme les Décanins, ont
beaucoup de ressemblance dans leurs manières, dans leurs mariages, dans
leurs enterremens, leurs purifications et leurs autres usages, avec les
banians du royaume de Guzarate. Mandelslo néanmoins observa quelques
différences. Les maisons des banians décanins sont composées de paille;
et les portes en sont si basses et si étroites, qu'on n'y peut entrer
qu'en se courbant. On y voit pour tous meubles une natte sur laquelle
ils couchent, et une fosse dans la terre, où ils battent le riz. Leurs
habits ressemblent à ceux des autres banians; mais leurs souliers,
qu'ils nomment _alparcas_, sont de bois; et leur usage est de les
attacher sur le coude-pied avec des courroies. Leurs enfans vont nus
jusqu'à l'âge de sept à huit ans: la plupart sont orfévres ou
travaillent en cuivre. Cependant ils ont des médecins, des barbiers, des
charpentiers et des maçons qui s'emploient au service du public, sans
distinguer les religions. Leurs armes sont à peu près les mêmes que
celles des Mogols; et Mandelslo remarqua, comme dans l'Indoustan,
qu'elles sont moins bonnes que celles de Turquie et d'Europe.
Leur principal commerce est en poivre, qui se transporte par mer en
Perse, à Surate, et même en Europe. L'abondance de leurs vivres les met
en état d'en fournir toutes les contrées voisines. Ils font quantité de
toiles qu'on transporte aussi par mer; ce qui n'empêche pas le commerce
de terre avec les Mogols et les peuples de Golconde et de la côte de
Coromandel, auxquels ils portent des toiles de coton et des étoffes de
soie.
On trouve à Visapour un grand nombre de joailliers et quantité de
perles; mais ce n'est pas dans cette ville ni dans ce pays qu'il faut
chercher le bon marché, puisque les perles y viennent d'ailleurs. Il se
fait beaucoup de laque dans les montagnes des Gâtes, quoique moins bonne
que celle de Guzarate. Les Portugais font un grand commerce dans le
Décan, surtout avec les marchands de Ditcauly et de Banda. Ils achètent
d'eux le poivre à sept ou huit piastres le quintal, et leur donnent en
paiement des étoffes ou de la quincaillerie d'Europe. On distingue par
le nom de _vénesars_ une race de marchands décanins qui achètent le riz
et le blé pour l'aller revendre dans l'Indoustan et dans les autres pays
voisins, en caffilas ou caravanes de cinq, six et quelquefois neuf à dix
mille bêtes de charge. Ils emmènent leurs familles entières, surtout
leurs femmes, qui, maniant l'arc et les flèches avec autant d'habileté
que les hommes, se rendent si redoutables aux brigands, que jamais ils
n'ont osé les attaquer.
Le roi de Décan ou de Concan, ou de Visapour (car il porte ces trois
noms), est devenu tributaire du grand-mogol, par des révolutions dont
on a déjà rapporté l'origine. Il conserve néanmoins assez de force pour
mettre en campagne une armée de deux cent mille hommes, avec lesquels il
se rend quelquefois redoutable à la cour d'Agra, quoiqu'elle possède
plusieurs villes dans les états de ce prince, telles que Chaul, Kerbi et
Doltabad. On lit dans les historiens portugais qu'Adelkhan-Schah,
bisaïeul d'Idal-Schah, qui régnait du temps de Mandelslo, prit deux
fois, en 1586, la ville de Goa sur leur nation: mais que, se trouvant
ruiné par cette guerre, il convint avec eux de leur céder la propriété
du pays de Salsette avec soixante-sept villages, de celui de Bardes avec
douze villages, et de celui de Tisouary avec trente villages; à
condition, d'un côté, que les peuples de son royaume jouiraient de la
liberté du commerce dans toutes les Indes, et que, de l'autre, ils
seraient obligés de vendre tout leur poivre aux marchands de Goa. Ce
traité ne fut pas exécuté si fidèlement qu'il ne s'élevât quelquefois
des différens considérables entre les deux nations. Quelques années
avant l'arrivée de Mandelslo aux Indes, les Portugais, avertis que trois
ou quatre vaisseaux du roi de Décan étaient partis chargés de poivre
pour Moka et pour la Perse, mirent en mer quatre frégates, qui ne firent
pas difficulté de les attaquer. Le combat fut sanglant, et les Portugais
y perdirent un de leurs principaux officiers. Cependant la victoire
s'étant déclarée pour eux, ils se saisirent des quatre vaisseaux, et les
menèrent à Goa, où de sang-froid ils tuèrent tous les Indiens qui
restaient à bord. Le roi de Décan feignit d'ignorer cet outrage; mais on
ne doutait point, à l'arrivée de Mandelslo que, sous le voile de la
dissimulation, il ne prît du temps pour disposer ses forces, et qu'il ne
déclarât la guerre à la ville de Goa.
