LETTRE XXV.

Neuilly, ce 2 septembre.

Notre journée, mon cher Henri, se termina hier aussi ridiculement

qu'elle avait commencé. Lorsque j'entrai dans le salon, Adèle courut

au-devant de moi, et me dit, tout bas, de venir écouter la personne du

monde la plus extraordinaire, une personne qui ne parle point sans

placer trois mots presque synonymes l'un après l'autre; toujours trois,

me dit-elle, jamais plus, jamais moins: et se rapprochant d'un homme

jeune encore, qui avait l'air froid, même un peu sauvage, et dont tous

les mouvemens étaient lents et toutes les expressions exagérées, elle

me le présenta comme un parent de monsieur de Sénange. -- "Monsieur, me

dit-il, vous pouvez compter sur ma considération, ma déférence et mes

égards." -- Je m'assis près de lui: Adèle me demanda si enfin j'avais

lu cette lettre que j'avais reçue avec tant de mystère? Ce monsieur

s'empressa d'assurer que j'étais certainement trop poli, gracieux et

civil, pour ne pas prévenir ses désirs. -- Je lui répondis que les

Anglais n'étaient pas si galans. -- Ils ont raison, dit-il, car

peut-être plaisent-ils davantage par leur ingénuité, leur sincérité,

leur rudesse. -- Pourquoi _rudesse_, lui demandai-je avec étonnement?

-- Monsieur, me répondit-il, nous appelons souvent rudesse, et sûrement

mal-à-propos, leur vérité, leur franchise et leur loyauté.

Adèle riait aux éclats, et jusqu'au point de m'embarrasser; mais eu

lieu de s'apercevoir qu'elle se moquait de lui, il trouvait sa gaieté,

son enjouement et sa joie admirables. Enfin on avertit qu'on avait

servi; Adèle le fit asseoir à table près d'elle, et s'en occupa tout le

dîner. Elle avait pourtant assez de peine à le faire causer, car il est

extrêmement sérieux; il ne parle presque jamais que lorsqu'on

l'interroge, et répond toujours avec la même éloquence. Pendant le

repas, il ne mangea ni ne refusa rien indifféremment: ce qu'il

préférait était toujours sain, salubre et fortifiant; ce qui lui

faisait mal était positivement indigeste, pesant et lourd. Au moment de

son départ, Adèle l'engagea à revenir souvent; il l'assura que la

gratitude, la reconnaissance et l'inclination l'y portaient, autant que

sa soumission, son respect et son dévouement. Après m'avoir demandé la

permission de soigner, rechercher, cultiver ma connaissance, il se

retourna vers monsieur de Sénange, et lui dit que le mariage, qui, chez

les autres, lui avait toujours paru mériter la raillerie, la

plaisanterie, le ridicule, chez lui inspirait le désir, l'envie et la

jalousie; puis, mettant ses pieds à la troisième position, une main

dans sa veste, et de l'autre saluant tout le monde avec un air

gracieux, il s'en alla.

Adèle le reconduisit, et l'invita encore à revenir bientôt. Je voulus

lui parler un peu de cette disposition à la moquerie, de cette manière

de s'en préparer les occasions: je lui en fis quelques reproches; elle

prit alors le même ton que ce monsieur, et me pria de la laisser rire,

s'amuser, se divertir; et de n'être pas plus pédant, prêchant,

grondant, qu'il ne l'était lui-même. Elle faisait des rires si

extravagans, que sa gaieté me gagna: en dépit de ma raison je lui

abandonnai ce parent qui, malgré ses ridicules, a l'air d'un fort bon

homme. -- Que je suis devenu faible, Henri! Autrefois ce persiflage

m'aurait été insupportable; aujourd'hui, non-seulement il m'a diverti

malgré moi, mais je l'ai même imité un instant.

Lorsque tout le monde fut parti, Adèle voulut profiter du peu de jour

qui restait pour aller se promener. A peine fûmes-nous seuls, qu'elle

me reparla de cette lettre. Après m'être amusé quelques momens à

l'impatienter encore, je la lui présentai telle qu'on me l'avait remise

le matin, car je ne sais quelle complaisance m'avait empêché de

l'ouvrir. Elle brisa le cachet : nous nous assîmes au bord de la

rivière, et nous la lûmes tous deux ensemble. La supérieure me mandait

qu'elle avait fait assembler la communauté; que ses religieuses

acceptaient avec gratitude la donation que je leur faisais au nom

d'Adèle. Sa reconnaissance avait quelque chose de noble et

d'affectueux, qui n'était point mêlé de cette exagération dont les gens

du monde accompagnent si souvent les éloges qu'ils croyent vous devoir.

Je présentai aussi à Adèle une copie de la lettre que j'avais écrite à

la supérieure. "Pardonnez-moi, lui dis-je vivement, pardonnez-moi

d'avoir pris votre nom sans vous le dire. Cette bonne oeuvre eût été

plus parfaite, si vous l'eussiez dirigée; mais je n'ai pas eu le temps

de vous consulter. Entraîné par mon coeur, j'ai désiré, et aussitôt

j'ai voulu que votre nom fût connu et invoqué par les malheureux... Que

le pauvre, lui dis-je tendrement, que le pauvre fatigué regarde s'il ne

découvre point votre demeure! Qu'il s'empresse d'y arriver, la quitte

avec regret, et se retourne souvent, en s'en allant, pour la revoir

encore, et vous combler de bénédictions!" -- Adèle m'écoutait comme

ravie; loin de penser à me faire de froids remerciemens, elle me

demanda avec émotion de lui apprendre à faire le bien, à mieux user de

sa fortune. Nous promîmes ensemble de ne jamais manquer l'occasion de

secourir le malheur, et nous regagnâmes doucement la maison, où nous

passâmes le reste de la soirée, contens l'un de l'autre, occupés de

monsieur de Sénange, et désirant également le rendre heureux.

Adèle de Sénange · 第 43 / 73 题