Paris, ce 1er octobre.
Je n'ai point encore été chez Adèle: je crois devoir laisser passer ces
premiers jours sans chercher à la voir. Si je n'étais que son ami, je
ne l'aurais pas quittée; mais j'avoue qu'aujourd'hui, ma fierté ne peut
consentir à prendre un titre si différent de mes sentimens. D'ailleurs,
qu'ai-je à faire d'aller tromper ou flatter madame de Joyeuse? Adèle
est libre; les petits mystères, les faux prétextes, le nom d'ami pour
cacher celui d'amant, tous ces détours doivent être bannis entre nous.
Adèle seule dans l'Univers a des droits sur moi. Mes volontés, mes
défauts, mes qualités lui appartiennent, et seront à elle jusqu'à mon
dernier soupir. Adèle est libre!.. Tous mes voeux seront remplis.
Elle m'écrira sans doute, pour m'avertir de l'instant où je pourrai la
voir. Mais que le temps me semble long! Je ne sais ni le perdre ni
l'employer. J'ai voulu revoir les chefs-d'oeuvres des arts que Paris
renferme; cependant, soit que cela tienne à ma situation, soit qu'ils
n'eussent plus l'attrait de la nouveauté, ils ne m'ont point intéressé.
J'ai bien reconnu l'inconvénient d'avoir voyagé trop jeune. Je n'avais
que quinze ans lorsque mon père me fit parcourir cette grande ville.
Nous passions la journée à voir tout à la hâte, spectacles, édifices,
monumens, tableaux: il a éteint en moi la curiosité sans m'instruire,
et m'a fait traverser ainsi toutes les cours de l'Europe. Je pourrais
dire qu'aujourd'hui rien ne me serait nouveau, et que cependant que
tour m'est inconnu.
Pour achever de me mettre mal avec moi-même, le docteur Morris m'écrit
que cette jeune religieuse se désole, passe ses jours dans les larmes,
fuit le monde et repousse les consolations. Sa santé s'affaiblit d'une
manière effrayante; et la mort qui, dans son couvent, lui paraissait
être la fin de ses peines, ne lui semble plus, aujourd'hui, que le
commencement de ses maux. Il ajoute, "que celui qui n'a pas l'âme assez
forte pour se soumettre à son état, quel qu'il soit, ne sera jamais
heureux dans quelque situation qu'on le place." -- Si cela était vrai,
la plus douce récompense d'un bienfait serait perdue. -- Que je hais
ces tristes vérités! On cherche à les apprendre, et on désire encore
plus de les oublier. -- Adieu.