L'Inde n'a pas de prince qui soit plus riche en artillerie. On croira,
si l'on veut, sur le témoignage de Mandelslo, qu'entre plusieurs pièces
extraordinaires, «il en avait une de fonte qui tirait près de huit cents
livres de balles, avec cinq cent quarante livres de poudre fine; et
qu'en ayant fait usage au siége du château de Salpour, le premier coup
qu'il fit tirer contre cette forteresse abattit quarante-cinq pieds de
mur. Le fondeur était un Italien, natif de Rome, et le plus méchant de
tous les hommes, qui avait eu l'inhumanité de tuer son propre fils pour
consacrer par son sang cette monstrueuse pièce; ensuite il fit jeter
dans la fournaise de sa fonte un trésorier de la cour qui voulait lui
faire rendre compte de la dépense.»
CHAPITRE VII.
Voyage de l'ambassadeur anglais Thomas Rhoé dans l'Indoustan.
Avant d'entrer dans la description générale de l'Indoustan, nous
trouverons dans les voyages de l'Anglais Rhoé, et dans ceux de
Taverpagne dont nous parlerons après, quantité de détails très-curieux
mêlés à leurs aventures particulières.
Rhoé fut envoyé au Mogol en 1615, avec la qualité d'ambassadeur du roi
d'Angleterre, mais aux frais de la compagnie des Indes orientales, dont
le commerce était déjà florissant. La flotte anglaise qui portait Rhoé
ayant jeté l'ancre au port de Surate le 26 septembre, il ne s'arrêta
dans la ville que pour donner le temps au capitaine Harris, qui fut
nommé pour l'escorter, de rassembler cent mousquetaires dont l'escorte
devait être composée. On se mit en marche. Rhoé fit peu d'observations
dans une route de deux cent vingt-trois milles qu'il compte à l'est de
Surate jusqu'à Brampour.
Sultan Pervis, troisième fils de l'empereur Djehan Ghir, résidait à
Serralia avec la qualité de lieutenant général de son père. Le 18
octobre, Rhoé se fit conduire au palais du prince, non-seulement pour
observer tous les usages de la cour, mais dans la vue d'obtenir, à la
faveur de quelques présens, la liberté d'y établir un comptoir. En
arrivant à l'audience, il trouva cent cavaliers qui attendaient le
prince, et qui formaient une haie des deux côtés de l'entrée du palais.
