LETTRE XXIII.

Neuilly, 31 août, 2 heures du matin.

Immédiatement après le dîner, mon cher Henri, Adèle demanda ses chevaux

pour se rendre au couvent. Monsieur de Sénange lui dit d'emmener une de

ses femmes, étant trop jeune, pour aller seule avec moi. Son innocence

n'en avait pas senti la nécessité, et ne s'en trouva pas gênée; tandis

que ma raison, en le jugeant convenable, s'y soumettait avec peine.

Elle partit gaiement, et je la suivis, fort ennuyé d'avoir cette femme

avec nous. Lorsque nous arrivâmes au couvent, Adèle monta au parloir,

et me présenta à la supérieure, qui me reçut avec une bonté extrême.

Elle me proposa d'aller, par les dehors de la maison, gagner le mur du

jardin, pendant qu'elle viendrait avec Adèle me joindre par

l'intérieur. -- "Mais, lui dis-je, puisque je vais me trouver aussitôt

que vous dans le monastère, pourquoi ne me laisseriez-vous pas suivre

tout simplement madame de Sénange, sans m'ordonner de faire seul un

chemin si inutile? -- Non, me répondit-elle en souriant; la même loi

qui suppose que vous êtes les maîtres d'entrer dans nos maisons,

lorsque la clôture en est interrompue par le hasard, nous défend de

vous en ouvrir les portes. Les esprits forts peuvent se conduire par

leur jugement; mais nous, qui sommes des êtres imparfaits, nous suivons

la règle exacte sans oser en interpréter l'esprit, ni permettre à

l'obéissance d'établir des bornes que, tour à tour, la faiblesse ou

l'exagération voudrait changer."

Je conduisis donc Adèle à la porte de clôture. Dès qu'elle fut entrée,

on la referma sur elle, avec un si grand bruit de barres de fer et de

verroux, que mon coeur se serra comme si je n'avais pas dû la revoir

dans l'instant même. Je me hâtai de faire le tour de la maison, et

j'arrivai à cette brèche presqu'aussitôt qu'elle. La supérieure me

reçut accompagnée de deux religieuses qui la suivirent le reste du

jour. Peut-être m'accuserez-vous de folie; mais véritablement je sentis

une émotion extraordinaire lorsque mon pied se posa sur cette terre

consacrée. Dès qu'Adèle me vit dans le jardin, elle me demanda tout bas

si je serais bien contrarié qu'elle me laissât seul avec ces dames;

l'amie qui était avec elle le jour où je la rencontrai pour la première

fois étant malade, elle désirait d'aller la voir. -- Il fallut bien y

consentir. -- Elle se rapprocha de la supérieure, me recommanda à ses

soins, à ses bontés, l'embrassa aussi tendrement qu'une fille chérie

embrasse sa mère, et me laissa avec cette digne femme, qui voulut bien

me conduire dans l'intérieur du couvent.

"Notre maison, me dit-elle, est, à elle seule, un petit monde séparé du

grand. Nous ne connaissons ici ni le besoin, ni la fortune: aucune

religieuse ne se croit pauvre, parce qu'aucune n'est riche. Tout est

égal, tout est en commun; ce qui nous est nécessaire se fait dans la

maison. Les emplois sont distribués suivant les talens de chacune.

Souvent nous cédons à leur goût; quelquefois nous le contrarions; car

si les ames tendres ont besoin d'être conduites avec douceur, même pour

aimer Dieu, les coeurs ardens croient que pour gagner le ciel il faut

une vie pleine d'austérités. Je cherche à connaître leur caractère sans

paraître le deviner. Obligée de maintenir l'obéissance à la règle de ce

monastère, je désire que ce soit avec un peu d'effort, et qu'elles

soient heureuses autant qu'il est possible. Toutes le deviennent par la

seule habitude de les tenir continuellement occupées du bonheur des

autres. Les anciennes sont à la tête de chaque différent exercice: ne

pouvant plus faire beaucoup de bien par elles-mêmes, elles ont au moins

la consolation de le conseiller, d'apprendre aux jeunes à faire mieux;

et ces dernières trouvent une sorte de plaisir dans la déférence

qu'elles ont pour celles d'un âge avancé. L'amour de la vertu a besoin

d'aliment; et je regarderais comme bien à plaindre celles qui

n'auraient aucun devoir à remplir."

