Neuilly, ce 3 septembre.
Ce matin, je suis descendu, avant huit heures, dans le parc: je m'y
promenais depuis quelques instans, lorsque j'ai vu Adèle ouvrir sa
fenêtre. Je me suis avancé: elle m'a fait signe de ne point parler, de
crainte d'éveiller monsieur de Sénange, dont l'appartement est
au-dessous du sien..... Henri, que j'aime ce langage par signes! Les
mouvemens d'une jeune personne ont tant de grâces; elle fait tant de
gestes de trop, de peur de n'être pas entendue! Adèle avançait un de
ses jolis bras, qu'elle baissait sur moi, comme pour me fermer la
bouche; et elle plaçait en même temps un de ses doigts sur ses
lèvres.... Pour me dire seulement un mot obligeant, que j'avais l'air
de ne pas comprendre, elle finissait par des signes d'amitié... Je lui
montrais le ciel qui était azuré; pas un seul nuage: je regardais sa
fenêtre; je faisais quelques pas du côté de l'île, lorsque me
retournant encore vers sa fenêtre, je n'y ai plus vu Adèle. Alors,
quoiqu'elle ne m'eût pas dit un mot, j'ai été l'attendre au bas de son
escalier; elle est arrivée bientôt après, n'ayant qu'un simple
déshabillé de mousseline blanche, qui marquait bien sa taille; un grand
fichu la couvrait: il n'était que posé sans être attaché. Qu'elle était
jolie, Henri! je me suis presque repenti de l'avoir engagée à descendre.
Arrivés au bord de la rivière, elle a bien voulu se confier à mes
soins. Nos sommes d'étranges créatures! A peine Adèle a-t-elle été dans
cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai
éprouvé une émotion inexprimable; elle-même s'abandonnait à une douce
rêverie. Comment rendre ces impressions vagues et délicieuses, où l'on
est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors
un mot, le son même de la voix viendrait vous troubler.... Nous ne nous
parlions pas; mais je la regardais et j'étais satisfait! Il n'y avait
plus dans l'univers que le ciel, Adèle et moi! Et j'avais oublié l'une
et l'autre rive... Ah! que nous devenons enfans dès que nous aimons!
Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus
petits événemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur
cette eau paisible; mais il fallut arriver: dès qu'elle fut descendue
dans son île, sa gaieté revint, et son sourire me rendit ma raison. Je
rattachai le bateau et nous entrâmes dans les jardins. Les ouvriers n'y
étaient pas encore; il n'y avait pas le plus léger bruit. Après
quelques momens de silence, nous avons parlé pour la première fois du
jour où je l'avais rencontrée aux Champs-Elysées: c'est en même temps
que nous avons osé tous deux nous le rappeler. Je l'ai priée de
m'apprendre tout ce qui l'avait intéressée avant que je la connusse.
Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprès d'elle,
et m'a raconté les détails de son enfance, le moment où elle est entrée
au couvent, l'oubli, l'indifférence de sa mère, qu'elle tâchait
d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa première
entrevue avec monsieur de Sénange, et les visites qu'il lui faisait
ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son récit était court, elle
ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque
chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularité.
Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites
circonstances intéressent.
Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scène d'un parloir de
couvent. -- "A la seconde visite de monsieur de Sénange, j'étais, m'a
dit Adèle, à la fenêtre de la supérieure, lorsque nous le vîmes entrer
dans la cour. On retira de son carrosse une quantité énorme de paniers
remplis de fruits, de gâteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des
cris de joie, à la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de
la supérieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il eût pu monter
l'escalier: je le reçus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une
table près de la grille; et je demandai à monsieur de Sénange la
permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, étant à goûter,
prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La supérieure le
permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et après avoir
fait une révérence bien profonde, bien sérieuse, un peu gauche, elles
s'approchèrent de lui; mais la vue des paniers fit bientôt disparaître
cet air cérémonieux. Comme il était impossible de les faire entrer par
la grille, chacune d'elles passait sa main à travers les barreaux, et
prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous
mangeâmes notre goûter avec une gaieté qui amusa beaucoup monsieur de
Sénange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla,
nous le priâmes toutes de revenir le plutôt possible. Il nous demanda,
en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vînt sans le goûter,
ou le goûter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour
l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. -- Et vous, Adèle? me
dit-il. Moi, répondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent,
quel qu'il fût. -- Ma franchise le fit rire; il promit de revenir
bientôt, et de ne rien séparer.
"Pendant huit jours nous ne parlâmes que de lui. Toutes les
pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur père, leur oncle, leur
cousin, mais, s'il faut être vraie, aucune ne pensait qu'on pût
l'épouser. Nous nous étions accoutumées bien vite à le regarder comme
un ancien ami. Sûrement il me préférait à toutes; car un jour il me
demanda si je serais bien aise d'être sa femme? Je l'assurai que oui,
mais sans y faire grande attention. Peu de jours après, ma mère écrivit
à la supérieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous étions à la
récréation, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut
véritablement un malheur général: mes compagnes quittèrent leurs jeux,
m'entourèrent, et nous pleurâmes toutes ensemble.
