Neuilly, ce 2 septembre.
Notre journée, mon cher Henri, se termina hier aussi ridiculement
qu'elle avait commencé. Lorsque j'entrai dans le salon, Adèle courut
au-devant de moi, et me dit, tout bas, de venir écouter la personne du
monde la plus extraordinaire, une personne qui ne parle point sans
placer trois mots presque synonymes l'un après l'autre; toujours trois,
me dit-elle, jamais plus, jamais moins: et se rapprochant d'un homme
jeune encore, qui avait l'air froid, même un peu sauvage, et dont tous
les mouvemens étaient lents et toutes les expressions exagérées, elle
me le présenta comme un parent de monsieur de Sénange. -- "Monsieur, me
dit-il, vous pouvez compter sur ma considération, ma déférence et mes
égards." -- Je m'assis près de lui: Adèle me demanda si enfin j'avais
lu cette lettre que j'avais reçue avec tant de mystère? Ce monsieur
s'empressa d'assurer que j'étais certainement trop poli, gracieux et
civil, pour ne pas prévenir ses désirs. -- Je lui répondis que les
Anglais n'étaient pas si galans. -- Ils ont raison, dit-il, car
peut-être plaisent-ils davantage par leur ingénuité, leur sincérité,
leur rudesse. -- Pourquoi _rudesse_, lui demandai-je avec étonnement?
-- Monsieur, me répondit-il, nous appelons souvent rudesse, et sûrement
mal-à-propos, leur vérité, leur franchise et leur loyauté.
Adèle riait aux éclats, et jusqu'au point de m'embarrasser; mais eu
lieu de s'apercevoir qu'elle se moquait de lui, il trouvait sa gaieté,
son enjouement et sa joie admirables. Enfin on avertit qu'on avait
servi; Adèle le fit asseoir à table près d'elle, et s'en occupa tout le
dîner. Elle avait pourtant assez de peine à le faire causer, car il est
extrêmement sérieux; il ne parle presque jamais que lorsqu'on
l'interroge, et répond toujours avec la même éloquence. Pendant le
repas, il ne mangea ni ne refusa rien indifféremment: ce qu'il
préférait était toujours sain, salubre et fortifiant; ce qui lui
faisait mal était positivement indigeste, pesant et lourd. Au moment de
son départ, Adèle l'engagea à revenir souvent; il l'assura que la
gratitude, la reconnaissance et l'inclination l'y portaient, autant que
sa soumission, son respect et son dévouement. Après m'avoir demandé la
permission de soigner, rechercher, cultiver ma connaissance, il se
retourna vers monsieur de Sénange, et lui dit que le mariage, qui, chez
les autres, lui avait toujours paru mériter la raillerie, la
plaisanterie, le ridicule, chez lui inspirait le désir, l'envie et la
jalousie; puis, mettant ses pieds à la troisième position, une main
dans sa veste, et de l'autre saluant tout le monde avec un air
gracieux, il s'en alla.
Adèle le reconduisit, et l'invita encore à revenir bientôt. Je voulus
lui parler un peu de cette disposition à la moquerie, de cette manière
de s'en préparer les occasions: je lui en fis quelques reproches; elle
prit alors le même ton que ce monsieur, et me pria de la laisser rire,
s'amuser, se divertir; et de n'être pas plus pédant, prêchant,
grondant, qu'il ne l'était lui-même. Elle faisait des rires si
extravagans, que sa gaieté me gagna: en dépit de ma raison je lui
abandonnai ce parent qui, malgré ses ridicules, a l'air d'un fort bon
homme. -- Que je suis devenu faible, Henri! Autrefois ce persiflage
m'aurait été insupportable; aujourd'hui, non-seulement il m'a diverti
malgré moi, mais je l'ai même imité un instant.
Lorsque tout le monde fut parti, Adèle voulut profiter du peu de jour
qui restait pour aller se promener. A peine fûmes-nous seuls, qu'elle
me reparla de cette lettre. Après m'être amusé quelques momens à
l'impatienter encore, je la lui présentai telle qu'on me l'avait remise
le matin, car je ne sais quelle complaisance m'avait empêché de
l'ouvrir. Elle brisa le cachet : nous nous assîmes au bord de la
rivière, et nous la lûmes tous deux ensemble. La supérieure me mandait
qu'elle avait fait assembler la communauté; que ses religieuses
acceptaient avec gratitude la donation que je leur faisais au nom
d'Adèle. Sa reconnaissance avait quelque chose de noble et
d'affectueux, qui n'était point mêlé de cette exagération dont les gens
du monde accompagnent si souvent les éloges qu'ils croyent vous devoir.
Je présentai aussi à Adèle une copie de la lettre que j'avais écrite à
la supérieure. "Pardonnez-moi, lui dis-je vivement, pardonnez-moi
d'avoir pris votre nom sans vous le dire. Cette bonne oeuvre eût été
plus parfaite, si vous l'eussiez dirigée; mais je n'ai pas eu le temps
de vous consulter. Entraîné par mon coeur, j'ai désiré, et aussitôt
j'ai voulu que votre nom fût connu et invoqué par les malheureux... Que
le pauvre, lui dis-je tendrement, que le pauvre fatigué regarde s'il ne
découvre point votre demeure! Qu'il s'empresse d'y arriver, la quitte
avec regret, et se retourne souvent, en s'en allant, pour la revoir
encore, et vous combler de bénédictions!" -- Adèle m'écoutait comme
ravie; loin de penser à me faire de froids remerciemens, elle me
demanda avec émotion de lui apprendre à faire le bien, à mieux user de
sa fortune. Nous promîmes ensemble de ne jamais manquer l'occasion de
secourir le malheur, et nous regagnâmes doucement la maison, où nous
passâmes le reste de la soirée, contens l'un de l'autre, occupés de
monsieur de Sénange, et désirant également le rendre heureux.