Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures après-midi.
Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent à supporter ma détestable
humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve.
Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce
qui m'environne; je reçois des preuves continuelles que j'ai inspiré
les mêmes sentimens. Que faut-il de plus pour être heureux?
Ce matin, l'esprit encore fortement occupé de tout ce que j'avais vu
dans le couvent d'Adèle, j'ai écrit à la supérieure, pour lui demander
la permission d'augmenter la fondation de l'hôpital. On y garde, comme
je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrième,
ils sont obligés de quitter cette maison: c'est de ce quatrième jour
que je me suis occupé. J'ai offert une somme assez considérable pour
que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A
l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a été accordé,
ils ajouteront une reconnaissance, peut-être plus vive encore, pour le
secours qu'ils recevront au moment de leur départ. Quand un homme se
trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et
dont il jouit, que lorsqu'il partage le même bienfait avec beaucoup
d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a été
rempli.
J'ai prié l'abbesse de donner cette aumône au nom d'_Adèle de Joyeuse_,
pour qu'on la bénît, et qu'on priât pour son bonheur. Quoique j'aime
monsieur de Sénange, j'ai eu plus de plaisir à employer le nom de
famille d'Adèle. -- Adèle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur,
d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot
pas exempt; et je voudrais qu'il me fût possible de supporter toutes
celles qui lui sont réservées. -- S'attendrit-on sur la maladie, sur la
mort d'une jeune personne enlevée au monde avant le temps? je frémis
pour Adèle: sa fraîcheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si
le mot de _bonheur_ est prononcé devant moi, mon coeur s'émeut; je
forme le voeu sincère qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destiné!
-- Enfin, je l'aime jusqu'à sentir que je ne puis plus souffrir que de
ses peines, ni être heureux que par elle.
Après avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu
chez monsieur de Sénange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit
toujours les bonnes actions; car il a été le premier à le remarquer, et
à m'en faire compliment. Pour Adèle, elle m'en a tout simplement
demandé la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en
avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est épuisée en recherches, en
conjectures. Sa curiosité amusait fort le bon vieillard; mais elle est
restée confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me
féliciter, et l'assurer en même temps que non-seulement je n'avais vu
personne, mais que je n'avais reçu aucune lettre. -- Alors feignant
d'être effrayée, elle m'a dit que mes accès de tristesse et de gaieté
avaient des symptômes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle
se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait
encore à la mienne.
Comme le déjeuner a duré trois fois plus qu'à l'ordinaire, mon valet de
chambre a eu le temps de revenir avec la réponse de la supérieure,
qu'il m'a remise sans me dire de quelle part. -- C'est pour le coup que
la curiosité d'Adèle a été à son comble: mais voulant continuer ce
badinage, j'ai mis cette lettre dans ma poche sans l'ouvrir. -- Adèle
me regardait avec inquiétude, me traitant toujours comme un homme en
démence. Enfin, cette plaisanterie s'est prolongée sans perdre de sa
grâce. Mais, mon cher Henri, malgré votre goût pour les détails, je
m'arrête. Qui sait si, lorsque vous lirez cette lettre, vous ne serez
point triste, de mauvaise humeur, et si notre gaieté ne provoquera pas
votre sourire dédaigneux? -- Du reste, j'étais si disposé à m'amuser,
que monsieur de Sénange a été obligé de nous avertir plusieurs fois,
qu'ayant du monde à dîner, Adèle aurait à peine le temps de faire sa
toilette.