Elle n'avait pas plus de vingt ans. Mandelslo la vit arriver

BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.

ABRÉGÉ

DE

L'HISTOIRE GÉNÉRALE

DES VOYAGES;

Par J.-F. LAHARPE.

TOME SIXIÈME.

[Illustration: Enseigne de l'éditeur]

PARIS,

MÉNARD ET DESENNE, FILS.

1825.

ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.

SECONDE PARTIE.

ASIE.

LIVRE DEUXIÈME.

CONTINENT DE L'INDE.

CHAPITRE VI.

Guzarate, Cambaye et Visapour.

Nous continuons de parcourir les dépendances du Mogol situées dans la

partie occidentale, retournant sur nos pas du Coromandel à la côte du

Malabar, et nous allons suivre le voyageur Mandelslo dans le Guzarate, à

Cambaye et à Visapour, avant d'entrer dans l'intérieur de l'empire

mogol, proprement nommé l'Indoustan.

On nous représente Mandelslo comme un de ces voyageurs extraordinaires

dans qui le désir de parcourir le globe de la terre est une passion, et

qui lui sacrifient jusqu'à l'espérance de leur fortune. Il était né

d'une famille distinguée dans le duché de Mecklembourg; et dès l'enfance

il avait été page du duc de Holstein. Ce prince ayant pris la résolution

d'envoyer une ambassade en Moscovie et en Perse, le jeune Mandelslo

marqua tant d'empressement pour visiter des régions si peu connues dans

sa patrie, qu'il obtint la permission, non-seulement de faire ce voyage

à la suite des ambassadeurs, en qualité de gentilhomme de la chambre du

duc, mais encore de se détacher de l'ambassade aussitôt que la

négociation serait terminée en Perse, et d'exécuter le dessein qu'il

avait de visiter le reste de l'Asie.

Il s'embarqua le 6 avril 1638, à Bender-Abassi, sur un navire anglais de

trois cents tonneaux et de vingt-quatre pièces de canon, avec deux

marchands anglais nommé Hall et Mandley, que le président du comptoir de

Surate faisait venir d'Ispahan pour les affaires de leur compagnie. Nous

passerons les détails de sa route pour le transporter tout de suite dans

le Guzarate.

Amedabad, capitale de ce royaume, est située à 23 degrés 32 minutes

nord, à dix-huit lieues de Cambaye, et quarante-cinq de Surate, sur une

petite rivière qui se perd dans l'Indus à peu de distance de ses murs.

Cette ville est grande et bien peuplée. Sa circonférence est d'environ

sept lieues, en y comprenant les faubourgs et quelques villages qui en

font partie. Ses murs sont fort larges, ses édifices ont un air étonnant

de grandeur et de magnificence, surtout les mosquées et le palais du

gouverneur de la province. On y fait une garde continuelle, et la

garnison est considérable, par la crainte où on est des Badoures,

peuples éloignés d'environ vingt-cinq lieues, qui ne reconnaissent point

l'autorité du Mogol, et qui se font redouter de ses sujets par leurs

incursions.

L'Asie n'a presque point de nation ni de marchandises qu'on ne trouve

dans Amedabad. Il s'y fait particulièrement une prodigieuse quantité

d'étoffes de soie et de coton. À la vérité, les ouvriers emploient

rarement la soie du pays, et moins encore celle de Perse, qui est trop

grosse et trop chère; mais ils se servent de soies chinoises, qui sont

très-fines, en les mêlant avec celle du Bengale, qui ne l'est pas tant,

quoiqu'elle le soit plus que celle de Perse. Ils font aussi des brocarts

d'or et d'argent; mais ils y mêlent trop de clinquant, ce qui les rend

fort inférieurs à ceux de Perse. Depuis que Mandelslo était arrivé à

Surate, ils avaient commencé à fabriquer une nouvelle étoffe de soie et

de coton à fleurs d'or, qu'on estimait beaucoup, et qui se vendait cinq

écus l'aune: mais l'usage en était défendu aux habitans du pays, et

l'empereur se l'était réservé, en permettant néanmoins aux étrangers

d'en transporter hors de ses états. On faisait librement dans les

manufactures d'Amedabad toutes sortes de satins et des velours de toutes

couleurs; du taffetas, du satin à doubler, de fil et de soie; des

alcatifs ou des tapis à fond d'or, de soie et de laine, moins bons à la

vérité que ceux de Perse, et toutes sortes de toiles de coton.

Les autres marchandises qui s'y vendent le plus, sont le sucre candi, la

cassonade, le cumin, le miel, la gomme laque, l'opium, le borax, le

gingembre sec et confit, les mirobolans, et toutes sortes de confitures;

le salpêtre, le sel ammoniac et l'indigo, qui n'y est connu que sous le

nom d'_anil_, et que la nature y produit en grande abondance. On y

trouve aussi des diamans; mais, comme on les y porte de Golconde et de

Visapour, on peut les avoir ailleurs à moindre prix. Le musc et l'ambre

gris n'y sont pas des marchandises rares, quoique le pays n'en produise

point.

Un commerce des plus considérables d'Amedabad, est celui du change. Les

banians font des traites et des remises pour toutes les parties de

l'Asie, et jusqu'à Constantinople; ils y trouvent d'autant plus

d'avantages, que, malgré les dépenses continuelles du Mogol pour

l'entretien d'un grand nombre de soldats, dont l'unique office est de

veiller à la sûreté publique, les rasbouts et d'autres brigands rendent

les grands chemins fort dangereux.

D'un autre côté, les marchandises ne paient rien à l'entrée ni à la

sortie d'Amedabad; on est quitte pour un présent qui se fait au katoual,

d'environ quinze sous par charrette. Les seules marchandises de

contrebande, pour les habitans comme pour les étrangers, sont la poudre

à canon, le plomb et le salpêtre, qui ne peuvent se transporter sans une

permission du gouverneur: mais on l'obtient facilement avec une légère

marque de reconnaissance.

Cette riche et grande ville renferme dans son territoire vingt-cinq gros

bourgs et deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit villages. Son

revenu monte à plus de six millions d'écus, dont le gouverneur dispose

avec la seule charge de faire subsister les troupes qu'il est obligé

d'entretenir pour le service de l'état, et particulièrement contre les

voleurs, quoique souvent il les protége jusqu'à partager avec eux le

fruit de leurs brigandages.

