Paris, 20 octobre.
Je l'ai revue encore; nous étions si émus que nous avons été quelque
temps sans pouvoir nous parler. Aux premiers mots, sa voix m'a causé un
trouble inexprimable. Je m'arrêtais pour l'entendre; et quand je lui
répondais, je voyais aussi qu'elle m'écoutait, même lorsque je ne
parlais plus.
J'ai osé lui avouer mes sentimens; mais j'avais soin de soumettre mes
espérances à sa volonté. Cette réserve la rassurait, et lui donnait de
la confiance. Je lui ai rappelé qu'elle était libre. -- Elle a souri;
ses yeux se sont baissés, et elle m'a dit bien bas, et en rougissant:
"Est-ce que vous me rendez ma liberté?" -- Quel mot! et combien il m'a
rendu heureux? [sic] Je suis tombé à genoux près de cette grille. Je
lui faisais entendre tous ces sermens d'amour, renfermés dans mon coeur
pendant si long-temps. -- Alors nous avons parlé sans contrainte de ce
penchant qui nous avait entraînés l'un vers l'autre, et de notre
avenir. C'était obéir encore à monsieur de Sénange, que de nous occuper
de notre commun bonheur.
Elle m'a prié d'être plus respectueux pour sa mère, de la soigner
davantage: "Tout ce que vous lui direz d'aimable, pensez que vous me
l'adressez, m'a-t-elle dit, et que je vous en remercie: car, je ne puis
être tranquille que lorsque vous lui aurez plu; et jusque-là, je crains
toujours qu'elle ne se laisse aller à quelques-unes de ces préventions
dont ensuite il est impossible de la faire revenir."
J'ai promis tout ce qu'elle m'a demandé; et lorsque je cédais à un de
ses désirs, c'était en souhaitant qu'elle en exprimât de nouveaux, pour
m'y soumettre encore. Nous avons ainsi passé trois heures qui se sont
écoulées bien vite. J'ai voulu savoir à quoi elle s'occupait dans sa
retraite. Elle m'a répondu qu'elle s'était arrangée pour que sa vie fût
à peu près distribuée comme elle l'était à Neuilly. "Je dessine, joue
du piano, travaille aux mêmes heures, m'a-t-elle dit; le temps si
heureux de nos longues promenades, je le passe à continuer les leçons
d'anglais que vous aviez commencé à me donner. Quoique seule, je fais
mes lectures tout haut; je répète le même mot, jusqu'à ce que je l'aie
dit précisément comme vous. L'anglais a pour moi un charme d'imitation
et de souvenir que le français ne saurait avoir. Je ne l'ai jamais
entendu parler qu'à vous, et quand je le prononce il me semble vous
entendre encore. Chaque mot me rappelle votre voix, vos manières: loin
de vous c'est ma distraction la plus douce. Si jamais vous me menez en
Angleterre, je serai fâchée d'y trouver que tout le monde parle comme
vous."
Nous avons été interrompus par mesdemoiselles de Mortagne. En entrant,
l'aînée a appelé Adèle _ma soeur;_ ce nom m'a fait tressaillir. Adèle a
remarqué mon émotion, et s'est empressée de me dire, que l'usage dans
les couvens était que les religieuses, entre elles, se nommassent
toujours ma soeur, pour exprimer leur union et leur égalité. -- "A leur
exemple, a-t-elle ajouté, les pensionnaires qui s'aiment d'une
affection de préférence, se donnent quelquefois ce nom, qui les
distingue parmi leurs compagnes; et depuis l'enfance, mademoiselle de
Mortagne et moi nous nous nommons ainsi par amitié."
L'explication d'Adèle ne m'a point satisfait: ce nom de soeur m'avait
causé une impression extraordinaire. Je crois que l'amour m'a rendu
superstitieux; car je suis tourmenté par une sorte de pressentiment qui
me trouble. Mademoiselle de Mortagne, soeur d'Adèle!.. j'en frémis
encore.