LETTRE XXVI.

Neuilly, ce 3 septembre.

Ce matin, je suis descendu, avant huit heures, dans le parc: je m'y

promenais depuis quelques instans, lorsque j'ai vu Adèle ouvrir sa

fenêtre. Je me suis avancé: elle m'a fait signe de ne point parler, de

crainte d'éveiller monsieur de Sénange, dont l'appartement est

au-dessous du sien..... Henri, que j'aime ce langage par signes! Les

mouvemens d'une jeune personne ont tant de grâces; elle fait tant de

gestes de trop, de peur de n'être pas entendue! Adèle avançait un de

ses jolis bras, qu'elle baissait sur moi, comme pour me fermer la

bouche; et elle plaçait en même temps un de ses doigts sur ses

lèvres.... Pour me dire seulement un mot obligeant, que j'avais l'air

de ne pas comprendre, elle finissait par des signes d'amitié... Je lui

montrais le ciel qui était azuré; pas un seul nuage: je regardais sa

fenêtre; je faisais quelques pas du côté de l'île, lorsque me

retournant encore vers sa fenêtre, je n'y ai plus vu Adèle. Alors,

quoiqu'elle ne m'eût pas dit un mot, j'ai été l'attendre au bas de son

escalier; elle est arrivée bientôt après, n'ayant qu'un simple

déshabillé de mousseline blanche, qui marquait bien sa taille; un grand

fichu la couvrait: il n'était que posé sans être attaché. Qu'elle était

jolie, Henri! je me suis presque repenti de l'avoir engagée à descendre.

Arrivés au bord de la rivière, elle a bien voulu se confier à mes

soins. Nos sommes d'étranges créatures! A peine Adèle a-t-elle été dans

cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai

éprouvé une émotion inexprimable; elle-même s'abandonnait à une douce

rêverie. Comment rendre ces impressions vagues et délicieuses, où l'on

est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors

un mot, le son même de la voix viendrait vous troubler.... Nous ne nous

parlions pas; mais je la regardais et j'étais satisfait! Il n'y avait

plus dans l'univers que le ciel, Adèle et moi! Et j'avais oublié l'une

et l'autre rive... Ah! que nous devenons enfans dès que nous aimons!

Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus

petits événemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur

cette eau paisible; mais il fallut arriver: dès qu'elle fut descendue

dans son île, sa gaieté revint, et son sourire me rendit ma raison. Je

rattachai le bateau et nous entrâmes dans les jardins. Les ouvriers n'y

étaient pas encore; il n'y avait pas le plus léger bruit. Après

quelques momens de silence, nous avons parlé pour la première fois du

jour où je l'avais rencontrée aux Champs-Elysées: c'est en même temps

que nous avons osé tous deux nous le rappeler. Je l'ai priée de

m'apprendre tout ce qui l'avait intéressée avant que je la connusse.

Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprès d'elle,

et m'a raconté les détails de son enfance, le moment où elle est entrée

au couvent, l'oubli, l'indifférence de sa mère, qu'elle tâchait

d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa première

entrevue avec monsieur de Sénange, et les visites qu'il lui faisait

ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son récit était court, elle

ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque

chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularité.

Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites

circonstances intéressent.

Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scène d'un parloir de

couvent. -- "A la seconde visite de monsieur de Sénange, j'étais, m'a

dit Adèle, à la fenêtre de la supérieure, lorsque nous le vîmes entrer

dans la cour. On retira de son carrosse une quantité énorme de paniers

remplis de fruits, de gâteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des

cris de joie, à la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de

la supérieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il eût pu monter

l'escalier: je le reçus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une

table près de la grille; et je demandai à monsieur de Sénange la

permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, étant à goûter,

prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La supérieure le

permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et après avoir

fait une révérence bien profonde, bien sérieuse, un peu gauche, elles

s'approchèrent de lui; mais la vue des paniers fit bientôt disparaître

cet air cérémonieux. Comme il était impossible de les faire entrer par

la grille, chacune d'elles passait sa main à travers les barreaux, et

prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous

mangeâmes notre goûter avec une gaieté qui amusa beaucoup monsieur de

Sénange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla,

nous le priâmes toutes de revenir le plutôt possible. Il nous demanda,

en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vînt sans le goûter,

ou le goûter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour

l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. -- Et vous, Adèle? me

dit-il. Moi, répondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent,

quel qu'il fût. -- Ma franchise le fit rire; il promit de revenir

bientôt, et de ne rien séparer.

"Pendant huit jours nous ne parlâmes que de lui. Toutes les

pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur père, leur oncle, leur

cousin, mais, s'il faut être vraie, aucune ne pensait qu'on pût

l'épouser. Nous nous étions accoutumées bien vite à le regarder comme

un ancien ami. Sûrement il me préférait à toutes; car un jour il me

demanda si je serais bien aise d'être sa femme? Je l'assurai que oui,

mais sans y faire grande attention. Peu de jours après, ma mère écrivit

à la supérieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous étions à la

récréation, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut

véritablement un malheur général: mes compagnes quittèrent leurs jeux,

m'entourèrent, et nous pleurâmes toutes ensemble.