Je voulus tout voir: elle me mena à la roberie (1) [(1) Nom de la salle

où l'on fait et serre les robes des religieuses.]; quatre religieuses

étaient chargées de faire les vêtemens de toute la maison. C'était

l'heur du silence: elles se levèrent sans nous regarder, et se remirent

à leurs ouvrages sans nous parler. -- De là nous allâmes à la lingerie:

toujours d'aussi grands détails et aussi peu de monde pour y suffire.

La supérieure m'en voyant étonné, me demanda s'il ne fallait pas bien

leur ménager de l'occupation pour toute l'année? Nous parcourûmes ainsi

toute la maison. Les religieuses me reçurent toujours avec la même

politesse et le même recueillement. Nous arrivâmes jusqu'à

l'infirmerie; là, le silence était interrompu; on ne parlait pas assez

haut pour faire du bruit aux malades, mais on s'occupait du soin de les

distraire, et même de les amuser. C'était la chambre des

convalescentes, ou de celles dont les maladies douloureuses, mais

lentes et incurables, ne leur permettaient plus de sortir. Il y avait

dans cette salle immense des oiseaux, un gros chien, deux chats; et,

sur les fenêtres, entre des chassis, des fleurs, de petits arbustes et

des simples. La supérieure m'apprit que leur ordre leur défendait ces

amusemens; "mais ici, ajouta-t-elle, tout ce qui divise l'attention

soulage et devient un de nos devoirs: lorsque l'esprit ne peut plus

être occupé long-temps, il a besoin d'être distrait." Il y avait dans

cette chambre, comme dans les autres, une vieille religieuse qui

présidait au service, et des jeunes qui lui obéissaient.

Nous arrivâmes aux classes; c'est là que le souvenir d'Adèle l'offrit à

moi comme si elle eût été présente; j'aurais voulu voir la place

qu'elle occupait, retrouver quelques traces de son séjour dans cette

maison. Avec quel intérêt je regardais ces jeunes filles que

l'affection et l'habitude rendent comme les enfans d'une même famille!

Je les considérais comme autant de soeurs d'Adèle, et je me sentais

pour chacune un attrait particulier. Je leur demandai quelle était sa

meilleure amie: c'est moi, dirent-elles presque toutes à la fois. --

"Et quelle est celle que madame de Sénange préférait?" -- Toutes

regardèrent une jeune personne belle et modeste, qui baissa les yeux en

rougissant; elle paraissait plus confuse d'être distinguée, qu'elle

n'eût été sensible à l'oubli. Je fis des voeux pour son bonheur, et

pour qu'elle conservât toujours cette heureuse simplicité.

Quel étonnant contraste de voir ces jeunes pensionnaires élevées, avec

les talens qui donnent des succès dans le monde, et les vertus qui

peuvent les rendre chères à leurs maris, par des femmes qui ont renoncé

pour elles-mêmes au monde, au mariage, et qui, cependant, n'oublient

rien de ce qui peut les rendre plus aimables! -- On leur montre la

musique, le dessin, divers instrumens: leur taille, leur figure, leur

maintien sont soignés sans recherche, mais avec l'attention que

pourrait y donner la mère la plus vaine de la beauté de ses filles. Une

de ces petites se tenait mal; la maîtresse n'eut qu'à la nommer, pour

qu'elle se redressât bien vite; et il me parut que si c'était un défaut

dans lequel elle retombait souvent, la religieuse avait pris la même

habitude de la reprendre, sans humeur et sans négligence; ce qui doit

finir par corriger. Toutes travaillaient: une d'elles dévidait un

écheveau de soie très-fine, et si mêlée, qu'elle ne pouvait pas en

venir à bout; enfin, après avoir essayé de toutes les manières, elle y

renonça, prit sa soie et la jeta dans la cheminée. La supérieure fut la

ramasser, ouvrit doucement la fenêtre, et la jeta dans la rue:

"Peut-être, lui dit-elle en souriant, quelqu'un plus patient et plus

pauvre que vous la ramassera..." La jeune fille rougit; et la

supérieure, pour ne pas augmenter son embarras, chercha à m'éloigner,

en me proposant de me mener voir le service des pauvres. "Cette

institution, me dit-elle, vous prouvera, j'espère, que rien n'échappe à

une charité bien entendue. Il y a plus d'un siècle qu'un vieillard a

attaché à notre maison un bâtiment et des fonds, pour recevoir, tous

les soirs, les gens de la campagne que leurs affaires forceraient à

passer par Paris, et qui, n'ayant point d'asile, seraient exposés à

mille dangers sans cette ressource. Ils n'ont besoin que d'un

certificat de leurs curés pour être admis; mais ils ne peuvent rester

que trois jours; car on ne suppose point que leurs affaires doivent les

retenir plus long-temps. Cependant nous ne nous sommes jamais refusées

à accorder un plus grand délai à ceux qui annonçaient de vrais besoins."