Le prince était dans la seconde cour, sous un dais, avec un riche tapis
sous ses pieds, dans un équipage magnifique, mais barbare. Rhoé, qui
s'avançait vers lui au travers du peuple, fut arrêté par un officier
qui l'avertit de baisser la tête jusqu'à terre. Il répondit que sa
condition le dispensait de cet hommage servile, et continua de marcher
jusqu'à la balustrade, où il trouva les principaux seigneurs de la ville
prosternés comme autant d'esclaves. Son embarras était sur la place
qu'il y devait prendre; et dans cette incertitude, il se présenta droit
devant le trône. Un secrétaire, qui était assis sur les degrés de la
seconde estrade, lui demanda ce qu'il désirait. «Je lui exposai, dit
Rhoé, que le roi d'Angleterre m'envoyant pour ambassadeur auprès de
l'empereur son père, et me trouvant dans une ville où le prince tenait
sa cour, je m'étais cru obligé de lui faire la révérence. Alors le
prince, s'adressant lui-même à moi, me dit qu'il était fort satisfait de
me voir; il me fit diverses questions sur le roi mon maître, et mes
réponses furent écoutées avec plaisir. Mais, comme j'étais toujours au
bas des degrés, je demandai la permission de monter pour entretenir le
prince de plus près: il me répondit lui-même que le roi de Perse et le
grand-turc n'obtiendraient pas ce que je désirais. Je répliquai que ma
demande méritait quelque excuse, parce que je m'étais figuré que pour de
si grands monarques il aurait pris la peine d'aller jusqu'à la porte, et
qu'enfin je ne prétendais pas d'autres traitemens que ceux qu'il faisait
à leurs ambassadeurs. Il m'assura que j'étais traité sur le même pied,
et que je le serais dans toutes les occasions. Je demandai du moins une
chaise; on me répondit que jamais personne ne s'était assis dans ce
lieu; et l'on m'offrit, comme une grâce particulière, la liberté de
m'appuyer contre une colonne couverte de plaques d'argent, qui soutenait
le dais. Je demandai la permission d'établir un magasin dans la ville,
et d'y laisser des facteurs: elle me fut accordée; et le prince donna
ordre que les patentes fussent dressées sur-le-champ.»
En quittant la ville de Serralia, il passa la nuit du 6 décembre dans un
bois qui n'est pas fort éloigné du fameux château de Mandoa. Cette
forteresse est située sur une montagne fort escarpée, et ceinte d'un mur
dont le circuit n'a pas moins de sept lieues; elle est belle et d'une
grandeur étonnante. Cinq cosses plus loin, on lui fit observer sur une
montagne l'ancienne ville de Chitor, dont la grandeur éclate encore dans
ses ruines; on y voit les restes de quantité de superbes temples, de
plusieurs belles tours, d'un grand nombre de colonnes, et d'une
multitude infinie de maisons, sans qu'il s'y trouve un seul habitant.
Rhoé fut étonné de ne découvrir qu'un endroit par lequel on puisse y
monter; encore n'est-ce qu'un précipice. On passe quatre portes sur le
penchant de la montagne avant d'arriver à cette ville, qui est
magnifique. Le sommet de la montagne n'a pas moins de huit cosses de
circuit, et vers le sud-ouest on y découvre un vieux château assez bien
conservé. Cette ville est dans les états du prince Ranna, qui s'était
soumis depuis peu au Mogol, ou plutôt qui avait reçu de l'argent de lui
pour prendre la qualité de son tributaire. C'était Akbar, père du Mogol
régnant, qui avait fait cette conquête. Ranna descendait, dit-on, en
ligne directe du fameux Porus, qui fut vaincu par Alexandre-le-Grand.
Rhoé est persuadé que la ville de Chitor était anciennement la résidence
de Porus, quoique Delhy, qui est beaucoup plus avancée vers le nord, ait
été la capitale de ses états; Delhy même n'est maintenant fameuse que
par ses ruines: on voit proche de la ville une colonne dressée par
Alexandre, avec une longue inscription. Le Mogol régnant et ses
ancêtres, descendus de Tamerlan, avaient ruiné toutes les villes
anciennes, avec défense de les rebâtir, dans la vue apparemment d'abolir
la mémoire de tout ce qu'il y avait eu de plus grand et de plus ancien
que la puissance de leur maison.
Le 25, Rhoé arriva heureusement à Asmère, où l'on compte de Brampour
deux cent neuf cosses, qui font quatre cent dix-huit milles
d'Angleterre, et le 10 janvier il entra dans les murs de cette ville
impériale.
L'impatience d'exécuter les ordres de sa compagnie le fit aller dès le
jour suivant au dorbar, c'est-à-dire au lieu où le Mogol donnait ses
audiences et ses ordres pour le gouvernement de l'état. L'entrée des
appartemens du palais n'était ouverte qu'aux eunuques, et sa garde
intérieure était composée de femmes chargées de toutes sortes d'armes.
Chaque jour au matin, ce monarque se présentait à une fenêtre tournée
vers l'orient, qui se nommait le djarnéo, et dont la vue donnait sur une
grande place: c'était là que s'assemblait tout le peuple pour le voir.
