Paris, ce 6 septembre.
Voici la lettre qui m'a fait partir si brusquement; jugez, Henri, si je
pouvais m'en dispenser.
_Copie de la lettre de la soeur Eugénie, religieuse au couvent où Adèle
a été élevée_.
"C'est moi, Mylord, qui ose m'adresser à vous; c'est cette jeune
religieuse qui faisait la prière le jour que vous vîntes voir le
service des pauvres, au couvent de Sainte-Anastasie. Il me parut alors
que vous deviniez la douleur dont j'étais accablée. J'aperçus dans vos
regards un sentiment de compassion qui adoucit un peu mes profonds
chagrins; je bénis votre bonté; je vous dus un bien incalculable pour
les malheureux, celui de cesser un moment de penser à moi! celui plus
grand encore d'oser prier le ciel pour vous, Mylord, qui, peut-être,
n'avez aucun désir à former. Hélas! depuis long-temps, j'ai cessé
d'invoquer Dieu pour moi-même; pour moi, qui l'offense sans cesse, qui,
tour à tour, gémissant sur mon état, ou succombant sous le poids des
remords, vis dans le désespoir du sacrifice que j'ai fait à la vanité.
Mais, permettez-moi de chercher à m'excuser à vos yeux; pardonnez, si
j'ose vous occuper un instant de moi, et vous parler des peines qui
m'ont poursuivie depuis que je suis au monde.
"J'avais huit ans, lorsque ma mère mourut; je la pleurai alors avec
toute la douleur qu'un enfant peut éprouver; mais je ne sentis
véritablement l'étendue de la perte que j'avais faite, qu'après que
l'âge m'eut appris à comparer, et que le bonheur de mes compagnes m'eut
en quelque sorte donné la mesure de ma propre infortune. Alors il me
sembla que ma mère m'était enlevée une seconde fois: je lui donnai de
nouvelles larmes, et je repris un deuil que je ne quitterai jamais.
"Depuis, toutes les années de ma jeunesse ont été marquées par
l'adversité. Mon père mourut de chagrin, à la suite d'une banqueroute
qui lui enlevait tout son bien. Un seul de ses amis me conserva de
l'intérêt; je le perdis avant qu'il eût pu assurer mon sort. Il ne me
restait plus que quelques parens éloignés; les religieuses leur
écrivirent. Les uns refusèrent de se charger de moi; d'autres ne
répondirent même pas: enfin, Mylord, que vous dirai-je? je me vis à
dix-sept ans sans amis, sans famille, sans protecteurs, à la veille
d'éprouver toutes les horreurs de la plus affreuse pauvreté.
"On avait cru soigner beaucoup mon éducation, en m'apprenant à chanter,
à danser; mais je ne savais exactement rien faire d'utile: d'ailleurs
j'aurais rougi alors de travailler pour gagner ma vie, et j'étais
encore plus humiliée qu'affligée de ma misère. Les religieuses seules
m'avaient témoigné quelque pitié: leur retraite me parut une ressource
contre les malheurs qui m'attendaient. Elles s'engagèrent à me recevoir
sans dot, si je pouvais supporter les austérités de la maison. L'effroi
de me trouver sans asile, si elles ne m'admettaient pas, me donna une
exactitude à suivre la règle, qu'elles prirent pour de la ferveur. Tout
entière à cette crainte, je passai l'année d'épreuve, sans considérer
une seule fois l'étendue de l'engagement que j'allais contracter. Je
n'avais devant les yeux que le malheur et l'humiliation où je serais
plongée, si elles me rejetaient dans le monde. Mais, comme celui qui
tombe et meurt en arrivant au but, je jour même que je prononçai mes
voeux, fut le premier instant où les plus tristes réflexions vinrent me
saisir. Le soir, en rentrant dans ma cellule, je pensai avec terreur
que je n'en sortirais que pour mourir. Je la regardai pour la première
fois. Imaginez, Mylord, un petit réduit de huit pieds carrés, une seule
chaise de paille, un lit de serge verte, en forme de tombeau, un
prie-dieu, au-dessus duquel était une image représentant la mort et
tous ses attributs. Voilà ce qui m'était donné pour le reste de ma
vie!.... Je regardai encore la petitesse de cette chambre; et,
involontairement, j'en fis le tour à petits pas, me pressant contre le
mur, comme si j'eusse pu agrandir l'espace, ou que ce mur dût fléchir
sous mes faibles efforts: je me retrouvai bientôt devant cette image,
qui m'annonçait ma propre destruction. En l'examinant plus
attentivement, j'aperçus qu'on y avait écrit une sentence de Massillon:
je pris ma lampe, et je lus que le premier pas que l'homme fait dans la
vie, est aussi _le premier qui l'approche du tombeau_. Ces idées
m'accablaient; je retombai sur ma chaise. Reprenant ensuite quelques
forces, je m'approchai encore de ce tableau; je le détachai pour le
considérer de plus près. Mais comme il suffit, je crois, d'être
malheureux, pour que rien de ce qui doit déchirer l'ame n'échappe à
l'attention; après avoir lu, regardé, relu, je le retournai