Mandelslo employa plusieurs jours à visiter quelques tombeaux qui sont

aux environs de la ville. On admire particulièrement celui qui est dans

le village de Kirkéeis. C'est l'ouvrage d'un roi de Guzarate, qui l'a

fait élever à l'honneur d'un juge qui avait été son précepteur, et dont

on prétend que la sainteté s'est fait connaître par plusieurs miracles.

Tout l'édifice, dans lequel on compte jusqu'à quatre cent quarante

colonnes de trente pieds de hauteur, est de marbre, comme le pavé, et

sert aussi de tombeau à trois rois qui ont souhaité d'y être ensevelis

avec leurs familles. À l'entrée de ce beau monument on voit une grande

citerne remplie d'eau et fermée d'une muraille qui est percée de toutes

parts d'un grand nombre de fenêtres. La superstition attire dans ce lieu

des troupes de pèlerins. C'est dans le même village que se fait le

meilleur indigo du pays.

Une lieue plus loin, on trouve une belle maison accompagnée d'un grand

jardin, ouvrage de Tchou-Tchimâ, empereur du Mogol, après la victoire

qu'il remporta sur le sultan Mahomet Begheram, dernier roi du Guzarate,

et qui lui fit unir ce royaume à ses états. On n'oublia pas de faire

voir à Mandelslo un tombeau nommé Bety-Chuit, c'est-à-dire la honte

d'une fille, et dont on lui raconta l'origine. Un riche marchand, nommé

_Hadjom-Madjom_, étant devenu amoureux de sa fille, et cherchant des

prétextes pour justifier l'inceste, alla trouver le juge ecclésiastique,

et lui dit que dès sa jeunesse il avait pris plaisir à planter un

jardin, qu'il l'avait cultivé avec beaucoup de soin, et qu'on y voyait

les plus beaux fruits; que ce spectacle causait de la jalousie à ses

voisins, et qu'il en était importuné tous les jours; mais qu'il ne

pouvait leur abandonner un bien si cher, et qu'il était résolu d'en

jouir lui-même, si le juge voulait approuver ses intentions par écrit.

Cet exposé lui fit obtenir une déclaration favorable qu'il fit voir à sa

fille: mais ne tirant aucun fruit de son autorité ni de la permission du

juge, il la viola. Mahomet Begheram, informé de son crime, lui fit

trancher la tête, et permit que de ses biens on lui bâtît ce monument,

qui rend témoignage du crime et de la punition.

C'est à peu de distance d'Amedabad que commencent à s'élever les

effroyables montagnes de Marva, qui s'étendent plus de soixante-dix

lieues vers Agra, et plus de cent vers Oughen, domaine de Rana, prince

qu'on croyait descendu en ligne directe du célèbre Porus. C'est là

qu'est situé le château de Gourkhetto, que sa situation dans ces lieux

inaccessibles a fait passer long-temps pour imprenable, et que le

grand-mogol n'a pas eu peu de peine à subjuguer. La montagne qui est

entre Amedabad et Trappé est le séjour d'un autre radja, que les bois et

les déserts ont conservé jusqu'à présent dans l'indépendance. Le radja

d'Ider est vassal de l'empire; mais sa situation lui donnant les mêmes

avantages, il se dispense souvent d'obéir aux ordres du Mogol.

Un des plus beaux jardins d'Amedabad est celui qui porte le nom de

Schahbag, ou jardin du roi. Il est situé dans le faubourg de Begampour,

et fermé d'une grande muraille. On n'en admire pas moins l'édifice,

dont les fossés sont pleins d'eau, et les appartemens très-riches. De là

Mandelslo se rendit par un pont de pierre d'environ quatre cents pas de

long, dans le jardin de Nikcinabag, c'est-à-dire joyau, et qui passe

pour l'ouvrage d'une femme. Il n'est pas remarquable par sa grandeur,

non plus que le bâtiment qui l'accompagne; mais la situation de l'un et

de l'autre est si avantageuse, qu'elle fait découvrir toute la campagne

voisine, et qu'elle forme sur les avenues du pont une des plus belles

perspectives que Mandelslo eût jamais vues. Le milieu du jardin offre un

grand réservoir d'eau, qui n'est composé que d'eau de pluie pendant

l'hiver, mais qu'on entretient pendant l'été avec le secours de

plusieurs machines, par lesquelles plusieurs boeufs tirent de l'eau de

divers puits fort profonds qui ne tarissent jamais. On y va rarement

sans rencontrer quelques femmes qui s'y baignent; aussi l'usage en

exclut-il les Indiens; mais la qualité d'étranger en fit obtenir

l'entrée à Mandelslo. Tant de jardins dont la ville est environnée, et

les arbres dont les rues sont remplies, lui donnent de loin l'apparence

d'une grande forêt. Le chemin qui se nomme Baschaban, et qui conduit

dans un village éloigné de six lieues, est bordé de deux lignes de

cocotiers, qui donnent sans cesse de l'ombre aux voyageurs; mais il

n'approche pas de celui qui mène d'Agra jusqu'à Brampour, et qui ne fait

qu'une seule allée, dont la longueur est de cent cinquante lieues

d'Allemagne. Tous ces arbres logent et nourrissent une incroyable

quantité de singes, parmi lesquels il s'en trouve d'aussi grands que des

lévriers, et d'assez puissans pour attaquer un homme: ce qui n'arrive

jamais néanmoins, s'ils ne sont irrités. La plupart sont d'un vert brun;

ils ont la barbe et les sourcils longs et blancs; ces animaux, que les

banians laissent multiplier à l'infini par un principe de religion, sont

si familiers, qu'ils entrent dans les maisons à toute heure, en si grand

nombre et si librement, que les marchands de fruits et de confitures ont

beaucoup de peine à conserver leurs marchandises. Mandelslo en compta un

jour, dans la maison des Anglais, cinquante à la fois, qui semblaient

s'y être rendus exprès pour l'amuser par leurs postures et leurs

grimaces. Un autre jour qu'il leur avait jeté quelques amandes, ils le

suivirent jusqu'à sa chambre, où ils s'accoutumèrent à lui aller

demander leur déjeuner tous les matins. Comme ils ne faisaient plus

difficulté de prendre du pain et du fruit de sa main, il en retenait

quelquefois un par la pate, pour obliger les autres à lui faire la

grimace, jusqu'à ce qu'il les vît prêts à se jeter sur lui.