Il y retournait vers midi, et quelquefois il y était retenu assez
long-temps par le spectacle des combats d'éléphans et de diverses bêtes
sauvages. Les seigneurs de sa cour étaient au-dessous de lui sur un
échafaud. Après cet amusement, il se retirait dans l'appartement de ses
femmes; mais c'était pour retourner encore au dorbar ou au djarnéo, sur
les huit heures du soir: il soupait ensuite; en sortant de table, il
descendait au gouzalkan, grande cour au milieu de laquelle il s'était
fait élever un trône de pierres de taille, sur lequel il se plaçait
lorsqu'il n'aimait pas mieux s'asseoir sur une simple chaise qui était à
côté du trône. On ne recevait dans cette cour que les premiers seigneurs
de l'empire, qui ne doivent pas même s'y présenter sans être appelés. On
n'y parlait point d'affaires d'état, parce qu'elles ne se traitaient
qu'au dorbar ou au djarnéo. Les résolutions les plus importantes se
prenaient en public et s'enregistraient de même: pour un teston, chacun
avait la liberté de voir le registre. Ainsi le peuple était aussi bien
informé des affaires que les ministres, et jouissait du droit d'en
porter son jugement. Cet ordre et cette méthode s'exécutaient si
régulièrement, que l'empereur ne manquait pas de se trouver aux mêmes
heures dans les lieux où il devait paraître, à moins qu'il ne fût ivre
ou malade; et, dans cette supposition, il s'était assujetti à le faire
savoir au public: ses sujets étaient ses esclaves; mais il s'était
imposé si solennellement toutes ces lois, que, s'il avait manqué un jour
à se faire voir sans rendre raison de ce changement, le peuple se serait
soulevé.
Rhoé fut conduit au dorbar. À l'entrée de la première balustrade, deux
officiers vinrent au-devant de lui pour le recevoir. Il avait demandé
qu'il lui fût permis de rendre ses premières soumissions à la manière de
son pays, et cette faveur lui avait été promise. En entrant dans la
première balustrade il fit une révérence; il en fit une autre dans la
seconde, et une troisième lorsqu'il se trouva dans le lieu qui était
au-dessous de l'empereur. Ce prince était assis dans une espèce de
petite galerie ou de balcon élevé au-dessus du rez-de-chaussée de la
cour. Les ambassadeurs, les grands du pays et les étrangers de quelque
distinction étaient admis dans l'enceinte d'une balustrade qui était
au-dessous de lui, et dont le plan était un peu plus haut que le
rez-de-chaussée. Tout l'espace qu'elle renfermait était tendu de grandes
pièces de velours, et le plancher couvert de riches tapis. Les personnes
de condition médiocre étaient dans la seconde balustrade. Jamais le
peuple n'entre dans cette cour; il s'arrête dans une autre plus basse,
mais disposée de manière que tout le monde peut voir l'empereur. Ce lieu
a beaucoup de ressemblance avec la perspective générale d'un théâtre, où
les principaux seigneurs seraient placés comme les acteurs sur la scène,
et le peuple plus bas, comme dans le parterre.
L'empereur prévint l'interprète des Anglais; il félicita Rhoé du succès
de son voyage, et dans toute la suite du discours il traita le roi
d'Angleterre de frère et d'allié. Rhoé lui présenta ses lettres
traduites dans la langue du pays; sa commission, qui fut examinée
soigneusement; enfin ses présens, dont le monarque parut fort satisfait.
Ce prince lui fit diverses questions; il lui témoigna de l'inquiétude
pour sa santé qui n'était qu'imparfaitement rétablie; il lui offrit même
ses médecins, en lui conseillant de ne pas prendre l'air jusqu'au retour
de ses forces. Jamais il n'avait traité d'ambassadeur avec tant de
marques d'affection, sans excepter ceux de la Perse et de la Turquie.
