Paris, minuit.
Lorsque je suis arrivé à Neuilly, j'ai vu en effet toute la famille de
monsieur et de madame de Sénange réunie dans cette galerie où Adèle
avait donné une si belle fête. J'y avais tant souffert qu'il m'a pris
une saisissement dont je n'ai pas été maître. Que nous sommes bizarres,
Henri! Je regrettais monsieur de Sénange; je le regrettais du fond de
mon coeur, et j'ai cessé tout-à-fait d'y penser. Bientôt un froid
mortel m'a saisi, lorsque j'ai aperçu monsieur de Mortagne près
d'Adèle. Il semblait qu'il ne fût jamais sorti de cette chambre; qu'il
m'y attendait pour me braver, et me tourmenter encore. Je sais que le
titre de parent lui donne le droit d'être chez elle dans cette
circonstance. Mais le retrouver là, près d'elle, en noir comme elle,
pouvant la voir chaque jour, à toute heure, tandis que le devoir, les
convenances, sa mère, m'éloigneront!.. le retrouver ainsi, a fait
renaître tous mes sentimens jaloux; je ne pouvais ni respirer, ni
parler.
Un notaire m'a dit que monsieur de Sénange avait ordonné que son
testament ne fût ouvert que devant moi. On l'a lu tout haut; pendant
cette lecture j'essayais de me calmer, ou au moins de cacher mon
agitation. -- Après avoir laissé toute sa fortune à Adèle, monsieur de
Sénange fait quelques legs à des malheureux dont il prend soin depuis
long-temps, et me nomme son exécuteur testamentaire; _espérant_,
ajoute-t-il, _que les personnes qu'il avait le mieux aimées,
s'uniraient d'intérêt et d'affection après lui_. -- A ces mots, j'ai vu
monsieur de Mortagne s'embarrasser et regarder madame de Joyeuse, qui
paraissait irritée: il m'a regardé aussi; et mes yeux ont dû lui
apprendre qu'Adèle était à moi, et qu'on ne me l'arracherait qu'avec la
vie. Nous ne nous sommes point parlé; toutefois je suis certain que nos
sentimens nous sont bien connus.
Par un codicille, monsieur de Sénange conseille à Adèle d'aller passer
au couvent le premier temps de son deuil, et demande d'être enterré à
la point de l'île, dans cet endroit solitaire dont il avait été frappé
un jour; _dans cet endroit_, dit-il, _où le hasard ne pouvait conduire
personne, le regret seul viendra me chercher, ou l'oubli m'y laisser
inconnu_. -- Comme l'usage permet d'offrir un présent à son exécuteur
testamentaire, il me donne sa maison de Neuilly, et me prie de ne
jamais venir en France sans y passer quelques jours. -- Je le remercie
de ce bienfait, car cette maison me sera toujours chère.
Les parens de monsieur de Sénange, après avoir vu qu'ils n'avaient plus
rien à espérer, sont partis en montrant plus ou moins leur humeur.
Adèle a désiré d'aller à l'instant au couvent: sa mère a refusé d'y
consentir; mais la volonté de monsieur de Sénange lui a inspiré une
résolution que, sans cela, elle n'eût jamais osé manifester. Je l'ai
priée de me donner ses ordres, ou de permettre que j'allasse les
recevoir. Madame de Joyeuse a prétendu s'y opposer encore; mais Adèle a
été encore courageuse, et a dit qu'elle me verrait avec plaisir. --
Elle est partie avec ses femmes; et sa mère s'en est allée avec
monsieur de Mortagne.... Quelle union!.... Je suis sûr que, pendant
tout le chemin, ils n'ont pensé qu'aux moyens de m'éloigner, et de me
persécuter. Madame de Joyeuse me hait, et la haine des méchans n'est
jamais stérile. Ah! faudra-t-il lutter long-temps avant d'être heureux?
J'ai quitté sur-le-champ cette maison de deuil; mais j'y retournerai
pour la triste cérémonie. Adieu.