Le gouverneur d'Amedabad entretient de son revenu, pour le service du

grand-mogol, douze mille chevaux et cinquante éléphans. Il porte le

titre de radja ou de prince. C'était alors Arab-Khan, homme de soixante

ans, dont on faisait monter les richesses à plus de cinquante millions

de piastres. Il avait marié depuis peu sa fille au second fils du

grand-mogol; et pour l'envoyer à la cour, il l'avait fait accompagner de

vingt éléphans, de mille chevaux, et de six cents charrettes chargées

des plus riches étoffes et de tout ce qu'il avait pu rassembler de

précieux. Sa cour était composée de plus de cinq cents personnes, dont

quatre cents étaient ses esclaves. Ils étaient nourris tous dans sa

maison; et l'on assura Mandelslo que, sans compter ses écuries, où il

nourrissait quatre à cinq cents chevaux, et cinquante éléphans, sa

dépense domestique montait chaque mois à plus de cent mille écus. Ses

principaux officiers étaient vêtus magnifiquement. Pour lui, négligeant

assez le soin de sa parure, il portait une veste de simple toile de

coton, excepté les jours qu'il se faisait voir dans la ville, ou qu'il

la traversait pour se rendre à la campagne. Il paraissait alors dans

l'équipage le plus fastueux, assis ordinairement sur une espèce de

trône, qui était porté par un éléphant couvert des plus riches tapis de

Perse, escorté d'une garde de deux cents hommes, avec un grand nombre de

beaux chevaux de main, et précédé de plusieurs étendards de diverses

couleurs.

Mandelslo s'étend sur quelques visites qu'il lui rendit avec le

directeur anglais. «Il nous fit asseoir, dit-il, près de quelques

seigneurs qui étaient avec lui. Quoiqu'il traitât d'affaires, il eut

d'abord l'attention de nous entretenir quelques momens; et je remarquai

qu'il prenait plaisir à me voir en habit du pays. Il faisait expédier

divers ordres; il en écrivait lui-même. Mais ces occupations ne

l'empêchaient pas d'avoir à la bouche une pipe, qu'un valet soutenait

d'une main, et dont il allumait le tabac de l'autre. Il sortit bientôt

pour aller faire la revue de quelques compagnies de cavalerie et

d'infanterie qui étaient rangées en bataille dans la cour. Après avoir

visité leurs armes, il les fit tirer au blanc, pour juger de leur

adresse, et pour augmenter la paie des plus habiles aux dépens de celle

des autres, qu'il diminuait d'autant. Nous pensions à nous retirer; mais

il nous fit dire qu'il voulait que nous dînassions avec lui. Dans

l'intervalle, on nous servit des fruits, dont une bonne partie fut

envoyée au comptoir anglais par son ordre. À son retour, il se fit

apporter un petit cabinet d'or enrichi de pierreries, dont il tira deux

layettes. Dans l'une, il prit de l'opium, et dans l'autre du bengh,

espèce de poudre qui se fait des feuilles et de la graine de chenevis,

et dont les Mogols prennent pour s'exciter aux voluptés des sens. Après

en avoir pris une cuillerée, il m'envoya le cabinet. «Il est impossible,

me dit-il, que, pendant votre séjour d'Ispahan, vous n'ayez pas appris

l'usage de cette drogue. Vous me ferez plaisir d'en goûter, et vous la

trouverez aussi bonne que celle de Perse.» J'eus la complaisance d'en

prendre, et le directeur suivit mon exemple, quoique ni l'un ni l'autre

nous n'en eussions jamais pris, et que nous y trouvassions peu de goût.

Dans la conversation qui suivit, le gouverneur parla du roi de Perse et

de sa cour en homme fort mécontent. «Schah-Séfi, me dit-il, a pris le

sceptre avec des mains sanglantes. Le commencement de son règne a coûté

la vie à quantité de personnes de toute sorte de condition, d'âge et de

sexe. La cruauté est héréditaire dans sa maison; il la tient de

Schah-Abbas, son aïeul, et jamais il ne faut espérer qu'il se défasse

d'une qualité qui lui est naturelle. C'est la seule raison qui porte ses

officiers à se jeter entre les bras du Mogol. Je veux croire qu'il a de

l'esprit; mais de ce côté même, il n'y a pas plus de comparaison entre

lui et le Mogol qu'entre la pauvreté de l'un et les immenses richesses

de l'autre. L'empereur mon maître a de quoi faire la guerre à trois rois

de Perse.»

«Je me gardai bien d'entrer en contestation avec lui sur une matière si

délicate. Je lui dis qu'il était vrai que ce que j'avais vu des

richesses de Perse n'était pas comparable avec ce que je commençais à

voir dans les états du grand-mogol; mais qu'il fallait avouer aussi que

la Perse avait un avantage inestimable, qui consistait en un grand

nombre de kisilbachs[1], avec lesquels le roi de Perse était en état

d'entreprendre la conquête de toute l'Asie. Je lui tenais ce langage à

dessein, parce que je savais qu'il était kisilbach, et qu'il serait

flatté de l'opinion que je marquais de cette milice. En effet, il me

dit qu'il était forcé d'en demeurer d'accord; et se tournant vers un

seigneur qui était Persan comme lui, il lui dit: «Je crois que ce jeune

homme a du coeur, puisqu'il parle avec tant d'estime de ceux qui en

ont.»

[Note 1: Milice de Perse.]

«Le dîner fut servi avec plus de pompe que le précédent. Un écuyer

tranchant, assis au milieu des grands vases dans lesquels on apportait

les viandes, en mettait avec une cuillère dans de petits plats qu'on

servait devant nous. Le gouverneur même nous servit quelquefois, pour

nous témoigner son estime par cette marque de faveur. La salle était

remplie d'officiers de guerre, dont les uns se tenaient debout la pique

à la main, et les autres étaient assis près d'un réservoir d'eau qui

s'offrait dans le même lieu. Après le dîner, le gouverneur, en nous

congédiant, nous dit qu'il regrettait que ses affaires ne lui permissent

pas de nous donner le divertissement des danseuses du pays.»