Rhoé ne laissa pas d'essuyer beaucoup de difficultés dans les demandes
qu'il faisait pour les intérêts du commerce de la compagnie anglaise. Il
trouvait en son chemin la faction des Portugais soutenue par Azaph-Khan,
l'un des principaux officiers de la cour, et il n'aurait rien obtenu,
sans une circonstance particulière qu'il faut rapporter dans ses propres
termes:
«Le 6 août je reçus ordre, dit-il, de me rendre au dorbar ou à la salle
d'audience. Quelques jours auparavant j'avais fait présent au Mogol
d'une peinture, et je l'avais assuré qu'il n'y avait personne aux Indes
qui fût capable d'en faire une aussi belle. Aussitôt que je parus: «Que
donneriez-vous, dit-il, au peintre qui aurait fait une copie de votre
tableau, si ressemblante, que vous ne la puissiez pas distinguer de
l'original?». Je lui répondis que je donnerais volontiers vingt
pistoles. «Il est gentilhomme, répondit l'empereur; vous lui promettez
trop peu.» Je donnerai mon tableau de bon coeur, dis-je alors, quoique
je l'estime très-rare; mais je ne prétends pas faire de gageure; car si
votre peintre a si bien réussi, et s'il n'est pas content de ce que je
lui promets, votre majesté a de quoi le récompenser. Après quelques
discours sur les arts qui s'exécutent aux Indes, il m'ordonna de me
rendre le soir au gouzalkan, où il me montrerait ses peintures.
«Vers le soir il me fit appeler par un nouvel ordre, dans l'impatience
de triompher de l'excellence de son peintre. On me fit voir six tableaux
entre lesquels était mon original; ils étaient sur une table, et si
semblables en effet, qu'à la lumière des chandelles j'eus à la vérité
quelque embarras à distinguer le mien; je confesse que j'avais été fort
éloigné de m'y attendre. Je ne laissai pas de montrer l'original, et de
faire remarquer les différences qui devaient frapper les connaisseurs.
L'empereur ne fut pas moins satisfait de m'avoir vu quelques momens dans
le doute; je lui donnai tout le plaisir de sa victoire en louant
l'excellence de son peintre. «Hé bien! qu'en dites-vous?» reprit-il. Je
répondis que sa majesté n'avait pas besoin qu'on lui envoyât des
peintres d'Angleterre. «Que donnerez-vous au peintre?» me demanda-t-il.
Je lui répondis que, puisque son peintre avait surpassé de si loin mon
attente, je lui donnerais le double de ce que j'avais promis, et que,
s'il venait chez moi, je lui ferais présent de cent roupies pour acheter
un cheval. L'empereur approuva mes offres; mais, après avoir ajouté que
son peintre aimerait mieux toute autre chose que de l'argent, il revint
à me demander quel présent je lui ferais. Je lui dis que cela devait
dépendre de ma discrétion. Il en demeura d'accord. Cependant il voulut
savoir absolument quel présent je ferais. Je lui donnerai, répondis-je,
une bonne épée, un pistolet et un tableau. «Enfin, reprit le monarque,
vous demeurez d'accord que c'est un bon peintre; faites-le venir chez
vous, montrez-lui vos curiosités, et laissez-le choisir ce qu'il voudra.
Il vous donnera une de ses copies pour la faire voir en Angleterre et
prouver à vos Européens que nous sommes moins ignorans dans cet art
qu'ils ne se l'imaginent.» Il me pressa de choisir une des copies; je me
hâtai d'obéir: il la prit, l'enveloppa lui-même dans du papier, et la
mit dans la boîte qui avait servi à l'original, en marquant sa joie de
la victoire qu'il attribuait à son peintre. Je lui montrai alors un
petit portrait que j'avais de lui, mais dont la manière était fort
au-dessous de celle du peintre qui avait fait les copies, et je lui dis
que c'était la cause de mon erreur, parce que, sur le portrait qu'on
m'avait donné pour l'ouvrage d'un des meilleurs peintres du pays,
j'avais jugé de la capacité des autres. Il me demanda où je l'avais eu.