machinalement, et ce fut pour voir ces paroles de Pascal, écrites d'une
main tremblante (1) [(1) Lorsqu'une religieuse meurt, sa cellule, ainsi
que tout ce qui lui a appartenu, passe à la nouvelle postulante; ces
paroles avaient été probablement écrites par la dernière qui avait
occupé cette chambre.]: _ Si l'éternité existe, c'est bien peu que le
sacrifice de notre vie pour l'obtenir; et si elle n'existe pas,
quelques années de douleur ne sont rien_.... Ce doute sur l'éternité,
ma seule espérance; ce doute qui ne s'était jamais offert à moi,
m'épouvanta; je me jetai à genoux. Je ne regrettais pas ce monde que
j'avais quitté, et qui m'effrayait encore; mais les voeux éternels que
je venais de prononcer me firent frémir. Je versais des larmes, sans
pouvoir dire ce que j'avais; je me désolais, sans former aucun souhait;
je ne sentais qu'un mortel abattement, dont je ne sortais que par des
sanglots prêts à m'étouffer. Enfin, je fus rendue à moi-même par le son
de la cloche qui nous appelait à l'église; je m'y traînai. Ma voix qui,
jusque-là, s'était fait entendre par dessus celle de toutes mes
compagnes, ma voix était éteinte: j'étais debout, assise comme elles,
suivant tous les mouvemens, sans savoir ce que je faisais. Après
l'office, les religieuses se mirent à genoux, pour faire chacune tout
bas une prière particulière à sa dévotion. Je me prosternai aussi. A
cette même place, où, la veille encore, j'avais invoqué le ciel avec
tant de confiance, je joignis mes mains avec ardeur; et, baignée de
larmes, je m'humiliai devant Dieu; je lui demandai, je le suppliai, de
détruire en moi le sentiment et la réflexion. Je sortis de l'église
avec mes compagnes; et, pendant quelques jours, je fus un peu plus
tranquille: mais je n'étais plus la même; tout m'était devenu
insupportable.
"La supérieure, dont la bonté est celle d'un ange, lisait dans mon ame.
J'en jugeais aux consolations qu'elle me donnait; car jamais un
reproche n'est sorti de sa bouche: jamais non plus elle n'a voulu
entendre mes douleurs. Un jour que, seule avec elle, je me mis à fondre
en larmes, les siennes coulèrent aussi: _Pleurez, mon enfant_, me
dit-elle, _pleurez; mais ne me parlez point. En voulant exciter la
compassion des autres, on s'attendrit soi-même: on passe en revue tous
ses maux; et s'il est quelque circonstance qui nous ait échappé, on la
retrouve, et elle nous blesse long-temps. D'ailleurs, vous vous
révolteriez si, désirant vous donner du courage, je m'efforçais de vous
persuader que vous êtes moins à plaindre. Votre faiblesse
s'autoriserait de ma pitié, pour se laisser aller au désespoir; et vous
imagineriez peut-être, qu'il n'est point d'exemple d'un malheur
semblable au vôtre.... Combien vous vous tromperiez!....
Interdisez-vous donc la plainte, ma chère enfant: mais soyez avec moi
sans cesse; et, puissiez-vous faire usage de ma raison et de la vôtre!_
"Depuis cet instant, je ne la quittai plus. Souvent je me désolais; et
elle ne paraissait y faire attention que pour essayer de me distraire.
Quelquefois, je riais jusqu'à la folie; alors elle me regardait avec
compassion, mais sans me montrer jamais ni impatience ni humeur. -- Le
croiriez-vous, Mylord! son inaltérable douceur me fatigua; combien il
fallait que le malheur m'eût aigrie! Bientôt, loin de la chercher, je
l'évitai; je m'enfonçai dans ma cellule, pour être seule: et là, je
pensais sans cesse à cet état, où l'on ne conserve de la vie que les
tourmens; où, tous les jours, toutes les heures de chaque jour se
ressemblent; à cet état, qui serait la mort, si l'on pouvait y trouver
le calme. Ma santé dépérissait; j'allais succomber, lorsqu'un jour, que
la supérieure était venue me retrouver dans ma chambre, on accourut
l'avertir que tout un pan de mur du jardin était tombé. Elle y alla; je
la suivis: la brèche était considérable; et je ne saurais vous rendre
le sentiment de joie que j'éprouvai, en revoyant le monde une seconde
fois. A cet instant, je ne me sentis plus; je riais, je pleurais tout
ensemble. Les religieuses arrivèrent successivement; la supérieure,
pour leur cacher mon trouble, me renvoya. Le lendemain, dès cinq heures
du matin, j'étais dans le jardin; cette brèche donnait dans les champs,
et me laissait apercevoir un vaste horizon. Je contemplai le lever du
soleil avec ravissement. La petitesse de notre jardin, la hauteur de
ses murs, nous empêchent de jouir de ce beau spectacle. Je me mis à
genoux; mon coeur m'échappa, comme malgré moi; et, dans ce moment
d'émotion, je fis une courte prière avec ma première ferveur. Ce jour,
je retournai à l'église, je chantai l'office, et j'y trouvai même une
sorte de plaisir.
