LETTRE XXVII.

Ce 3 septembre au soir.

Au lieu de descendre à trois heures, comme à mon ordinaire, j'ai

patiemment attendu qu'on vînt me chercher pour dîner; car j'aurais été

trop confus de me retrouver, peut-être seul, avec monsieur de Sénange,

craignant qu'il ne fût encore fâché ; mais dans la salle à manger, tout

fait diversion. Il n'y a que les gens timides qui sachent combien on

est heureux, quelquefois, d'avoir à dire qu'une soupe est trop chaude,

un poulet trop froid; chaque plat peut devenir un sujet de

conversation; et je ne pouvais guère compter sur mon esprit, pour me

fournir quelque chose de plus brillent. Mais comme rien n'arrive

jamais, ainsi que je le prévois, ou que je le désire, en descendant,

les gens m'ont averti qu'on m'attendait pour se mettre à table: j'ai

donc été obligé d'entrer dans le salon. Aussitôt qu'Adèle m'a vu, elle

s'est levée et a donné le bras à monsieur de Sénange: je me suis rangé

sur leur passage; et lorsqu'ils ont été devant moi, je leur ai fait une

profonde révérence.... Apparemment que, sans m'en apercevoir, j'avais

supprimé depuis long-temps cette grave politesse; car monsieur de

Sénange s'est arrêté avec étonnement, m'a regardé depuis la tête

jusqu'aux pieds, et m'a rendu mon salut d'une manière si affectée,

qu'Adèle a fait un grand éclat de rire. Il a souri aussi: "Venez,

m'a-t-il dit, mais ne la laissez plus s'oublier si long-temps: elle ne

sait pas encore combien le monde est méchant; et vous seriez

inexcusable de la rendre l'objet d'une calomnie." -- J'ai voulu

répondre; il ne l'a pas permis, et nous sommes allés nous mettre à

table. Pendant le repas, il m'a parlé avec encore plus d'amitié qu'à

l'ordinaire, a traité Adèle avec plus de considération; lui a demandé

souvent son avis, même sur des choses indifférentes; et regardant ses

gens avec un sérieux presque sévère, que je ne lui avais jamais vu, il

m'a prouvé qu'il fallait rappeler leur respect, lorsqu'on voulait

prévenir leurs malignes observations.

Quoiqu'il soit venu beaucoup de monde après dîner, Adèle a trouvé moyen

de m'apprendre que, le matin, monsieur de Sénange étant resté encore

long-temps sans lui parler, cela lui avait fait tant de peine, qu'elle

s'était mise à pleurer, sans rien dire non plus; qu'alors il lui avait

demandé ce qui l'affligeait, et qu'elle lui avait répondu qu'elle

craignait de l'avoir fâché. -- Non, a-t-il repris, mais j'ai été

malheureux de voir que vous pouviez m'oublier. -- Elle l'a assuré que

jamais elle n'avait été plus occupée de lui, et lui a raconté tout ce

qu'elle m'avait dit de son mariage, de sa reconnaissance, des

pensionnaires, des goûters. "A mesure que je lui parlais, m'a-t-elle

dit, la sérénité revenait sur son visage." _Je vous crois_, a-t-il

répondu; _mais ceux qui ne vous connaissent pas auraient pu interpréter

bien mal une promenade si longue, et à une heure si extraordinaire_.

"J'ai promis d'être plus attentive, et il n'a plus voulu qu'il en fût

question." -- Qu'il est bon! Henri, et quelle humeur j'aurais eue à sa

place! Mais ne parlons plus de cet instant de trouble; c'est demain un

jour de bonheur et de joie pour cette maison: demain nous célébrons la

convalescence de monsieur de Sénange: combien il va jouir de la fête

qu'Adèle lui prépare!

Adèle de Sénange · 第 45 / 73 题