LETTRE XXXIX.

Ce 10 septembre, 9 heures du soir.

Il y a bien eu de changement dans la situation de monsieur de Sénange.

A nos inquiétudes, hélas! trop fondées, se sont joints les tourmens

d'une famille qui, fort indifférente sur les souffrances de cet homme

si digne de regret, importune tout ce qui l'entoure, pour avoir l'air

de s'y intéresser.

Aujourd'hui, comme il paraissait être un peu moins mal, j'avais engagé

Adèle à dîner dans la chambre qui précède celle où il est. J'obtenais

de sa complaisance qu'elle prît quelque nourriture, lorsque nous avons

été interrompus par un domestique qui a ouvert avec fracas les portes

de la chambre où nous dînions, pour annoncer la vieille maréchale de

Dreux, parente fort éloignée de monsieur de Sénange, et qu'Adèle

n'avais jamais vue. -- "Votre occupation me fait présumer, nous

a-t-elle dit, que mon cousin est mieux." Adèle, intimidée, a essayé de

lui rendre compte de l'état du malade. La maréchale, que j'ai

rencontrée plusieurs fois dans le monde, a fait semblant de ne pas me

reconnaître, et a dit à Adèle: "C'est sans doute là monsieur votre

frère? il vous soigne de manière à tromper vos inquiétudes." Adèle

embarrassée de ce nom de frère, ne répondait point; mais après quelques

minutes, elle m'a adressé la parole en me nommant _Mylord_. -- La

maréchale feignait de ne pas entendre ce titre étranger, et continuait

à parler de moi comme du frère d'Adèle. Alors, il m'a paru convenable

de lui dire que monsieur de Sénange étant venu en Angleterre dans sa

jeunesse, il croyait avoir eu des obligations essentielles à ma

famille. "J'ignorais ces détails, m'a-t-elle répondu avec aigreur; car

assurément je n'étais pas née lorsque monsieur de Sénange était jeune."

-- "Il m'a attiré chez lui, ai-je repris, et m'y a traité avec trop de

bonté, pour que j'aie songé à le quitter depuis qu'il est malade." --

"Je ne blâme rien, a-t-elle répliqué d'un ton sec; mais vous trouverez

bon que, ne sachant pas vos droits ici, et monsieur de Sénange étant à

la mort, j'aie cru que sa femme ne voyait que ses proches parens." --

Adèle, avec plus de présence d'esprit que je ne lui en aurais soupçonné

(l'orgueil blessé est un si grand maître!), Adèle lui a répondu, que

tant que monsieur de Sénange vivait, il pouvait seul donner des ordres

chez lui: "Si j'ai le malheur de le perdre, a-t-elle ajouté, alors,

comme vous le dites, Madame, je ne verrai plus que mes proches parens."

-- La maréchale l'est à un degré si éloigné, qu'il aurait autant valu

lui dire: _Je ne me soucie pas de vous, et je ne vous verrai pas non

plus_. Cependant, elle n'avait rien à répondre, car Adèle s'était

servie de ses propres expressions. Aussi est-elle restée dans le

silence, et de si mauvaise humeur, que je crois bien qu'Adèle s'en est

fait une ennemie pour la vie.

Il est venu encore un grand nombre de parens qui arrivaient tous avec

un visage de circonstance. A peine avaient-ils salué Adèle, qu'ils

allaient dans un autre coin de la chambre chuchoter et ricaner entre

eux. La maréchale les appelait l'un après l'autre, parlait bas à

chacun, riait et grondait derrière son éventail, et leur apprenait, je

crois, par quelle jolie plaisanterie elle avait fait sentir à Adèle

l'inconvenance de mon séjour dans sa maison. Je n'en ai pas douté,

lorsqu'une de ces femmes, jeune cependant (à cet âge n'avoir pas

d'indulgence!) est venue à moi avec minauderie, et m'a parlé d'Adèle en

la nommant aussi ma soeur. Je n'ai pas daigné lui répondre, et elle a

couru bien vite chercher les applaudissemens de ce grouppe infernal.

