LETTRE XXIV.

Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures après-midi.

Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent à supporter ma détestable

humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve.

Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce

qui m'environne; je reçois des preuves continuelles que j'ai inspiré

les mêmes sentimens. Que faut-il de plus pour être heureux?

Ce matin, l'esprit encore fortement occupé de tout ce que j'avais vu

dans le couvent d'Adèle, j'ai écrit à la supérieure, pour lui demander

la permission d'augmenter la fondation de l'hôpital. On y garde, comme

je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrième,

ils sont obligés de quitter cette maison: c'est de ce quatrième jour

que je me suis occupé. J'ai offert une somme assez considérable pour

que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A

l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a été accordé,

ils ajouteront une reconnaissance, peut-être plus vive encore, pour le

secours qu'ils recevront au moment de leur départ. Quand un homme se

trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et

dont il jouit, que lorsqu'il partage le même bienfait avec beaucoup

d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a été

rempli.

J'ai prié l'abbesse de donner cette aumône au nom d'_Adèle de Joyeuse_,

pour qu'on la bénît, et qu'on priât pour son bonheur. Quoique j'aime

monsieur de Sénange, j'ai eu plus de plaisir à employer le nom de

famille d'Adèle. -- Adèle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur,

d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot

pas exempt; et je voudrais qu'il me fût possible de supporter toutes

celles qui lui sont réservées. -- S'attendrit-on sur la maladie, sur la

mort d'une jeune personne enlevée au monde avant le temps? je frémis

pour Adèle: sa fraîcheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si

le mot de _bonheur_ est prononcé devant moi, mon coeur s'émeut; je

forme le voeu sincère qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destiné!

-- Enfin, je l'aime jusqu'à sentir que je ne puis plus souffrir que de

ses peines, ni être heureux que par elle.

Après avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu

chez monsieur de Sénange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit

toujours les bonnes actions; car il a été le premier à le remarquer, et

à m'en faire compliment. Pour Adèle, elle m'en a tout simplement

demandé la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en

avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est épuisée en recherches, en

conjectures. Sa curiosité amusait fort le bon vieillard; mais elle est

restée confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me

féliciter, et l'assurer en même temps que non-seulement je n'avais vu

personne, mais que je n'avais reçu aucune lettre. -- Alors feignant

d'être effrayée, elle m'a dit que mes accès de tristesse et de gaieté

avaient des symptômes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle

se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait

encore à la mienne.

Comme le déjeuner a duré trois fois plus qu'à l'ordinaire, mon valet de

chambre a eu le temps de revenir avec la réponse de la supérieure,

qu'il m'a remise sans me dire de quelle part. -- C'est pour le coup que

la curiosité d'Adèle a été à son comble: mais voulant continuer ce

badinage, j'ai mis cette lettre dans ma poche sans l'ouvrir. -- Adèle

me regardait avec inquiétude, me traitant toujours comme un homme en

démence. Enfin, cette plaisanterie s'est prolongée sans perdre de sa

grâce. Mais, mon cher Henri, malgré votre goût pour les détails, je

m'arrête. Qui sait si, lorsque vous lirez cette lettre, vous ne serez

point triste, de mauvaise humeur, et si notre gaieté ne provoquera pas

votre sourire dédaigneux? -- Du reste, j'étais si disposé à m'amuser,

que monsieur de Sénange a été obligé de nous avertir plusieurs fois,

qu'ayant du monde à dîner, Adèle aurait à peine le temps de faire sa

toilette.

Adèle de Sénange · 第 42 / 73 题