"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mère vint me chercher.
Mes regrets étaient si vifs que, quoique ce fût la première fois que je
sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'étais étouffée par mes
sanglots, le visage caché dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel
accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du
moment où vous vîntes nous secourir. Je n'ai pas oublié l'intérêt que
vous le témoignâtes; et le jour où je vous aperçus à l'opéra,
j'éprouvai un plaisir sensible. Quelque chose eût manqué au reste de ma
vie, si je ne vous avais jamais retrouvé.
"A peine étais-je dans la chambre de ma mère, qu'elle me dit sèchement
de m'asseoir près d'elle et de l'écouter. Je lui trouvai un air sévère
qui me fit trembler; il était impossible que la chose qu'elle avait à
m'annoncer ne me parût pas douce en comparaison de mes craintes: aussi,
lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'épouser monsieur de
Sénange, y consentis-je avec joie. Après avoir obtenu cet aveu, elle
voulut bien me renvoyer au couvent, où je devais rester jusqu'au jour
de la célébration.
"En rentrant dans la maison, je fis part à la supérieure de mon
prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux où la pitié était
peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je
m'affligeai dès qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire à mes
compagnes que je devais épouser monsieur de Sénange: elles l'apprirent
avec une surprise mêlée de tristesse. Bientôt je partageai cette
impression que je leur voyais; j'étais inquiète, incertaine: et, dans
ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'eût assurée que
j'étais fort heureuse, ou très à plaindre. Cependant, peu à peu,
réfléchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies
cessèrent de craindre pour mon avenir.
"Le jour suivant, il m'écrivit une lettre si touchante, dans laquelle
il paraissait désirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je
sentis renaître toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec
plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles
étaient réunies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette
lecture, qui était une affaire si importante, vous serez peut-être
étonné d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer à la
supérieure et à mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas
en parler à ma mère, je le demandai tout bas à monsieur de Sénange; et
il le proposa, le voulut, comme si c'était lui qui en eût eu la pensée.
La supérieure vint donc avec les pensionnaires; elles signèrent toutes,
en faisant des voeux sincères qui ont été exaucés.
"Lorsque les notaires eurent emporté cet acte, qui m'était devenu
précieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis
entrer quatre valets de chambre de monsieur de Sénange, portant des
corbeilles magnifiques, remplies de présens de noces. Les fleurs, les
parures, enchantèrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'étaient
offerts: ma mère m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes
remercîmens. La troisième corbeille renfermait les diamans, qu'on
admira beaucoup, et dont la mère me para aussitôt: mais ce qui étonna
davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande
beauté; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le
jour où je vous vis à l'Opéra. Mes compagnes furent charmées de me voir
si brillante. La quatrième corbeille était pleine de jolies bagatelles;
c'étaient des présens pour chacune d'elles, car monsieur de Sénange
n'oubliait rien.
"Mon frère proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette idée
fut adoptée avec joie, et nous nous séparâmes fort contens les uns des
autres. La loterie fut tirée, et le hasard, que je dirigeai, donna à
chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la
permission d'être mariée dans l'église de mon couvent. A très-peu de
différence près, toutes mes journées se passèrent ensuite comme celles
dont vous avez été témoin. Depuis votre arrivée, il y a un intérêt de
plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort étonnée si,
après moi, vous n'étiez pas ce que monsieur de Sénange aime le mieux."
Elle a terminé son récit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu
changer quelque chose. -- Un jardinier nous a appris qu'il était onze
heures. Nous avons couru au bateau: Adèle était inquiète de s'être
oubliée si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une
pareille étourderie, car monsieur de Sénange déjeune toujours à dix
heures précises.
Nous revenions avec cet empressement, ce bruit de la jeunesse qui
s'entend de si loin. Adèle a ouvert la porte du salon avec vivacité;
mais elle s'est arrêtée saisie, en y trouvant monsieur de Sénange
établi dans son fauteuil; il paraissait lire. Dès qu'il nous a vus, il
a sonné pour que l'on servît le déjeuner. Il a pris son chocolat sans
dire un mot; Adèle n'osait pas lever les yeux, et nous sommes tous
restés dans le plus grand silence. Le déjeuner fini, il a repris son
livre; Adèle a apporté son ouvrage près de lui, et je suis remonté dans
ma chambre.
Que je suis embarrassé de ma contenance! L'air froid et sévère de
monsieur de Sénange me glace et m'impose au point que, s'il ne me parle
pas le premier, il me sera impossible de lui dire une parole. Ah! cette
matinée si douce devait-elle finir par un orage!