Ce seigneur était homme d'esprit, mais fier, et d'une sévérité dans son

gouvernement qui tenait de la cruauté. Dans un autre dîner, il déclara

qu'il voulait donner le reste du jour à la joie. Vingt danseuses, qui

furent averties par ses ordres, arrivèrent aussitôt, se dépouillèrent de

leurs habits, et se mirent à chanter et à danser nues avec plus de

justesse et de légèreté que nos danseurs de corde. Elles avaient de

petits cerceaux, dans lesquels un singe n'aurait pas passé avec plus de

souplesse. Tous leurs mouvemens se faisaient en cadence, au son d'une

musique qui était composée d'une timbale, d'un hautbois et de quelques

petits tambours. Elles avaient dansé deux heures, lorsque le gouverneur

demanda une autre troupe de danseuses. On vint lui dire qu'elles étaient

malades, et qu'elles ne pouvaient danser ce jour-là. Il renouvela le

même ordre, auquel il ajouta celui de les amener dans l'état où elles

étaient; et ses gens répétant la même excuse, il tourna son ressentiment

contre eux. Ces malheureux, qui craignaient la bastonnade, se jetèrent à

ses pieds, et lui avouèrent que les danseuses n'étaient pas malades;

mais qu'étant employées dans un autre lieu, elles refusaient de venir,

parce qu'elles savaient que le gouverneur ne les paierait point. Il en

rit. Cependant il les fit amener sur-le-champ par un détachement de ses

gardes; et lorsqu'elles furent entrées dans la salle, il ordonna qu'on

leur tranchât la tête. Elles demandèrent la vie avec des pleurs et des

cris épouvantables; mais il voulut être obéi; et l'exécution se fit aux

yeux de toute l'assemblée, sans que les seigneurs osassent intercéder

pour ces infortunées, qui étaient au nombre de huit.

Cet étrange spectacle causa beaucoup d'étonnement aux étrangers. Le

gouverneur s'en aperçut, se mit à rire, et leur dit: «Pourquoi cette

surprise, messieurs? Si j'en usais autrement, je ne serais bientôt plus

maître dans Amedabad. Il faut prévenir par la crainte le mépris qu'on

ferait de mon autorité.» Ainsi les despotes se rendent justice. Ils

avouent qu'ils ne peuvent échapper au mépris qu'en inspirant la crainte,

et ils ne sentent pas que par-là même ils sont très-méprisables.

Mandelslo partit pour Cambaye avec un jeune facteur anglais, qui ne

faisait ce voyage que pour l'obliger, et par l'ordre du directeur. La

crainte des rasbouts lui fit prendre une escorte de huit pions,

c'est-à-dire huit soldats à pied, armés de piques et de rondaches, outre

l'arc et les flèches. Cette milice est d'autant plus commode qu'elle ne

dédaigne pas de servir de laquais, et qu'elle marche toujours à la tête

des chevaux. Elle se loue d'ailleurs à si bas prix, qu'il n'en coûta que

huit écus à Mandelslo pour trois jours, pendant lesquels il fit treize

lieues. On en compte huit jusqu'au village de Sergountra, dans lequel il

ne vit rien de plus remarquable qu'une grande citerne où l'eau de pluie

se conserve pendant toute l'année. Cinq lieues de plus le firent arriver

à la vue de Cambaye. Il s'y logea chez un marchand maure, dans l'absence

du facteur anglais de cette ville.

Cambaye est située à seize lieues de Broitschia, dans un lieu fort

sablonneux, au fond et sur le bord d'une grande baie, où la rivière du

May se décharge après avoir lavé ses murs. Son port n'est pas commode:

quoique la haute marée y amène plus de sept brasses d'eau, les navires y

demeurent à sec, après le reflux, dans le sable et dans la boue, dont le

fond est toujours mêlé. La ville est ceinte d'une fort belle muraille

de pierres de taille. Elle a douze portes, de grandes maisons, et des

rues droites et larges, dont la plupart ont leurs barrières qui se

ferment la nuit. Elle est incomparablement plus grande que Surate, et sa

circonférence n'a pas moins de deux lieues.

On y compte trois bazars ou marchés, et quatre belles citernes capables

de fournir de l'eau à tous les habitans dans les plus grandes

sécheresses. La plupart sont des païens, banians ou rasbouts, dont les

uns sont adonnés au commerce, et les autres à la profession des armes.

Leur plus grand trafic est à Diu, à la Mecque, en Perse, à Achem, et à

Goa, où ils portent toutes sortes d'étoffes de soie et de coton pour en

rapporter de l'or et de l'argent monnayé, c'est-à-dire des ducats, des

sequins et des piastres, avec diverses marchandises des mêmes lieux.

[Illustration: _Elle se versa sur la tête un vase d'huile

odoriférante._]

Après avoir employé quelques heures à visiter la ville, Mandelslo se

laissa conduire hors des murs, dans quinze ou seize beaux jardins, qui

n'approchaient pas néanmoins d'un autre où son guide le fit monter par

un escalier de pierre composé de plusieurs marches; il est accompagné de

trois corps-de-logis, dont l'un contient plusieurs beaux appartemens. Au

centre du jardin on voit, sur un lieu fort élevé, le tombeau du

mahométan dont il est l'ouvrage: il n'y a point de situation dont la vue

soit si belle, non-seulement vers la mer, mais du côté de la terre, où

l'on découvre la plus belle campagne du monde. Ce lieu a tant

d'agrémens, que le grand-mogol, étant un jour à Cambaye, voulut y loger,

et fit ôter les pierres du monument pour y faire dresser sa tente. Ce

despote n'avait donc pas assez de toute l'étendue de son vaste empire?

Il fallait pour un moment de plaisir, troubler la demeure paisible des

morts, et disperser les pierres des tombeaux, comme si les monarques ne

pouvaient jamais jouir qu'en détruisant!

Tandis que Mandelslo cherchait à satisfaire sa curiosité, le facteur

anglais, qui était revenu au comptoir de sa nation, vint lui faire des

reproches d'avoir préféré une maison mahométane à la sienne; et,

s'offrant à l'accompagner dans ses observations, il lui promit pour le

lendemain le spectacle d'une Indienne qui devait se brûler

volontairement. En effet, ils se rendirent ensemble hors de la ville,

sur le bord de la rivière, qui était le lieu marqué pour cette funeste

cérémonie. L'Indienne était veuve d'un rasbout qui avait été tué à deux

cents lieues de Cambaye; en apprenant la mort de son mari, elle avait

promis au ciel de ne pas lui survivre. Comme le grand-mogol et ses

officiers n'épargnent rien pour abolir un usage si barbare, on avait

résisté long-temps à ses désirs; et le gouverneur de Cambaye les avait

combattus lui-même en s'efforçant de lui persuader que les nouvelles qui

lui faisaient haïr la vie étaient encore incertaines; mais, ses

instances redoublant de jour en jour, on lui avait enfin permis de

satisfaire aux lois de sa religion.

