Paris, ce 2 novembre.
L'étiquette du deuil, les obsessions de madame de Joyeuse, empêchent
souvent Adèle de me recevoir. Elle craint si fort l'aigreur continuelle
de sa mère, qu'elle aime mieux me tenir éloigné, que d'oser avouer les
sentimens qui nous unissent. Cependant, à l'entendre, ma délicatesse
devrait toujours être satisfaite; car elle appelle _devoirs_ les choses
qui me déplaisent le plus. -- Si je lui reproche l'éloignement qu'elle
me prescrit, elle dit qu'elle se _sacrifie_ elle-même. -- La peur
qu'elle a de sa mère lui paraît du _respect_. -- Elle nomme _décence_
la soumission qu'elle a pour les plus sots usages; et dans nos
continuelles disputes, Adèle n'a jamais tort, et je ne suis jamais
content.
La dernière fois que je la vis, sa mère était chez elle. J'essayai
vainement de lui plaire; elle me répondit avec une sécheresse presque
offensante. Je ne disais pas un mot qu'elle ne fût prête à soutenir le
contraire: aussi retombions-nous souvent dans des silences vraiment
ridicules; et notre conversation ressemblait tout-à-fait à la musique
chinoise, où de longues pauses finissent par des sons discordans. Mais
Adèle me regardait, me souriait, et c'était assez pour me dédommager.
Au bout d'une heure, madame de Joyeuse prit son éventail, mit son
mantelet, et dit, en me regardant, qu'elle était obligée de sortir...
Je vis clairement que cela voulait dire qu'elle désirait ne pas me
laisser seul avec sa fille.... Mais j'étais résolu à ne pas la
comprendre, et je ne me dérangeai point..... Elle espéra sûrement
qu'Adèle aurait plus d'intelligence, et elle lui demanda si ce n'était
pas l'heure de ses études? -- Adèle baissa les yeux, et répondit que
non. Madame de Joyeuse ne se contenta pas de cette réponse; elle tira
encore ses gants l'un après l'autre, répéta plusieurs fois qu'elle
avait affaire..... réellement affaire.... sans qu'aucun de nous fît un
mouvement pour se lever. -- Enfin, elle me demanda si je n'avais pas
l'intention d'aller à quelque spectacle? Je lui répondis à mon tour par
un non fort respectueux..... Aussi, après avoir balancé encore
long-temps, fallut-il bien qu'elle se déterminât à partir.
Nous restâmes dans le silence tant que nous la crûmes sur l'escalier;
mais dès que nous la jugeâmes un peu loin, je me livrai à toute la joie
que me causait son départ. Adèle avait l'air d'un enfant échappé à son
maître. Cependant la peur fut plus forte que tous ses sentimens. Son
amour, sa gaieté même ne purent lui donner le courage de m'accorder une
minute. Elle me dit de m'en aller bien vite; et me recommanda surtout
de tâcher de rejoindre sa mère et de la saluer en passant, afin de lui
faire voir que je n'étais pas resté long-temps après elle. Je fus donc
forcé de la quitter aussitôt, et de faire courir mes cheveux pour
rattraper la lourde et brillante voiture de madame de Joyeuse. En me
voyant, elle sortit presque sa tête hors de la portière, pour s'assurer
apparemment si c'était bien moi. Je lui fis une révérence qu'elle ne me
rendit pas....
Dès que je fus seul, je me mis à rêver à la crainte affreuse qu'elle
inspire à sa fille. J'étais affligé qu'Adèle m'eût renvoyé si
promptement, qu'elle eût songé à me dire de saluer sa mère; cette
petite fausseté me déplaisait.... Près d'elle, sa gaieté m'amuse; je
pense comme elle, j'agis comme il lui plaît: mais la réflexion change
toutes mes idées; je me fâche contre elle, contre moi; je suis
mécontent de tout le monde.