Tout en marchant, je lui demandai pourquoi elle avait repris cette

jeune pensionnaire devant moi, et cependant sans la gronder? -- "Il y a

peu de jours, me dit-elle, qu'elle est avec nous, et elle avait besoin

d'une leçon. Pour rien au monde, je ne l'aurais reprise devant

personne, d'une faute réelle. Le mystère avec lequel les instituteurs

cachent les torts graves, augmente la honte et le repentir des élèves;

mais pour les étourderies de la jeunesse, les mauvaises habitudes, les

distractions, nous croyons que tout ce qui peut imprimer un plus long

souvenir doit être employé. Je ne l'ai pas grondée, parce qu'elle

n'avait rien fait de mal en soi, et qu'il faut garder la sévérité pour

des choses vraiment repréhensibles. Les enfans ont toutes les passions

en miniature. Leur vie est, comme celle des personnes faites, partagée

entre le mal, le bien et le mieux. Nous reprenons vigoureusement celles

qui annoncent des dispositions fâcheuses; nous montrons, nous

conseillons doucement le bien. Ce n'est pas l'obéissance, mais le goût

qui doit y porter; et nous louons, nous chérissons celles qui, plus

avancées, croyent à la perfection, et la cherchent."

Nous arrivâmes à l'hôpital: représentez-vous, Henri, une voûte immense,

éclairée par trois lampes placées à une si juste distance les unes des

autres, qu'on y voyait assez, quoique la lumière y fût sans éclat. Une

table fort étroite, et occupant toute la longueur de la salle, était

couverte de nappes très-blanches. Une centaine de pauvres y étaient

assis, tous rangés sur la même ligne. On avait écrit sur les murs des

sentences des livres saints, qui invitaient à la charité, et à ne

jamais manquer l'occasion d'une bonne oeuvre. Dans le milieu de cette

salle était un prie-dieu; après, un socle sur lequel on avait posé un

grand bassin rempli d'une soupe assez épaisse pour les nourrir, et

cependant fort appétissante. La supérieure la servit; quatre jeunes

religieuses lui apportaient promptement, et successivement, de petites

écuelles de terre qu'elle emplissait, et qu'elles reportaient à chaque

pauvre; ensuite on leur donna à chacun un petit plat, dans lequel était

un ragoût mêlé de viande et de légumes, avec deux livres de pain

bis-blanc. Pendant leur repas, une jeune pensionnaire fit tout haut une

lecture pieuse. Le grand silence qui régnait dans cette salle, prouvait

également la reconnaissance du pauvre, et le respect des religieuses

pour le malheur. Je m'informai avec soin des revenus et des dépenses de

cet établissement. Vous seriez étonné de peu qu'il en coûte pour faire

autant de bien. A ma prière, la supérieure entra dans les plus grands

détails. Avec quelle modestie elle passait sur les peines que devait

lui donner une surveillance si étendue! C'était toujours _des usages

qu'elle avait trouvés; des exemples qu'elle avait reçus; des secours et

des consolations que ses religieuses lui donnaient_. "Une des premières

règles de cette maison, me dit-elle, est de ne rien perdre, et de

croire que tout peut servir. Par exemple, après le dîner de nos

pensionnaires, une religieuse a le soin de ramasser dans une serviette

tous les petits morceaux de pain que les enfans laissent; car la

gourmandise trouve à se placer, même en ne mangeant que du pain sec; et

je suis toujours étonnée du choix et des différences qu'elles y

trouvent. On porte ces restes dans le bassin des pauvres; une

pensionnaire suit la religieuse, qui se garde bien de lui dire:

_regardez_, mais qui lui montre que tout est utile. Travaillent-elles?

Le plus petit chiffon, un bout de fil est serré, et finit toujours par

être employé. En leur faisant ainsi pratiquer ensemble la charité qui

ne refuse aucun malheureux, et l'économie qui seule nous met en état de

les secourir tous, elles apprennent de bonne heure qu'avec de l'ordre,

la fortune la plus bornée peut encore faire du bien; et qu'avec de

l'attention, les riches en font chaque jour davantage?"

Après le souper, qui dura une demi-heure, tous les pauvres se mirent à

genoux; et la plus jeune des religieuses, se mettant aussi à genoux

devant un prie-dieu, fit tout haut la prière, à laquelle ils

répondirent avec une dévotion que leur gratitude augmentait sûrement.

