Ce 3 septembre au soir.
Au lieu de descendre à trois heures, comme à mon ordinaire, j'ai
patiemment attendu qu'on vînt me chercher pour dîner; car j'aurais été
trop confus de me retrouver, peut-être seul, avec monsieur de Sénange,
craignant qu'il ne fût encore fâché ; mais dans la salle à manger, tout
fait diversion. Il n'y a que les gens timides qui sachent combien on
est heureux, quelquefois, d'avoir à dire qu'une soupe est trop chaude,
un poulet trop froid; chaque plat peut devenir un sujet de
conversation; et je ne pouvais guère compter sur mon esprit, pour me
fournir quelque chose de plus brillent. Mais comme rien n'arrive
jamais, ainsi que je le prévois, ou que je le désire, en descendant,
les gens m'ont averti qu'on m'attendait pour se mettre à table: j'ai
donc été obligé d'entrer dans le salon. Aussitôt qu'Adèle m'a vu, elle
s'est levée et a donné le bras à monsieur de Sénange: je me suis rangé
sur leur passage; et lorsqu'ils ont été devant moi, je leur ai fait une
profonde révérence.... Apparemment que, sans m'en apercevoir, j'avais
supprimé depuis long-temps cette grave politesse; car monsieur de
Sénange s'est arrêté avec étonnement, m'a regardé depuis la tête
jusqu'aux pieds, et m'a rendu mon salut d'une manière si affectée,
qu'Adèle a fait un grand éclat de rire. Il a souri aussi: "Venez,
m'a-t-il dit, mais ne la laissez plus s'oublier si long-temps: elle ne
sait pas encore combien le monde est méchant; et vous seriez
inexcusable de la rendre l'objet d'une calomnie." -- J'ai voulu
répondre; il ne l'a pas permis, et nous sommes allés nous mettre à
table. Pendant le repas, il m'a parlé avec encore plus d'amitié qu'à
l'ordinaire, a traité Adèle avec plus de considération; lui a demandé
souvent son avis, même sur des choses indifférentes; et regardant ses
gens avec un sérieux presque sévère, que je ne lui avais jamais vu, il
m'a prouvé qu'il fallait rappeler leur respect, lorsqu'on voulait
prévenir leurs malignes observations.
Quoiqu'il soit venu beaucoup de monde après dîner, Adèle a trouvé moyen
de m'apprendre que, le matin, monsieur de Sénange étant resté encore
long-temps sans lui parler, cela lui avait fait tant de peine, qu'elle
s'était mise à pleurer, sans rien dire non plus; qu'alors il lui avait
demandé ce qui l'affligeait, et qu'elle lui avait répondu qu'elle
craignait de l'avoir fâché. -- Non, a-t-il repris, mais j'ai été
malheureux de voir que vous pouviez m'oublier. -- Elle l'a assuré que
jamais elle n'avait été plus occupée de lui, et lui a raconté tout ce
qu'elle m'avait dit de son mariage, de sa reconnaissance, des
pensionnaires, des goûters. "A mesure que je lui parlais, m'a-t-elle
dit, la sérénité revenait sur son visage." _Je vous crois_, a-t-il
répondu; _mais ceux qui ne vous connaissent pas auraient pu interpréter
bien mal une promenade si longue, et à une heure si extraordinaire_.
"J'ai promis d'être plus attentive, et il n'a plus voulu qu'il en fût
question." -- Qu'il est bon! Henri, et quelle humeur j'aurais eue à sa
place! Mais ne parlons plus de cet instant de trouble; c'est demain un
jour de bonheur et de joie pour cette maison: demain nous célébrons la
convalescence de monsieur de Sénange: combien il va jouir de la fête
qu'Adèle lui prépare!