LETTRE XLVI.

Paris, 20 octobre.

Je l'ai revue encore; nous étions si émus que nous avons été quelque

temps sans pouvoir nous parler. Aux premiers mots, sa voix m'a causé un

trouble inexprimable. Je m'arrêtais pour l'entendre; et quand je lui

répondais, je voyais aussi qu'elle m'écoutait, même lorsque je ne

parlais plus.

J'ai osé lui avouer mes sentimens; mais j'avais soin de soumettre mes

espérances à sa volonté. Cette réserve la rassurait, et lui donnait de

la confiance. Je lui ai rappelé qu'elle était libre. -- Elle a souri;

ses yeux se sont baissés, et elle m'a dit bien bas, et en rougissant:

"Est-ce que vous me rendez ma liberté?" -- Quel mot! et combien il m'a

rendu heureux? [sic] Je suis tombé à genoux près de cette grille. Je

lui faisais entendre tous ces sermens d'amour, renfermés dans mon coeur

pendant si long-temps. -- Alors nous avons parlé sans contrainte de ce

penchant qui nous avait entraînés l'un vers l'autre, et de notre

avenir. C'était obéir encore à monsieur de Sénange, que de nous occuper

de notre commun bonheur.

Elle m'a prié d'être plus respectueux pour sa mère, de la soigner

davantage: "Tout ce que vous lui direz d'aimable, pensez que vous me

l'adressez, m'a-t-elle dit, et que je vous en remercie: car, je ne puis

être tranquille que lorsque vous lui aurez plu; et jusque-là, je crains

toujours qu'elle ne se laisse aller à quelques-unes de ces préventions

dont ensuite il est impossible de la faire revenir."

J'ai promis tout ce qu'elle m'a demandé; et lorsque je cédais à un de

ses désirs, c'était en souhaitant qu'elle en exprimât de nouveaux, pour

m'y soumettre encore. Nous avons ainsi passé trois heures qui se sont

écoulées bien vite. J'ai voulu savoir à quoi elle s'occupait dans sa

retraite. Elle m'a répondu qu'elle s'était arrangée pour que sa vie fût

à peu près distribuée comme elle l'était à Neuilly. "Je dessine, joue

du piano, travaille aux mêmes heures, m'a-t-elle dit; le temps si

heureux de nos longues promenades, je le passe à continuer les leçons

d'anglais que vous aviez commencé à me donner. Quoique seule, je fais

mes lectures tout haut; je répète le même mot, jusqu'à ce que je l'aie

dit précisément comme vous. L'anglais a pour moi un charme d'imitation

et de souvenir que le français ne saurait avoir. Je ne l'ai jamais

entendu parler qu'à vous, et quand je le prononce il me semble vous

entendre encore. Chaque mot me rappelle votre voix, vos manières: loin

de vous c'est ma distraction la plus douce. Si jamais vous me menez en

Angleterre, je serai fâchée d'y trouver que tout le monde parle comme

vous."

Nous avons été interrompus par mesdemoiselles de Mortagne. En entrant,

l'aînée a appelé Adèle _ma soeur;_ ce nom m'a fait tressaillir. Adèle a

remarqué mon émotion, et s'est empressée de me dire, que l'usage dans

les couvens était que les religieuses, entre elles, se nommassent

toujours ma soeur, pour exprimer leur union et leur égalité. -- "A leur

exemple, a-t-elle ajouté, les pensionnaires qui s'aiment d'une

affection de préférence, se donnent quelquefois ce nom, qui les

distingue parmi leurs compagnes; et depuis l'enfance, mademoiselle de

Mortagne et moi nous nous nommons ainsi par amitié."

L'explication d'Adèle ne m'a point satisfait: ce nom de soeur m'avait

causé une impression extraordinaire. Je crois que l'amour m'a rendu

superstitieux; car je suis tourmenté par une sorte de pressentiment qui

me trouble. Mademoiselle de Mortagne, soeur d'Adèle!.. j'en frémis

encore.

Adèle de Sénange · 第 67 / 73 题