Je lui dis que je l'avais acheté d'un marchand. «Hé, comment,
répliqua-t-il, employez-vous de l'argent à ces choses-là? Ne savez-vous
pas que j'ai ce qu'il y a de plus parfait en ce genre? et ne vous
avais-je pas dit que je vous donnerais tout ce que vous pourriez
désirer?» Je lui répondis qu'il ne me convenait point de prendre la
liberté de demander, mais que je recevrais comme une grande marque
d'honneur tout ce qui me viendrait de sa majesté. «Si vous voulez mon
portrait, me dit-il, je vous en donnerai un pour vous et un pour votre
roi.» Je l'assurai que, s'il en voulait envoyer un au roi mon maître, je
serais fort aise de le porter, et qu'il serait reçu avec beaucoup de
satisfaction; mais j'ajoutai que, s'il m'était permis de prendre quelque
hardiesse, je prenais celle de lui en demander un pour moi-même, que je
garderais toute ma vie, et que je laisserais à ceux de ma maison comme
une glorieuse marque des faveurs qu'il m'accordait. «Je crois bien, me
dit-il, que votre roi s'en soucie peu; pour vous, je suis persuadé que
vous serez bien aise d'en avoir un, et je vous promets que vous
l'aurez.» En effet, il donna ordre sur-le-champ qu'on m'en fît un.»
L'empereur, qui était rentré dans son palais après le dorbar, envoya
chez Rhoé vers dix heures du soir. On le trouva au lit. Le sujet de ce
message était de lui faire demander la communication d'une peinture
qu'il regrettait de n'avoir pas encore vue, et la liberté d'en faire
tirer des copies pour ses femmes. Rhoé se leva, et se rendit au palais
avec sa peinture. Le monarque était assis les jambes croisées sur un
petit trône tout couvert de diamans, de perles et de rubis. Il avait
devant lui une table d'or massif, et sur cette table cinquante plaques
d'or enrichies de pierreries, les unes très-grandes et très-riches, les
autres de moindre grandeur, mais toutes couvertes de pierres fines. Les
grands étaient autour de lui, dans leur plus éclatante parure. Il
ordonna qu'on bût sans se contraindre, et l'on voyait dans la salle
quantité de grands flacons remplis de diverses sortes de vins.
«Lorsque je me fus approché de lui, raconte Rhoé, il me demanda des
nouvelles de la peinture. Je lui montrai deux portraits, dont il regarda
l'un avec étonnement. Il me demanda de qui il était. Je lui dis que
c'était le portrait d'une femme de mes amies qui était morte. «Me le
voulez-vous donner?» ajouta-t-il. Je répondis que je l'estimais plus que
tout ce que je possédais au monde, parce que c'était le portrait d'une
personne que j'avais aimée tendrement; mais que, si sa majesté voulait
excuser ma passion et la liberté que je prenais, je la prierais
volontiers d'accepter l'autre, qui était le portrait d'une dame
française, et d'une excellente main. Il me remercia; mais il me dit
qu'il n'avait de goût que pour celui qu'il me demandait, et qu'il
l'aimait autant que je pouvais l'aimer; ainsi, que, si je lui en faisais
présent, il l'estimerait plus que le plus rare joyau de son trésor. Je
lui répondis alors que je n'avais rien d'assez cher au monde pour le
refuser à sa majesté, lorsqu'elle paraissait le désirer avec tant
d'ardeur, et que je regrettais même de ne pouvoir lui donner quelque
témoignage plus important de ma passion pour son service. À ces derniers
termes, il s'inclina un peu; et la preuve que j'en donnais, me dit-il,
ne lui permettait pas d'en douter. Ensuite il me conjura de lui dire de
bonne foi dans quel pays du monde était cette belle femme. Je répondis
qu'elle était morte. Il ajouta qu'il approuvait beaucoup la tendresse
que j'avais pour elle; qu'il ne voulait pas m'ôter ce qui m'était si
cher, mais qu'il ferait voir le portrait à ses femmes, qu'il en ferait
tirer cinq copies par ses peintres, et que, si je reconnaissais mon
original entre ses copies, il promettait de me le rendre. Je protestai
que je l'avais donné de bon coeur, et que j'étais fort aise de l'honneur
que sa majesté m'avait fait de l'accepter. Il répliqua qu'il ne le
prendrait point, qu'il m'en aimait davantage, mais qu'il sentait bien
l'injustice qu'il y aurait à m'en priver; qu'il ne l'avait pris que
pour en faire tirer des copies; qu'il me le rendrait, et que ses femmes
en porteraient les copies sur elles. En effet, pour une miniature, on ne
pouvait rien voir de plus achevé. L'autre peinture, qui était à l'huile,
ne lui parut pas si belle.