Elle n'avait pas plus de vingt ans. Mandelslo la vit arriver au lieu de

son supplice avec tant de constance et de gaieté, qu'il crut qu'on avait

troublé sa raison par une dose extraordinaire d'opium, dont l'usage est

fort commun dans les Indes. Son cortége formait une longue procession

qui était précédée de la musique du pays, c'est-à-dire de hautbois et de

timbales; quantité de filles et de femmes chantaient et dansaient autour

de la victime; elle était parée de ses plus beaux habits; ses bras, ses

doigts et ses jambes étaient chargés de bracelets, de bagues et de

carcans; une troupe d'hommes et d'enfans fermait la marche.

Le bûcher qui l'attendait sur la rive était de bois d'abricotier, mêlé

de sandal et de cannelle. Aussitôt qu'elle put l'apercevoir, elle

s'arrêta quelques momens pour le regarder d'un oeil où Mandelslo crut

découvrir du mépris; et, prenant congé de ses parens et de ses amis,

elle distribua parmi eux ses bracelets et ses bagues. Mandelslo se

tenait à cheval auprès d'elle avec deux marchands anglais. «Je crois

dit-il, que mon air lui fit connaître qu'elle me faisait pitié, et ce

fut apparemment par cette raison qu'elle me jeta un de ses bracelets que

j'acceptai heureusement, et que je garde encore en mémoire d'un si

triste événement. Lorsqu'elle fut montée sur le bûcher, on y mit le

feu; elle se versa sur la tête un vase d'huile odoriférante, où la

flamme ayant pris aussitôt, elle fut étouffée en un instant, sans qu'on

vît aucune altération sur son visage. Quelques assistans jetèrent dans

le bûcher plusieurs cruches d'huile qui, précipitant l'action des

flammes, achevèrent de réduire le corps en cendres. Les cris de

l'assemblée auraient empêché d'entendre ceux de la veuve, quand elle

aurait eu le temps d'en pousser.»

Mandelslo ayant passé quelques jours à Cambaye, partit avec beaucoup

d'admiration pour la politesse des habitans. «On sera surpris, dit-il,

si j'assure qu'on trouve peut-être plus de civilité aux Indes que parmi

ceux qui croient la posséder seuls.»

En retournant vers Amedabad, Mandelslo arriva si tard à Serquatra, que

les banians, qui ne se servent point de chandelles, de peur que les

mouches et les papillons ne s'y viennent brûler, refusèrent de lui

ouvrir leurs portes. À l'occasion de l'embarras auquel il fut exposé

pour la nourriture de ses chevaux, il observe que dans l'Indoustan,

comme on l'a déjà remarqué de plusieurs autres pays des Indes, l'avoine

étant inconnue et l'herbe fort rare, on nourrit les bêtes de selle et de

somme d'une pâte composée de sucre et de farine, dans laquelle on mêle

quelquefois un peu de beurre.

Le lendemain, après avoir fait cinq lieues jusqu'à un grand village dont

il ne rapporte pas le nom, sa curiosité le conduisit au jardin de

Tschiebag, le plus beau sans contredit de toutes les Indes; il doit son

origine à la victoire du grand-mogol sur le dernier roi de Guzarate; et

de là lui vient son nom qui signifie jardin de conquête. Il est situé

dans un des plus agréables lieux du monde, sur le bord d'un grand étang,

avec plusieurs pavillons du côté de l'eau, et une muraille très-haute

vers Amedabad. Le corps de logis et le caravansérail dont il est

accompagné sont dignes du monarque qui les a bâtis; le jardin offre

diverses allées d'arbres fruitiers, tels que des orangers et des

citronniers de toutes les espèces, des grenadiers, des dattiers, des

amandiers, des mûriers, des tamariniers, des manguiers et des cocotiers.

Ces arbres y sont en si grand nombre, et plantés à si peu de distance,

que, faisant régner l'ombre de toutes parts, on y jouit continuellement

d'une délicieuse fraîcheur; les branches sont chargées de singes qui ne

contribuent pas peu à l'agrément d'un si beau lieu. Mandelslo, qui était

à cheval et qui se trouva importuné des gambades que ces animaux

faisaient autour de lui, en tua deux à coups de pistolet; ce qui parut

irriter si furieusement les autres, qu'il les crut prêts à l'attaquer;

cependant, malgré leurs cris et leurs grimaces, ils ne lui voyaient pas

plus tôt tourner bride qu'ils se réfugiaient sur les arbres.

Un heureux hasard lui fit trouver dans le faubourg d'Amedabad une

caravane d'environ deux cents marchands anglais et banians qui étaient

en chemin pour Agra, l'une des capitales de l'empire mogol. Il profita

d'une occasion sans laquelle son départ aurait été retardé long-temps.

Le directeur anglais leur avait accordé de puissantes recommandations.

Il se mit en marche le 29 octobre, dans le plus beau chemin du monde: on

rencontre très-peu de villages. Le sixième jour il arriva devant les

murs de la ville d'Héribath, après avoir fait cinquante lieues. Cette

place est de grandeur médiocre; elle n'a ni portes ni murailles depuis

qu'elles ont été détruites par Tamerlan. On voit encore les ruines de

son château sur une montagne voisine.

Entre cette ville et celle de Dantighes, qui en est éloignée de

cinquante lieues, on est continuellement exposé aux courses des

rasbouts. Les officiers de la caravane se disposèrent à recevoir ces

brigands en faisant filer leurs charrettes et les soldats de l'escorte

dans un ordre qui les mettait en état de se secourir sans confusion. À

cinquante lieues de Dantighes, on arriva près du village de Siedek, qui

est accompagné d'un fort beau château. Les rasbouts qui s'étaient

présentés par intervalles causèrent moins de mal aux marchands que de

crainte. On cessa de les voir entre Siedek et Agra, où l'on parvint

heureusement.

Le grand-mogol, ou l'empereur de l'Indoustan, changent souvent de

demeure. L'empire n'a pas de ville un peu considérable où ce monarque

n'ait un palais; mais il n'y en a point qui lui plaisent plus qu'Agra,

et Mandelslo la regarde en effet comme la plus belle ville de ses états.

Il s'associa ensuite avec un Hollandais qui faisait le voyage d'Agra

jusqu'à Lahor; le chemin n'est qu'une allée tirée à la ligne, et bordée

de dattiers, de cocotiers et d'autres arbres qui défendent les voyageurs

des ardeurs excessives du soleil. Les belles maisons qui se présentent

de toute part, amusaient continuellement les yeux de Mandelslo; tandis

que les singes, les perroquets, les paons lui offraient un autre

spectacle, et donnaient même quelquefois de l'exercice à ses armes. Il

tua un gros serpent, un léopard et un chevreuil qui se trouvèrent dans

son chemin. Les banians de la caravane s'affligeaient de lui voir ôter à

des animaux une vie qu'il ne pouvait leur donner, et que le ciel ne leur

accordait que pour le glorifier. Lorsqu'ils lui voyaient porter la main

au pistolet, ils paraissaient irrités qu'il prît plaisir à violer en

leur présence les lois de leur religion, et s'il avait la complaisance

de leur épargner ce chagrin, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour

lui plaire.

