Ce 10 septembre, 5 heures du matin.
On croit que monsieur de Sénange est un peu mieux; ce qu'il y a de sûr,
c'est qu'il a reconnu Adèle, et lui a serré la main. Il a plusieurs
fois jeté les yeux sur moi, mais sans le plus léger signe d'affection.
Sûrement il m'accuse: puisse-t-il avoir le temps d'apprendre combien
mes sentimens ont été purs! J'ai dit, il est vrai, à Adèle que je
l'aimais; mais ce mot si tendre, ce mot je vous aime n'appartient-il
pas autant à l'amitié qu'à l'amour?
Monsieur de Sénange paraît avoir repris toute sa connaissance; et cette
nuit il a eu des momens de sommeil. Adèle ne l'a pas quitté. Dans les
intervalles, elle lui parlait, le rassurait, cherchait à le distraire;
tandis que j'étais dans un coin de la chambre, osant à peine me
mouvoir, dans la crainte qu'il ne m'entendît, et que ma présence ne le
troublât... Qu'il est affreux d'être obligé de cacher ses attentions,
sa douleur, à l'homme qu'on respecte le plus!
Adèle attend aujourd'hui les parens de monsieur de Sénange; son
intendant leur a fait part de l'état de son maître. Elle redoute fort
ce moment; car elle sait qu'ils n'ont cessé de le voir qu'à l'époque de
son mariage: mais l'espoir de quelques petits legs les ramènera. On a
aussi envoyé un courrier à madame de Joyeuse. Adèle ne doute pas non
plus qu'elle ne revienne aussitôt. Comme elle va nous tourmenter!...
Ah! mes beaux jours sont passés! Que je m'en veux de n'en avoir pas
mieux senti le prix!... Heureux temps où, seule entre Adèle et cet
excellent homme, jamais ils ne me regardaient sans me sourire! où,
lorsque je paraissais, ils semblaient me recevoir toujours avec un
plaisir nouveau!... et je n'étais pas satisfait!...