Je fus frappé de la voix douce et tendre de cette religieuse. La pâleur

de la mort était sur son visage; elle me parut si faible, que je

craignais qu'elle n'élevât la voix. Après la prière je lui demandai

s'il y avait long-temps qu'elle avait prononcé ses voeux. _Il y a six

mois_, me répondit-elle.... après un long soupir, elle ajouta: _j'étais

bien jeune alors!_... et elle s'éloigna. -- "Ah! m'écriai-je, en me

rapprochant de la supérieure, y en aurait-il parmi vous qui

regrettassent leur liberté? -- Ne m'interrogez pas sur ma plus grande

peine, me dit-elle en rougissant: veuillez croire seulement qu'alors ce

ne serait pas ma faute, et que je leur donnerais toutes les

consolations qui seraient en ma puissance. Leurs vertus, leur

résignation peuvent les rendre heureuses sans moi; mais elles ne

sauraient avoir de peines que je ne les partage. Comme la plus simple

religieuse, je n'ai que ma voix pour admettre, ou pour refuser celles

qui veulent prendre le voile. Lorsqu'une vraie dévotion les détermine,

elles ne regrettent rien sur la terre. Mais il est de jeunes novices

qu'un excès de ferveur trompe elles-mêmes; et d'autres qui, se fiant à

leur courage, renoncent au monde pour des intérêts de famille, et nous

le cachent avec soin. Le sort des religieuses qui se repentent est

d'autant plus à plaindre, que notre état est le seul dans la vie où il

n'y ait jamais de changement, ni aucune espérance."

Comme elle disait ces mots, Adèle revint avec deux ou trois de ses

jeunes compagnes. Ni son retour, ni leur gaieté ne purent dissiper la

tristesse que m'avaient inspirée les dernières paroles de la

supérieure. J'en étais encore affecté, lorsqu'elle nous avertit que, le

souper des pauvres étant fini, il fallait leur laisser prendre un repos

dont ils avaient besoin; et après nous avoir dit adieu, avoir encore

embrassé Adèle, qu'elle appelait _sa chère fille_, elle regagna une

grande porte de fer qui sépare l'hôpital de l'intérieur du couvent.

Elle y entra, et referma cette porte sur elle, avec ce même bruit de

verroux, de triple serrure, qui donnait trop l'idée d'une prison. Je

pensai à la douleur que devait éprouver cette jeune religieuse quand,

chaque jour, ce bruit lui renouvelait le sentiment de son esclavage.

Lorsque nous arrivâmes à Neuilly, monsieur de Sénange se fit traîner

au-devant de nous, et reçut Adèle avec un plaisir qui prouvait bien

l'ennui que lui avait causé son absence: "Bonjour, mes enfans," nous

dit-il avec joie. Mon coeur tressaillit en l'entendant nous réunir

ainsi, quoique ce fût sûrement sans y avoir pensé. Je lui rendis compte

de ce que j'avais vu, des impressions que j'avais ressenties. Mais

quand j'en vins à cette jeune religieuse, j'osai le remercier d'avoir

sauvé Adèle d'un pareil sort. "Sans vous, lui dis-je vivement; sans

vous, dans six mois, elle aurait été bien malheureuse! -- Et

malheureuse pour toujours!" me répondit-il. -- Il la regarda avec

attendrissement; son visage était serein, mais des larmes tombaient de

ses yeux. Adèle, entraînée par tant de bonté, se jeta à genoux devant

lui, et baisa sa main avec une tendre reconnaissance. "Ma chère enfant,

lui dit-il en la pressant contre son coeur, dites-moi que vous ne

regrettez pas notre union; je ne veux que votre bonheur; cherchez,

demandez-moi tout ce qui pourra y ajouter!" -- Tant d'émotions firent

mal à ce bon vieillard; il pleurait et tremblait, sans pouvoir parler

davantage. Je fis éloigner Adèle, et je donnai à monsieur de Sénange

tous les soins que je pus imaginer; mais il fallut le porter dans son

lit. Lorsqu'il fut un peu clamé, il s'endormit. Je revins dans ma

chambre, où il me fut impossible de trouver le repos. J'ai lu, je me

suis promené; je vous écris depuis trois heures, il en est cinq, et le

sommeil est encore bien loin. Cependant, je suis tranquille, satisfait,

sans remords. Je ne me crois plus obligé de fuir; j'avais trop peu de

confiance en moi-même. Serait-il possible que mon coeur éprouvât jamais

un sentiment dont cet excellent homme eût à se plaindre?

Adèle de Sénange · 第 41 / 73 题