La pauvre Adèle était si embarrassée, que des larmes tombaient de ses

yeux. J'étais indigné, lorsqu'à mon grand étonnement on a annoncé

madame de Verneuil qui, en me voyant, a souri et m'a appelé. "Je vous

en supplie, lui ai-je dit tout bas, venez avec moi un instant; je vous

crois bonne, et voici l'occasion d'être généreuse." Elle m'a suivi sur

la terrasse, où je lui ai raconté, à la hâte, les motifs de mon séjour

chez monsieur de Sénange, et de son amitié pour moi, et les

impertinences de la maréchale. "Venez au secours de madame de Sénange,

ai-je ajouté; ayez compassion de sa jeunesse.["] -- "Convenez,

m'a-t-elle dit, que vous êtes parti de chez moi avec une légèreté qui

me donne assez envie de vous tourmenter." -- "J'ai tort, mille fois

tort; mais de grâce ne faites pas une réflexion, j'ai trop sujet de les

craindre: allons, venez, soyez bonne," lui ai-je dit en l'entraînant

dans le salon, où je l'ai placée près d'Adèle.

Je tremblais pour sa première parole; car si malheureusement une idée

ridicule l'avait frappée, nous étions perdus.... Par bonheur la

maréchale l'a appelée; et, attirer son attention, c'est presque

toujours exciter sa moquerie. Elle lui a parlé long-temps bas; sûrement

elle lui racontait ses gentillesses: lorsqu'à ma grande stupéfaction,

j'ai vu madame de Verneuil répondre d'un air si imposant, que bientôt

chacun est allé se rasseoir, et a repris le sérieux que le moment

exigeait. Madame de Verneuil est revenue près d'Adèle, et lui a dit,

devant toute cette famille: "Vous trouverez simple, ma cousine, que

nous ayons été fâchés du mariage de monsieur de Sénange: l'humeur nous

a éloignés de lui, mais vous ne devez pas en souffrir; et, a-t-elle

continué en élevant la voix, puisque cette triste circonstance nous

rapproche, j'espère que nous ne nous éloignerons plus." -- Adèle l'a

embrassée, et dès-lors la maréchale et le reste de la famille l'ont

traitée avec plus d'égards. Mais madame de Verneuil m'a bien fait payer

cette obligation; car aussitôt que le calme et la bienséance ont été

rétablis dans le salon, elle m'a ordonné de la suivre sur la terrasse.

Après m'avoir encore plaisanté sur la manière dont je l'avais quittée,

elle m'a demandé si j'étais amoureux d'Adèle. -- "Non, lui ai-je

répondu gravement.["] -- "Vous ne l'aimez donc pas?" a-t-elle dit en

riant. "Puisque vous ne l'aimez pas, je vais la livrer à la maréchale.

-- Oui, je l'aime, me suis-je écrié, mais je n'en suis pas amoureux. --

Ah! vous n'en êtes pas amoureux! et se retournant, elle me dit: Je

vais..... -- Eh bien, oui! si vous le voulez j'en suis amoureux," lui

ai-je répondu, et je me suis saisi de ses mains pour la retenir malgré

elle: "Mais ayez pitié de son embarras et de sa jeunesse. -- Et vous

aime-t-elle? -- Non certainement. -- Elle ne vous aime pas !..... Fi

donc! c'est une ingrate, et je l'abandonnerai." -- ["]Au nom du ciel,

ai-je repris, n'abusez pas de ma situation; je dirai tout ce qu'il vous

plaira, pourvu que vous la sauviez de la maréchale." -- Alors

s'asseyant elle m'a dit avec une majestueuse ironie: "Voyons si vous

êtes digne de ma protection." -- Mais comme je ne voulais pas

compromettre Adèle, et que je craignais de piquer l'esprit railleur de

madame de Verneuil, je me suis jeté dans des définitions, divisions,

subdivisions, sur le degré d'amour que je ressentais, sur celui qui

était permis, sur l'espèce d'amitié que j'inspirais... Plus je parlais,

plus elle s'étonnait, se moquait, et faisait des questions si

positives, avec un regard si malin, et en me menaçant toujours de cette

maudite maréchale, que je m'embrouillais comme un sot, et me fâchais

comme un enfant.

Enfin, la douce et triste Adèle est venue nous avertir que tout le

monde était parti; "mais ils reviendront demain," a-t-elle dit, en

s'adressant à madame de Verneuil avec timidité, et comme pour la prier

d'être encore son appui. Aussi, malgré le besoin qu'elle a de s'amuser,

y a-t-elle paru sensible, et a-t-elle promis de revenir le lendemain.

Quel horrible usage, que celui qui force à recevoir les personnes qu'on

aime le moins, dans les momens où la vue des indifférens est un

supplice, et à se priver de ses amis, quand la solitude et les

consolations de l'amitié seraient si nécessaires!

Adèle de Sénange · 第 59 / 73 题