La plupart des habitans de Lahor ayant embrassé le mahométisme, on y

voit un grand nombre de mosquées et de bains publics. Mandelslo eut la

curiosité de voir un de ces bains, et de s'y baigner à la mode du pays.

Il le trouva bâti à la persane, avec une voûte plate, et divisé en

plusieurs appartemens de forme à demi ronde, fort étroits à l'entrée,

larges au fond, chacun ayant sa porte particulière, et deux cuves en

pierre de taille, dans lesquelles on fait entrer l'eau par des robinets

de cuivre, au degré de chaleur qu'on désire. Après avoir pris le bain,

on le fit asseoir sur une pierre de sept à huit pieds de long, et large

de quatre, où le baigneur lui frotta le corps avec un gantelet de crin.

Il voulait aussi lui frotter la plante des pieds avec une poignée de

sable; mais voyant qu'il avait peine à supporter cette opération, il lui

demanda s'il était chrétien; et lorsqu'il eut appris qu'il l'était, il

lui donna le gantelet, en le priant de se frotter lui-même les pieds,

quoiqu'il ne fît pas difficulté de lui frotter le reste du corps. Un

homme de petite taille, qui parut ensuite, le fit coucher sur la même

pierre, et, s'étant mis à genoux sur ses reins, il lui frotta le dos

avec les mains, depuis l'épine jusqu'au côté, en l'assurant que le bain

lui servirait peu, s'il ne souffrait qu'on fît couler ainsi dans les

autres membres le sang qui pourrait se corrompre dans cette partie du

corps.

Mandelslo ne vit rien de plus curieux aux environs de Lahor qu'un des

jardins de l'empereur, qui en est à deux jours de chemin; mais dans ce

voyage qu'il fit par amusement, il prit plaisir aux différentes montures

dont on le fit changer successivement. On lui donna d'abord un chameau,

ensuite un éléphant, et puis un boeuf, qui, trottant furieusement, et

levant les pieds jusqu'aux étriers, lui faisait faire six bonnes lieues

en quatre heures.

Le séjour de Lahor lui plaisait beaucoup mais il reçut des lettres

d'Agra, par lesquelles on le pressait de retourner à Surate, s'il

voulait profiter du départ de quelques vaisseaux anglais, sur lesquels

le président, qui avait achevé le temps ordinaire de son emploi, devait

s'embarquer pour retourner en Angleterre. Il ne balança point à se

mettre dans la compagnie de quelques marchands mogols qui partaient pour

Amedabad. En arrivant dans cette ville, il y trouva des lettres du

président, qui l'invitait à profiter d'une forte caravane, que le

gouverneur d'Amedabad avait ordre de former le plus promptement qu'il

serait possible pour se rendre à Surate avant sa démission, et pour

assister à la fête qui devait accompagner cette cérémonie. Pendant qu'on

préparait la caravane, il eut le spectacle d'un feu d'artifice à

l'indienne; toutes les fenêtres du méidan étaient bordées de lampes,

devant lesquelles on avait placé des flacons de verre remplis d'eau de

plusieurs couleurs. Cette illumination lui parut charmante: on alluma le

feu, qui consistait en fusées de différentes formes; quantité de lampes

suspendues à des roues paraissaient immobiles, quoique les roues

tournassent incessamment avec beaucoup de vitesse.

Aussitôt que la caravane fut assemblée, Mandelslo se mit en chemin avec

le directeur d'Amedabad, et trois autres Anglais qui devaient assister

aussi à la fête de Surate. Ils prirent le devant sous l'escorte de vingt

pions, après avoir laissé ordre à la caravane de faire toute la

diligence possible pour les suivre. Ils emmenaient quatre charrettes et

quelques chevaux. Les pions, qui portaient leurs armes et leurs

étendards, suivaient à pied le train des voitures. Mandelslo fait

observer qu'aux Indes il n'y a point de personne un peu distinguée qui

ne fasse porter devant soi une espèce d'étendard, qui sert, dit-il,

comme de bannière.

Le premier jour ils traversèrent la rivière de Vasset, d'où ils allèrent

passer la nuit dans le fort de Saselpour. Pansfeld, facteur anglais de

Brodra, qui vint au-devant d'eux jusqu'à ce fort, les traita le

lendemain fort magnifiquement dans le lieu de sa résidence. Ils en

partirent vers le soir pour se loger la nuit suivante dans un grand

jardin; et le jour d'après, continuant heureusement leur voyage, ils

allèrent camper proche d'une citerne nommée Sambor. Les habitans du

pays, qui virent arriver en même temps une caravane hollandaise de deux

cents charrettes, craignirent que toute leur eau ne fût consommée par un

si grand nombre d'étrangers. Ils en défendirent l'approche aux Anglais,

qui étaient arrivés les premiers, ce qui obligea le directeur de faire

avancer quinze pions, avec ordre d'employer la force; mais, en

approchant de la citerne, ils la trouvèrent gardée par trente paysans

bien armés qui se présentèrent avec beaucoup de résolution. Les pions

couchèrent en joue et tirèrent l'épée. Cette vigueur étonna les paysans,

et leur fit prendre le parti de se retirer; mais, pendant que le

directeur faisait puiser de l'eau, ils tirèrent quelques flèches et

trois coups de mousquet, qui blessèrent cinq de ses gens. Alors les

pions, faisant feu sans ménagement, tuèrent trois de leurs ennemis, dont

Mandelslo vit emporter les corps dans le village. Une action si vive

aurait eu des suites plus sanglantes, si l'arrivée de la caravane

hollandaise n'avait achevé de contenir les Indiens.

Cependant ce n'était que le prélude d'une aventure plus dangereuse.

Pendant que les Anglais étaient tranquillement à souper, un marchand

hollandais vint leur donner avis qu'on avait vu sur le chemin deux cents

rasbouts qui avaient fait plusieurs vols depuis quelques jours, et que

le jour précédent ils avaient tué six hommes à peu de distance de

Sambor. La caravane hollandaise ne laissa pas de décamper à minuit.

