Même jour.
Comment oser l'avouer? j'ai trouvé qu'elle avait raison, que j'étais
trop heureux: je vous assure que j'ai été injuste; écoutez-moi. -- A
trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais
promis. Adèle travaillait; elle ne m'a pas regardé; j'ai cru apercevoir
qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun
reproche, je me suis éloigné, et j'ai été prendre, le plus
indifféremment que j'ai pu, un livre à l'autre bout de la chambre. Elle
continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientôt j'ai vu de grosses
larmes tomber sur son métier: toutes mes résolutions m'ont abandonné;
je me suis rapproché, et, eutraîné [sic] malgré moi, "Adèle, lui ai-je
dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si
tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" -- Elle a levé
les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Sénange;
j'ai été reprendre mon livre.
Peu de temps après nous avons passé dans la salle à manger: j'ai essayé
d'amuser monsieur de Sénange, mais il y avait trop d'efforts dans ma
gaieté pour pouvoir y réussir. Adèle n'a pas dit un mot. En sortant de
table je l'ai priée tout bas de m'écouter un instant avant la fin du
jour: elle l'a promis par un signe de tête. Selon notre usage, j'ai
joué aux échecs avec monsieur de Sénange; il m'a gagné, ce qui lui
arrive rarement.
A six heures, il est venu du monde: Adèle a proposé une promenade
générale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu à peu elle a ralenti
sa marche, et nous nous sommes trouvés seuls, assez loin de la société.
J'avais mille questions à lui faire, et cependant j'étais si troublé,
qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demandé si elle
connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assuré que non.
"Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent très-éloigné de ma
mère, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherché
avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que
j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vécu. J'aime
beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas."
-- Pourquoi donc avez-vous été si coquette avec lui? -- Qu'appelez-vous
coquette, m'a-t-elle demandé avec son ingénuité ordinaire? Comment! me
suis-je écrié, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous
l'avez si bien traité! -- Elle m'a répondu qu'elle ne savait ni la
faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fâché. "Dans le
commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison,
j'ai cru qu'il était mieux de s'occuper des autres: à la fin, la gaieté
de mes compagnes m'a gagnée; tout le monde me priait de danser; j'en
avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je
l'ai préféré." -- Mais il tenait vos gants; il a gardé votre bouquet!
-- "J'ai trouvé très-singulier, très-ridicule, qu'il y attachât du
prix; et je les lui ai laissés, parce que je n'y en mettais aucun." --
Vous ne savez donc pas, Adèle, que ce sont des faveurs que je n'aurais
jamais pris la liberté de vous demander; et si quelquefois j'ai gardé
les fleurs que vous aviez portées, au moins n'ai-je pas osé vous le
dire. -- ["]Pourquoi?" m'a-t-elle répondu avec tristesse, "cela
m'aurait appris à n'en laisser jamais à d'autres." -- A ces mots,
Henri, j'ai tout oublié: je lui ai juré de lui consacrer ma vie. -- La
plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me
remerciait d'un air étonné, et comme si j'eusse été trop bon de l'aimer
autant. -- Quelle ravissante simplicité! Bientôt toute la compagnie
nous a rejoints; il a fallu la suivre.
Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, délicates, dont
Adèle s'était servie, sont revenues à mon esprit, quelquefois encore
avec un sentiment d'inquiétude que je me reprochais. Je suis heureux:
je me le dis, je me le répète; maintenant, je suis obligé de me le
répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de blesser une
ame tendre! elle peut guérir; mais qu'un rien vienne la toucher, si
elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis
heureux; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais pas
voir une fête, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me
ferait mal. Ah! mon bonheur ne dépend plus de moi.
Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir
été apportée avec mystère, et qui m'oblige d'aller à Paris dans
l'instant. Une femme très-malheureuse, dont je vous ai déjà parlé,
implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de
pitié. Je ne puis trouver le moment d'apprendre à Adèle la raison qui
me force à m'éloigner. Je n'ose pas lui écrire non plus; car cela
pourrait paraître extraordinaire.... mais je ne serai qu'un jour loin
d'elle.... cependant, si cette courte absence, surtout au moment de
notre explication, allait lui déplaire!... Oh! non.... elle ne saurait
soupçonner un coeur comme le mien.