LETTRE XLII.

Paris, minuit.

Lorsque je suis arrivé à Neuilly, j'ai vu en effet toute la famille de

monsieur et de madame de Sénange réunie dans cette galerie où Adèle

avait donné une si belle fête. J'y avais tant souffert qu'il m'a pris

une saisissement dont je n'ai pas été maître. Que nous sommes bizarres,

Henri! Je regrettais monsieur de Sénange; je le regrettais du fond de

mon coeur, et j'ai cessé tout-à-fait d'y penser. Bientôt un froid

mortel m'a saisi, lorsque j'ai aperçu monsieur de Mortagne près

d'Adèle. Il semblait qu'il ne fût jamais sorti de cette chambre; qu'il

m'y attendait pour me braver, et me tourmenter encore. Je sais que le

titre de parent lui donne le droit d'être chez elle dans cette

circonstance. Mais le retrouver là, près d'elle, en noir comme elle,

pouvant la voir chaque jour, à toute heure, tandis que le devoir, les

convenances, sa mère, m'éloigneront!.. le retrouver ainsi, a fait

renaître tous mes sentimens jaloux; je ne pouvais ni respirer, ni

parler.

Un notaire m'a dit que monsieur de Sénange avait ordonné que son

testament ne fût ouvert que devant moi. On l'a lu tout haut; pendant

cette lecture j'essayais de me calmer, ou au moins de cacher mon

agitation. -- Après avoir laissé toute sa fortune à Adèle, monsieur de

Sénange fait quelques legs à des malheureux dont il prend soin depuis

long-temps, et me nomme son exécuteur testamentaire; _espérant_,

ajoute-t-il, _que les personnes qu'il avait le mieux aimées,

s'uniraient d'intérêt et d'affection après lui_. -- A ces mots, j'ai vu

monsieur de Mortagne s'embarrasser et regarder madame de Joyeuse, qui

paraissait irritée: il m'a regardé aussi; et mes yeux ont dû lui

apprendre qu'Adèle était à moi, et qu'on ne me l'arracherait qu'avec la

vie. Nous ne nous sommes point parlé; toutefois je suis certain que nos

sentimens nous sont bien connus.

Par un codicille, monsieur de Sénange conseille à Adèle d'aller passer

au couvent le premier temps de son deuil, et demande d'être enterré à

la point de l'île, dans cet endroit solitaire dont il avait été frappé

un jour; _dans cet endroit_, dit-il, _où le hasard ne pouvait conduire

personne, le regret seul viendra me chercher, ou l'oubli m'y laisser

inconnu_. -- Comme l'usage permet d'offrir un présent à son exécuteur

testamentaire, il me donne sa maison de Neuilly, et me prie de ne

jamais venir en France sans y passer quelques jours. -- Je le remercie

de ce bienfait, car cette maison me sera toujours chère.

Les parens de monsieur de Sénange, après avoir vu qu'ils n'avaient plus

rien à espérer, sont partis en montrant plus ou moins leur humeur.

Adèle a désiré d'aller à l'instant au couvent: sa mère a refusé d'y

consentir; mais la volonté de monsieur de Sénange lui a inspiré une

résolution que, sans cela, elle n'eût jamais osé manifester. Je l'ai

priée de me donner ses ordres, ou de permettre que j'allasse les

recevoir. Madame de Joyeuse a prétendu s'y opposer encore; mais Adèle a

été encore courageuse, et a dit qu'elle me verrait avec plaisir. --

Elle est partie avec ses femmes; et sa mère s'en est allée avec

monsieur de Mortagne.... Quelle union!.... Je suis sûr que, pendant

tout le chemin, ils n'ont pensé qu'aux moyens de m'éloigner, et de me

persécuter. Madame de Joyeuse me hait, et la haine des méchans n'est

jamais stérile. Ah! faudra-t-il lutter long-temps avant d'être heureux?

J'ai quitté sur-le-champ cette maison de deuil; mais j'y retournerai

pour la triste cérémonie. Adieu.

Adèle de Sénange · 第 63 / 73 题