Soeur EUGENIE."

_P.S_. "Mylord, je n'abuserai point de votre bienfaisance; je

refuserais la fortune, s'il fallait avec elle vivre dans l'oisiveté.

Placez-moi dans une ferme; donnez-moi des travaux pénibles, un désert

où je puisse au moins fatiguer mon inquiétude. Mylord, songez que vous

pouvez prononcer mon malheur éternel."

Il était près de onze heures lorsque je reçus cette lettre; n'ayant pas

le temps d'envoyer chercher des chevaux à Paris, je me fis mener par un

des cochers de monsieur de Sénange: un peu d'argent me répondit de son

zèle et de sa discrétion. Je montai en voiture avec mon fidèle John;

nous fûmes bientôt arrivés. Je reconnus facilement la portion de mur

qui venait d'être bâtie; cette pauvre religieuse n'y était pas encore.

Nous eûmes le temps de rassembler des pierres pour nous approcher de la

hauteur de cette brèche. Je commençais à craindre qu'elle n'eût

rencontré quelqu'obstacle, lorsque je la vis paraître; elle se laissa

glisser doucement, et nous la reçûmes sans qu'elle se fût fait aucun

mal. Epuisée par la violence de tous les sentimens qu'elle venait

d'éprouver, elle s'évanouit. Nous la portâmes dans la voiture, que je

fis partir bien vite. L'agitation et le bruit la rappelèrent à la vie;

et ce fut par une abondance de larmes qu'elle manifesta sa joie,

lorsque je lui dis "qu'elle était libre, et que l'honneur et le respect

veilleraient sur son asile."

Nous arrivâmes à l'hôtel garni où j'ai conservé mon appartement. Elle

s'était enveloppée avec tant de soin, qu'on ne pouvait deviner son état

de religieuse. Je lui parlais avec les égards les plus respectueux,

pour prévenir la première pensée qui aurait pu naître dans l'esprit des

gens de la maison. Son visage était pâle; ses grands yeux noirs,

presqu'éteints, suivaient sans intérêt les personnes qui marchaient

dans la chambre. Je m'aperçus bientôt que son abattement, cet air

résigné de la vertu souffrante, intéressaient l'hôtesse: j'en profitai

pour lui recommander de ne pas la quitter un instant: et, me

rapprochant d'Eugénie, je lui fis sentir combien il serait dangereux

que cette femme pénétrât son secret. Je pensais bien qu'elle ne le

dirait pas, car je la savais sensible et bonne; mais je croyais qu'en

forçant ainsi Eugénie à dissimuler sa peine, elle la sentirait moins

vivement.... Mon cher Henri, on fait bien des découvertes dans le coeur

humain, lorsqu'on a un véritable désir de porter du soulagement aux

ames malheureuses. Combien une sensibilité délicate aperçoit de moyens

au-delà de cette pitié ordinaire, qui ne sait plaindre que les maux du

corps et les revers de la fortune! -- La crainte de parler, l'envie de

laisser dormir sa garde, la fatigue, auront contribué à faire assoupir

quelques momens ma pauvre religieuse.

Ce matin, elle s'est rendue dans le salon dès qu'elle a su que je l'y

attendais. J'ai cherché les choses les plus rassurantes et les plus

douces à lui dire: je lui ai présenté les soins que je lui rendais

comme un devoir; c'était son frère, un ancien ami, qui était auprès

d'elle. Je suis parvenu à éloigner ainsi toutes les expressions de la

reconnaissance; et nous n'avons parlé que de son départ pour

l'Angleterre, de son établissement, quand elle y serait, que comme

d'affaires qui nous étaient communes. Nous avons été d'avis qu'il

fallait partir sur-le-champ, pour être certain d'échapper à toutes les

poursuites; quoique j'espère que l'esprit et la bonté de la supérieure

l'engageront à ne commencer les démarches auxquelles sa place l'oblige,

que lorsqu'elle sera bien sûre de leur inutilité. John, à qui je puis

me fier, la conduira chez le docteur Morris, chapelain de ma terre.

Elle trouvera dans sa respectable famille, sinon de grands plaisirs, au

moins la tranquillité; et elle a tellement souffert, que la

tranquillité sera pour elle le bonheur.

Adieu, je vais retrouver Adèle; j'y vais plus satisfait encore qu'à mon

ordinaire; car, j'ai à moi une bonne action de plus.

Adèle de Sénange · 第 51 / 73 题