"La faiblesse de ma santé me laissait une liberté dont les religieuses
ne jouissent que lorsqu'elles sont malades. J'en profitais, pour ne
plus quitter le jardin; mais sans oser franchir la ligne où le mur
avait marqué la clôture: car, dès que la possibilité de sortir se fut
offerte, les malheurs qui m'attendaient dans le monde se présentèrent à
mon esprit plus fortement que jamais. -- Je restais des jours entiers
sur un banc, qui est en face de cette brèche; souvent sans me rappeler
le soir une seule des réflexions qui m'avaient fait tant souffrir. --
La supérieure fit venir les ouvriers; l'architecte décida qu'il fallait
abattre encore une portion de ce mur avant de le réparer. Chaque coup
de marteau, chaque pierre qu'on emportait, me donnait un mouvement de
joie; il semblait que la paix rentrât dans mon ame à mesure que
l'espace s'étendait. Mais bientôt ils atteignirent l'endroit où ils
devaient s'arrêter. Rien ne pourrait vous peindre le saisissement que
j'éprouvai, lorsqu'un matin, venant, comme à l'ordinaire, pour
m'établir sur ce banc, j'aperçus qu'il y avait une pierre de plus que
la veille: on commençait à rebâtir!... Je jetai un cri d'effroi, et
cachant ma tête dans mes mains, je courus vers ma cellule, comme si la
mort m'eût poursuivie: j'y restai jusqu'au soir, anéantie par la
douleur. Ce même jour vous entrâtes dans le monastère avec madame de
Sénange; je ne le sus qu'à l'heure du service des pauvres, seul devoir
auquel je n'avais jamais manqué. Votre regard, votre pitié, seront
toujours présens à mon coeur. Le lendemain, la supérieure m'apprit par
quel hasard vous aviez eu la curiosité de voir notre maison. Elle me
parla avec attendrissement de votre extrême bonté, de cette bonté qui
va au-devant de tous les infortunés, et qui les secourt d'abord, sans
s'informer s'ils ont raison de se plaindre. Avec quelle reconnaissance
elle me parla aussi de la donation que vous veniez de faire à notre
hôpital! Vous avez vu ces malheureux un moment; et vos bienfaits les
suivront par delà votre existence.... Ah! j'ose vous en remercier, moi,
que le malheur unit, attache, à tout ce qui souffre!
"Les jour suivans, je retournai au jardin; je m'y traînais lentement,
comme on marche au supplice; je crois qu'une force surnaturelle m'y
conduisait... Ce mur s'élevait avec une rapidité qui me désespérait.
Quelquefois, ne pouvant plus supporter l'activité des ouvriers, je
fermais les yeux, et restais là, absorbée dans mes vagues et sombres
rêveries. En me réveillant de cette espèce de sommeil, leur travail me
paraissait doublé; je m'éloignais, mais sans être plus tranquille.
Absente, présente, jour et nuit, à toute heure, je voyais ce mur,
éternellement ce mur, qui s'avançait pour refermer mon tombeau. Je ne
priais plus, car je n'osais rien demander. Alors Dieu, oui, Dieu, sans
doute, rejetant un sacrifice profané par les motifs humains qui
m'avaient décidée, Dieu m'inspira de m'adresser à vous. J'espérai dans
votre bonté si compatissante. Cependant, la première fois que la pensée
de manquer à mes voeux se présenta, je la repoussai avec horreur; mais
hier, le mur était presque achevé!.... encore un instant, et votre
pitié même ne pourrait plus me secourir.... Arrachez-moi d'ici, mylord,
arrachez-moi d'ici. Demain, à la pointe du jour, je me trouverai sur ce
mur; les décombres m'aideront à monter: si vous daignez vous y rendre,
je vous devrai plus que la vie. Mylord, ne rejetez pas ma prière: au
nom de tout le bonheur que vous devez attendre, des peines que vous
pouvez craindre, ayez pitié de moi.