"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mère vint me chercher.

Mes regrets étaient si vifs que, quoique ce fût la première fois que je

sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'étais étouffée par mes

sanglots, le visage caché dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel

accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du

moment où vous vîntes nous secourir. Je n'ai pas oublié l'intérêt que

vous le témoignâtes; et le jour où je vous aperçus à l'opéra,

j'éprouvai un plaisir sensible. Quelque chose eût manqué au reste de ma

vie, si je ne vous avais jamais retrouvé.

"A peine étais-je dans la chambre de ma mère, qu'elle me dit sèchement

de m'asseoir près d'elle et de l'écouter. Je lui trouvai un air sévère

qui me fit trembler; il était impossible que la chose qu'elle avait à

m'annoncer ne me parût pas douce en comparaison de mes craintes: aussi,

lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'épouser monsieur de

Sénange, y consentis-je avec joie. Après avoir obtenu cet aveu, elle

voulut bien me renvoyer au couvent, où je devais rester jusqu'au jour

de la célébration.

"En rentrant dans la maison, je fis part à la supérieure de mon

prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux où la pitié était

peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je

m'affligeai dès qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire à mes

compagnes que je devais épouser monsieur de Sénange: elles l'apprirent

avec une surprise mêlée de tristesse. Bientôt je partageai cette

impression que je leur voyais; j'étais inquiète, incertaine: et, dans

ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'eût assurée que

j'étais fort heureuse, ou très à plaindre. Cependant, peu à peu,

réfléchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies

cessèrent de craindre pour mon avenir.

"Le jour suivant, il m'écrivit une lettre si touchante, dans laquelle

il paraissait désirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je

sentis renaître toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec

plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles

étaient réunies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette

lecture, qui était une affaire si importante, vous serez peut-être

étonné d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer à la

supérieure et à mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas

en parler à ma mère, je le demandai tout bas à monsieur de Sénange; et

il le proposa, le voulut, comme si c'était lui qui en eût eu la pensée.

La supérieure vint donc avec les pensionnaires; elles signèrent toutes,

en faisant des voeux sincères qui ont été exaucés.

"Lorsque les notaires eurent emporté cet acte, qui m'était devenu

précieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis

entrer quatre valets de chambre de monsieur de Sénange, portant des

corbeilles magnifiques, remplies de présens de noces. Les fleurs, les

parures, enchantèrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'étaient

offerts: ma mère m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes

remercîmens. La troisième corbeille renfermait les diamans, qu'on

admira beaucoup, et dont la mère me para aussitôt: mais ce qui étonna

davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande

beauté; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le

jour où je vous vis à l'Opéra. Mes compagnes furent charmées de me voir

si brillante. La quatrième corbeille était pleine de jolies bagatelles;

c'étaient des présens pour chacune d'elles, car monsieur de Sénange

n'oubliait rien.

"Mon frère proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette idée

fut adoptée avec joie, et nous nous séparâmes fort contens les uns des

autres. La loterie fut tirée, et le hasard, que je dirigeai, donna à

chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la

permission d'être mariée dans l'église de mon couvent. A très-peu de

différence près, toutes mes journées se passèrent ensuite comme celles

dont vous avez été témoin. Depuis votre arrivée, il y a un intérêt de

plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort étonnée si,

après moi, vous n'étiez pas ce que monsieur de Sénange aime le mieux."

Elle a terminé son récit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu

changer quelque chose. -- Un jardinier nous a appris qu'il était onze

heures. Nous avons couru au bateau: Adèle était inquiète de s'être

oubliée si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une

pareille étourderie, car monsieur de Sénange déjeune toujours à dix

heures précises.

Nous revenions avec cet empressement, ce bruit de la jeunesse qui

s'entend de si loin. Adèle a ouvert la porte du salon avec vivacité;

mais elle s'est arrêtée saisie, en y trouvant monsieur de Sénange

établi dans son fauteuil; il paraissait lire. Dès qu'il nous a vus, il

a sonné pour que l'on servît le déjeuner. Il a pris son chocolat sans

dire un mot; Adèle n'osait pas lever les yeux, et nous sommes tous

restés dans le plus grand silence. Le déjeuner fini, il a repris son

livre; Adèle a apporté son ouvrage près de lui, et je suis remonté dans

ma chambre.

Que je suis embarrassé de ma contenance! L'air froid et sévère de

monsieur de Sénange me glace et m'impose au point que, s'il ne me parle

pas le premier, il me sera impossible de lui dire une parole. Ah! cette

matinée si douce devait-elle finir par un orage!

Adèle de Sénange · 第 44 / 73 题