LETTRE XLV.

Paris, ce 10 octobre.

Que d'obligations j'ai à monsieur de Sénange! Sans lui, je ne sais

combien j'aurais encore passé de temps sans revoir Adèle: mais, grâce à

l'affection qui l'a porté à me nommer son exécuteur testamentaire, les

affaires nous rapprocheront malgré les usages, le deuil, les parens, et

même en dépit de madame de Joyeuse.

Hier un notaire me remit des papiers qu'il fallait qu'Adèle signât avec

moi. Je lui écrivis pour demander la permission d'aller les lui porter;

elle me fit dire qu'elle m'attendait, et je partis dans une joie

inexprimable de la revoir.

En arrivant au couvent, l'on me fit monter dans le parloir de son

appartement. Elle courut à la grille, et me donna sa main à travers les

barreaux; il semblait qu'elle retrouvât le seul ami qui lui fût resté,

l'ami qui avait été le témoin des jours de son bonheur. Cependant les

crêpes dont elle était vêtue, cette tenture noire qui couvrait toute la

chambre, me rappelèrent à moi-même, et dans ce premier moment nous ne

parlâmes que de monsieur de Sénange. Elle me racontait mille traits de

sa bonté, de sa bienfaisance; et ses pleurs coulaient avec une douleur

si sincère, un respect si tendre, qu'elle m'en devenait plus chère.

Elle voulut que je lui rendisse compte de l'entretien qu'il avait eu

avec moi la veille de sa mort. -- Une réserve craintive m'empêchait de

dire un mot des espérances qu'il m'avait fait entrevoir, de la félicité

qu'il m'avait promise. Je ne sais quel sentiment secret me faisait

préférer de m'accuser moi-même. Je lui confiai les aveux que j'avais

osé lui faire; je parlai de ce portrait qui, pendant si long-temps,

avait été ma seule consolation. -- "Vous l'a-t-il laissé?" me dit-elle,

en baissant les yeux. -- Il m'était facile de voir qu'elle en aurait

été satisfaite, mais je fus encore sincère. "Non, lui répondis-je en

tremblant, il m'a dit que vous seule pouviez le donner." -- Elle leva

ses yeux au ciel, se détourna, comme si elle eût craint de rencontrer

les miens, et garda le silence.

Ce don d'amour, je ne l'attendais pas; je n'aurais même pas voulu

qu'elle me l'eût accordé, la perte qu'elle avait faite étant encore si

récente: mais j'aurais désiré qu'un mot d'avenir m'eût permis de

l'espérer pour un temps plus éloigné.

"Ah! lui dis-je, dans ses derniers instans, monsieur de Sénange

prononçait votre nom, le mien; il nous unissait dans ses pensées et

dans ses voeux; il nous appelait ses _enfans!_" -- Elle se leva, comme

si elle n'avait eu la force ni de résister, ni de céder à l'émotion que

j'éprouvais; elle s'en allait.... Cependant, elle s'arrêta au milieu de

cette chambre, et me dit adieu avec un faible sourire. Il y avait

quelque chose de si tendre dans ce mot _adieu_, que le regret de se

quitter, le désir de se revoir se faisaient également sentir! -- "Un

mot encore, m'écriai-je; un seul mot!" -- Elle posa sa main sur son

coeur, et me dit: "Les intentions de monsieur de Sénange me seront

sacrées." -- Elle jeta sur moi un dernier regard, et sortit. Que le

dernier regard est doux! et qu'il avoue plus qu'on n'aurait osé dire!

Je m'en allai aussi; mais, j'emportais avec moi cette promesse timide;

je l'entendais toujours: et quoiqu'Adèle eût prononcé seulement le nom

de monsieur de Sénange sans oser y joindre le mien, j'étais bien sûr de

toute son affection.

Adèle de Sénange · 第 66 / 73 题