«Nous la suivîmes, raconte Mandelslo; mais, comme elle marchait plus

lentement que nous, nous ne fûmes pas long-temps à la passer. Le matin

nous découvrîmes un _holacueur_, c'est-à-dire un de ces trompettes qui

marchent ordinairement à la tête des caravanes en sonnant d'un

instrument de cuivre beaucoup plus long que nos trompettes. Dès qu'il

nous eut aperçus, il se jeta dans une forêt voisine, où il se mit à

sonner de toute sa force, ce qui nous fit prévoir que nous aurions

bientôt les rasbouts sur les bras. En effet, nous vîmes sortir des deux

côtés de la forêt un grand nombre de ces brigands armés de piques, de

rondaches, d'arcs et de flèches, mais sans armes à feu. Nous avions eu

la précaution de charger les nôtres, qui ne consistaient qu'en quatre

fusils et trois paires de pistolets. Le directeur et moi nous montâmes à

cheval, et nous donnâmes les fusils aux marchands qui étaient dans les

voitures, avec ordre de ne tirer qu'à bout portant. Nos armes étaient

chargées à cartouches, et les rasbouts marchaient si serrés, que de la

première décharge nous en vîmes tomber trois. Ils nous tirèrent quelques

flèches, dont ils nous blessèrent un boeuf et deux pions. J'en reçus une

dans le pommeau de ma selle, et le directeur eut un coup dans son

turban. Aussitôt que la caravane hollandaise entendit tirer, elle se

hâta de nous envoyer dix de ses pions; mais, avant qu'ils fussent en

état de nous secourir, le danger devint fort grand pour ma vie. Je me

vis attaqué de toutes parts, et je reçus deux coups de pique dans mon

collet de buffle, qui me sauva heureusement la vie. Deux rasbouts

prirent mon cheval par la bride, et se disposaient à m'emmener

prisonnier; mais je mis l'un hors de combat d'un coup de pistolet que je

lui donnai dans l'épaule; et le directeur anglais, qui vint à mon

secours, me dégagea de l'autre. Cependant les pions des Hollandais

approchèrent, et toute la caravane étant arrivée presqu'en même temps,

les rasbouts se retirèrent dans la forêt, laissant six hommes morts sur

le champ de bataille, et n'ayant pas peu de peine à traîner leurs

blessés. Nous perdîmes deux pions, et nous en eûmes huit blessés, sans

compter le directeur anglais, qui le fut légèrement. Cette leçon nous

fit marcher en bon ordre avec la caravane, dans l'opinion que nos

ennemis reviendraient en plus grand nombre; mais ils ne reparurent

point, et nous arrivâmes vers midi à Broitschia, d'où nous partîmes à

quatre heures pour traverser la rivière, et pour faire encore cinq

cosses jusqu'au village d'Enclasser. Le lendemain 26 décembre, nous

arrivâmes à Surate.»

Avant de quitter Surate, Mandelslo fait observer que le grand-mogol qui

régnait de son temps était Schah-Khoram, second fils de Djehan-Guir, et

qu'il avait usurpé la couronne sur le prince Pelaghi son neveu, que les

ambassadeurs du duc de Holstein avaient trouvé à Casbin en arrivant en

Perse. L'âge de Khoram était alors d'environ soixante ans; il avait

quatre fils, dont l'aîné, âgé de vingt-cinq ans, n'était pas celui pour

lequel il avait le plus d'affection. Son dessein était de nommer le plus

jeune pour son successeur au trône de l'Indoustan, et de laisser

quelques provinces aux trois aînés. Les commencemens de son règne

avaient été cruels et sanglans; et quoique le temps eût apporté

beaucoup de changement à son naturel, il laissait voir encore des restes

de férocité dans les exécutions des criminels, qu'il faisait écorcher

vifs ou déchirer par les bêtes. Il aimait d'ailleurs les festins, la

musique et la danse, surtout celle des femmes publiques, qu'il faisait

souvent danser nues devant lui, et dont les postures l'amusaient

beaucoup. Son affection s'était particulièrement déclarée pour un radja,

célèbre par son courage et par les agrémens de sa conversation. «Un jour

que ce seigneur ne parut point à la cour, l'empereur demanda pourquoi il

ne le voyait point; et quelqu'un répondant qu'il avait pris médecine, il

lui envoya une troupe de danseuses, auxquelles il donna ordre de faire

leurs ordures en sa présence. Le radja, qui fut averti de leur arrivée,

s'imagina qu'elles étaient venues pour le divertir; mais, apprenant

l'ordre du souverain, et jugeant que ce monarque devait être dans un

moment de bonne humeur, il ne fit pas difficulté d'y répondre par une

autre raillerie. Après avoir demandé aux danseuses ce que l'empereur

leur avait ordonné, il voulut savoir si leurs ordres n'allaient pas plus

loin. Lorsqu'il fut assuré par leurs propres bouches qu'elles n'en

avaient pas reçu d'autre, il leur dit qu'elles pouvaient exécuter

ponctuellement les volontés de leur maître commun, mais qu'elles se

gardassent bien d'en faire davantage, parce que, s'il leur arrivait

d'uriner en faisant leurs ordures, il était résolu de les fouetter

jusqu'au sang. Toutes ces femmes se trouvèrent si peu disposées à

risquer le danger, qu'elles retournèrent sur-le-champ au palais pour

rendre compte de leur aventure au Mogol; et, loin de s'en offenser,

l'adresse du radja lui plut beaucoup.» Je ne crois pas qu'on trouve ces

plaisanteries impériales de bien bon goût; mais ce qui suit est

exécrable.

Son principal amusement était de voir combattre des lions, des taureaux,

des éléphans, des tigres, des léopards et d'autres bêtes féroces; il

faisait quelquefois entrer des hommes en lice contre ces animaux; mais

il voulait que le combat fût volontaire; et ceux qui en sortaient

heureusement étaient sûrs d'une récompense proportionnée à leur courage.

Mandelslo fut témoin d'un spectacle de cette nature, qu'il donna le jour

de la naissance d'un de ses fils, dans un caravansérail voisin de la

ville, où il faisait nourrir toutes sortes de bêtes. Ce bâtiment était

accompagné d'un grand jardin fermé de murs, par-dessus lesquels il fut

permis au peuple de se procurer la vue de cette lutte barbare.

«Premièrement, dit Mandelslo, on fit combattre un taureau sauvage contre

un lion, ensuite un lion contre un tigre. Le lion n'eut pas plus tôt

aperçu le tigre, qu'il alla droit à lui; et, le choquant de toutes ses

forces, il le renversa; mais il parut comme étourdi du choc, et toute

l'assemblée se figura que le tigre n'aurait pas de peine à le vaincre.

