LETTRE XLIII.

Paris, ce 14 septembre.

Je viens de rendre à cet excellent homme les derniers devoirs: j'ai

répandu sur sa tombe des larmes bien sincères. Ah! si après la mort on

peut sentir les regrets de l'amitié, les miens doivent arriver jusqu'à

lui. Mon ame s'attache à cette espérance; car, Henri, je rejette avec

effroi tous ces systèmes d'anéantissement total. Détruire les idées de

l'immortalité de l'ame, c'est ajouter la mort à la mort. J'ai besoin

d'y croire; c'est la foi que veut la nature, et que toutes les

religions adoptent pour se faire aimer. Oh non! je ne quitterai point

Adèle sans espérer de la revoir....

Je reviens encore à ces paroles que monsieur de Sénange prononçait avec

tant de simplicité: _pas une personne à qui j'aie fait un moment de

peine!_.... Combien ces mots renferment de bonnes actions, d'heureux

sentimens!.... Chaque jour de ses nombreuses années a été occupé,

embelli par le bonheur de tout ce qui l'approchait.... Ces momens qui

échappent à l'attention des hommes, et dont le souvenir compose

l'estime de soi-même, ces momens réunis sont tous venus s'offrir à sa

pensée, pour adoucir les maux attachés à la vieillesse. -- Oh!

heureuse, mille fois heureuse la famille de celui qui n'aurait eu

d'autre ambition que de parvenir à pouvoir se dire à sa dernière heure:

_Il n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine!_.... Paroles

touchantes que j'aime à répéter, et qui ne sortiront jamais ni de mon

esprit, ni de mon coeur!

Adèle de Sénange · 第 64 / 73 题