LETTRE XLVII.

Paris, ce 2 novembre.

L'étiquette du deuil, les obsessions de madame de Joyeuse, empêchent

souvent Adèle de me recevoir. Elle craint si fort l'aigreur continuelle

de sa mère, qu'elle aime mieux me tenir éloigné, que d'oser avouer les

sentimens qui nous unissent. Cependant, à l'entendre, ma délicatesse

devrait toujours être satisfaite; car elle appelle _devoirs_ les choses

qui me déplaisent le plus. -- Si je lui reproche l'éloignement qu'elle

me prescrit, elle dit qu'elle se _sacrifie_ elle-même. -- La peur

qu'elle a de sa mère lui paraît du _respect_. -- Elle nomme _décence_

la soumission qu'elle a pour les plus sots usages; et dans nos

continuelles disputes, Adèle n'a jamais tort, et je ne suis jamais

content.

La dernière fois que je la vis, sa mère était chez elle. J'essayai

vainement de lui plaire; elle me répondit avec une sécheresse presque

offensante. Je ne disais pas un mot qu'elle ne fût prête à soutenir le

contraire: aussi retombions-nous souvent dans des silences vraiment

ridicules; et notre conversation ressemblait tout-à-fait à la musique

chinoise, où de longues pauses finissent par des sons discordans. Mais

Adèle me regardait, me souriait, et c'était assez pour me dédommager.

Au bout d'une heure, madame de Joyeuse prit son éventail, mit son

mantelet, et dit, en me regardant, qu'elle était obligée de sortir...

Je vis clairement que cela voulait dire qu'elle désirait ne pas me

laisser seul avec sa fille.... Mais j'étais résolu à ne pas la

comprendre, et je ne me dérangeai point..... Elle espéra sûrement

qu'Adèle aurait plus d'intelligence, et elle lui demanda si ce n'était

pas l'heure de ses études? -- Adèle baissa les yeux, et répondit que

non. Madame de Joyeuse ne se contenta pas de cette réponse; elle tira

encore ses gants l'un après l'autre, répéta plusieurs fois qu'elle

avait affaire..... réellement affaire.... sans qu'aucun de nous fît un

mouvement pour se lever. -- Enfin, elle me demanda si je n'avais pas

l'intention d'aller à quelque spectacle? Je lui répondis à mon tour par

un non fort respectueux..... Aussi, après avoir balancé encore

long-temps, fallut-il bien qu'elle se déterminât à partir.

Nous restâmes dans le silence tant que nous la crûmes sur l'escalier;

mais dès que nous la jugeâmes un peu loin, je me livrai à toute la joie

que me causait son départ. Adèle avait l'air d'un enfant échappé à son

maître. Cependant la peur fut plus forte que tous ses sentimens. Son

amour, sa gaieté même ne purent lui donner le courage de m'accorder une

minute. Elle me dit de m'en aller bien vite; et me recommanda surtout

de tâcher de rejoindre sa mère et de la saluer en passant, afin de lui

faire voir que je n'étais pas resté long-temps après elle. Je fus donc

forcé de la quitter aussitôt, et de faire courir mes cheveux pour

rattraper la lourde et brillante voiture de madame de Joyeuse. En me

voyant, elle sortit presque sa tête hors de la portière, pour s'assurer

apparemment si c'était bien moi. Je lui fis une révérence qu'elle ne me

rendit pas....

Dès que je fus seul, je me mis à rêver à la crainte affreuse qu'elle

inspire à sa fille. J'étais affligé qu'Adèle m'eût renvoyé si

promptement, qu'elle eût songé à me dire de saluer sa mère; cette

petite fausseté me déplaisait.... Près d'elle, sa gaieté m'amuse; je

pense comme elle, j'agis comme il lui plaît: mais la réflexion change

toutes mes idées; je me fâche contre elle, contre moi; je suis

mécontent de tout le monde.

Adèle de Sénange · 第 68 / 73 题