Cependant il se remit aussitôt, et prit le tigre à la gorge avec tant de

fureur; qu'on crut la victoire certaine. Le tigre ne laissa pas de se

dégager, et le combat recommença plus furieusement encore, jusqu'à ce

que la lassitude les séparât. Ils étaient tous deux fort blessés; mais

leurs plaies n'étaient pas mortelles.

»Après cette ouverture, Allamerdy-Khan, gouverneur de Chisemer, s'avança

vers le peuple, et déclara au nom de l'empereur que, si parmi ses sujets

il se trouvait quelqu'un qui eût assez de coeur pour affronter une des

bêtes, celui qui donnerait cette preuve de courage et d'adresse

obtiendrait pour récompense la dignité de khan et les bonnes grâces de

son maître. Trois Mogols s'étant offerts, Allamerdy-Khan ajouta que

l'intention de sa majesté était que le combat se fît avec le cimeterre

et la rondache seuls, et qu'il fallait même renoncer à la cotte de

mailles, parce que l'empereur voulait que les avantages fussent égaux.

»On lâcha aussitôt un lion furieux, qui, voyant entrer son adversaire,

courut droit à lui. Le Mogol se défendit vaillamment; mais enfin, ne

pouvant plus soutenir le choc de l'animal, qui pesait principalement sur

son bras gauche, pour lui arracher la rondache de la pate droite, tandis

que de sa pate gauche il tâchait de se saisir du bras droit de son

ennemi, dans la vue apparemment de lui sauter à la gorge, ce brave

combattant, baissant un peu sa rondache, tira de la main gauche un

poignard qu'il avait caché dans sa ceinture et l'enfonça si loin dans la

gueule du lion, qu'il le força de lâcher prise. Alors, se hâtant de le

poursuivre, il l'abattit d'un coup de cimeterre qu'il lui donna sur le

mufle; et bientôt il acheva de le tuer et de le couper en pièces.

»La victoire fut aussitôt célébrée par de grandes acclamations du

peuple; mais, le bruit ayant cessé, il reçut ordre de s'approcher de

l'empereur, qui lui dit avec un sourire amer: «J'avoue que tu es un

homme de courage, et que tu as vaillamment combattu; mais ne t'avais-je

pas défendu de combattre avec avantage? et ne t'avais-je pas réglé les

armes? Cependant tu as mis la ruse en oeuvre, et tu n'as pas combattu

mon lion en homme d'honneur; tu l'as surpris avec des armes défendues,

et tu l'as tué en assassin.» Là-dessus, il ordonna à deux de ses gardes

de descendre dans le jardin et de lui fendre le ventre. Cette courte

sentence fut exécutée sur-le-champ, et le corps fut mis sur un éléphant

pour être promené par la ville, et pour servir d'exemple.

»Le second Mogol qui entra sur la scène, marcha fièrement vers le tigre

qu'on avait lâché contre lui. Sa contenance aurait fait juger qu'il

était sûr de la victoire; mais le tigre lui sauta si légèrement à la

gorge, que, l'ayant tué tout d'un coup, il déchira son corps en pièces.

»Le troisième, loin de paraître effrayé du malheureux sort des deux

autres, entra gaiement dans le jardin, et marcha droit au tigre. Ce

furieux animal, encore échauffé du premier combat, se précipita

au-devant de lui; mais il fut abattu d'un coup de sabre qui lui coupa

les deux pates de devant; et, dans cet état, l'Indien n'eut pas de peine

à le tuer.

»L'empereur fit demander aussitôt le nom d'un si brave homme: il se

nommait _Gheily_. En même temps on vit arriver un gentilhomme qui lui

présenta une veste de brocart, et qui lui dit: «Gheily, prends cette

veste de mes mains comme une marque de l'estime de ton empereur, qui

t'en fait assurer par ma bouche.» Gheily fit trois profondes révérences,

porta la veste à ses yeux et à son estomac; et, la tenant en l'air,

après avoir fait intérieurement une courte prière, il dit à voix haute:

«Je prie Dieu qu'il rende la gloire de Schah-Djehan égale à celle de

Tamerlan dont il est sorti; qu'il fasse prospérer ses armes; qu'il

augmente ses richesses; qu'il le fasse vivre sept cents ans, et qu'il

affermisse éternellement sa maison.» Deux eunuques vinrent le prendre à

la vue du peuple, et le conduisirent jusqu'au trône, où deux khans le

reçurent de leurs mains pour le présenter à l'empereur. Ce prince lui

dit: «Il faut avouer, Gheily-Khan, que ton action est extrêmement

glorieuse: je te donne la qualité de khan que tu posséderas à jamais. Je

veux être ton ami, et tu seras mon serviteur.»

Mandelslo partit de Surate le 5 janvier, sur _la Marie_, vaisseau de la

flotte anglaise, qui portait Méthold et quelques autres marchands de

considération que leurs affaires appelaient à Visapour.

On entre dans cet état après avoir passé la rivière de Madre de Dios,

qui sépare l'île de Goa du continent. Avant d'arriver à la capitale, on

passe par deux autres villes, nommées Nouraspour et Sirrapour, qui lui

servent comme de faubourgs, et dont la première était autrefois la

résidence ordinaire des rois du Décan. Elle est tombée en ruine, et l'on

achevait de la détruire pour employer les matériaux du palais et des

hôtels aux nouveaux édifices de Visapour.

La capitale du Décan est une des plus grandes villes de l'Asie. On lui

donne plus de cinq lieues de tour. Sa situation est dans la province de

Concan, sur la rivière de Mandova, à quarante lieues de Daboul et

soixante de Goa. Ses murailles sont d'une hauteur extraordinaire et de

belles pierres de taille. Elles sont environnées d'un grand fossé et

défendues par plusieurs batteries, où l'on compte plus de mille pièces

de canon de toutes sortes de calibre, de fer et de fonte.

Le palais du roi forme le centre de la ville, dont il ne laisse pas

d'être séparé par une double muraille et un double fossé. Cette enceinte

a plus de trois mille cinq cents pas de circuit. Le gouverneur était

alors un Italien, natif de Rome, qui avait pris le turban avec le nom de

Mahmoud Rikhan. Son commandement s'étendait aussi sur la ville, et sur

cinq mille hommes dont la garnison était composée, outre deux mille qui

faisaient la garde du château.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 1 / 21 段