LETTRE XXXI.

Même jour.

Comment oser l'avouer? j'ai trouvé qu'elle avait raison, que j'étais

trop heureux: je vous assure que j'ai été injuste; écoutez-moi. -- A

trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais

promis. Adèle travaillait; elle ne m'a pas regardé; j'ai cru apercevoir

qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun

reproche, je me suis éloigné, et j'ai été prendre, le plus

indifféremment que j'ai pu, un livre à l'autre bout de la chambre. Elle

continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientôt j'ai vu de grosses

larmes tomber sur son métier: toutes mes résolutions m'ont abandonné;

je me suis rapproché, et, eutraîné [sic] malgré moi, "Adèle, lui ai-je

dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si

tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" -- Elle a levé

les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Sénange;

j'ai été reprendre mon livre.

Peu de temps après nous avons passé dans la salle à manger: j'ai essayé

d'amuser monsieur de Sénange, mais il y avait trop d'efforts dans ma

gaieté pour pouvoir y réussir. Adèle n'a pas dit un mot. En sortant de

table je l'ai priée tout bas de m'écouter un instant avant la fin du

jour: elle l'a promis par un signe de tête. Selon notre usage, j'ai

joué aux échecs avec monsieur de Sénange; il m'a gagné, ce qui lui

arrive rarement.

A six heures, il est venu du monde: Adèle a proposé une promenade

générale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu à peu elle a ralenti

sa marche, et nous nous sommes trouvés seuls, assez loin de la société.

J'avais mille questions à lui faire, et cependant j'étais si troublé,

qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demandé si elle

connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assuré que non.

"Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent très-éloigné de ma

mère, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherché

avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que

j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vécu. J'aime

beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas."

-- Pourquoi donc avez-vous été si coquette avec lui? -- Qu'appelez-vous

coquette, m'a-t-elle demandé avec son ingénuité ordinaire? Comment! me

suis-je écrié, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous

l'avez si bien traité! -- Elle m'a répondu qu'elle ne savait ni la

faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fâché. "Dans le

commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison,

j'ai cru qu'il était mieux de s'occuper des autres: à la fin, la gaieté

de mes compagnes m'a gagnée; tout le monde me priait de danser; j'en

avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je

l'ai préféré." -- Mais il tenait vos gants; il a gardé votre bouquet!

-- "J'ai trouvé très-singulier, très-ridicule, qu'il y attachât du

prix; et je les lui ai laissés, parce que je n'y en mettais aucun." --

Vous ne savez donc pas, Adèle, que ce sont des faveurs que je n'aurais

jamais pris la liberté de vous demander; et si quelquefois j'ai gardé

les fleurs que vous aviez portées, au moins n'ai-je pas osé vous le

dire. -- ["]Pourquoi?" m'a-t-elle répondu avec tristesse, "cela

m'aurait appris à n'en laisser jamais à d'autres." -- A ces mots,

Henri, j'ai tout oublié: je lui ai juré de lui consacrer ma vie. -- La

plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me

remerciait d'un air étonné, et comme si j'eusse été trop bon de l'aimer

autant. -- Quelle ravissante simplicité! Bientôt toute la compagnie

nous a rejoints; il a fallu la suivre.

Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, délicates, dont

Adèle s'était servie, sont revenues à mon esprit, quelquefois encore

avec un sentiment d'inquiétude que je me reprochais. Je suis heureux:

je me le dis, je me le répète; maintenant, je suis obligé de me le

répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de blesser une

ame tendre! elle peut guérir; mais qu'un rien vienne la toucher, si

elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis

heureux; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais pas

voir une fête, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me

ferait mal. Ah! mon bonheur ne dépend plus de moi.

Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir

été apportée avec mystère, et qui m'oblige d'aller à Paris dans

l'instant. Une femme très-malheureuse, dont je vous ai déjà parlé,

implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de

pitié. Je ne puis trouver le moment d'apprendre à Adèle la raison qui

me force à m'éloigner. Je n'ose pas lui écrire non plus; car cela

pourrait paraître extraordinaire.... mais je ne serai qu'un jour loin

d'elle.... cependant, si cette courte absence, surtout au moment de

notre explication, allait lui déplaire!... Oh! non.... elle ne saurait

soupçonner un coeur comme le mien.

Adèle de Sénange · 第 49 / 73 题