Neuilly, ce 26 août.
Notre promenade n'a pas réussi à monsieur de Sénange: sa goutte est
fort augmentée, il souffre beaucoup: mais au milieu de ses douleurs, il
s'est plu à m'apprendre les raisons qui l'avaient déterminé à se marier.
Sa famille est alliée à celle de madame de Joyeuse, mère d'Adèle, chez
laquelle il allait fort rarement. Son caractère le lui convenant pas,
il ne la voyait qu'à un ou deux grands dîners de famille qu'il donnait
tous les ans. Un jour qu'il lui faisait une visite d'égard, pour la
prier de venir chez lui avec d'autres parens, il lui demanda des
nouvelles de sa fille. Madame de Joyeuse, d'un air bien froid, bien
indifférent, lui répondit, qu'étant peu riche, elle la destinait au
cloître, et ne prit même pas la peine d'employer la petite fausseté
ordinaire en pareille circonstance: _ma fille veut absolument se faire
religieuse_. "J'ai à la remercier, me dit-il, des expressions qu'elle
employa. Je leur dois, peut-être, mon bonheur; car je fus révolté de
voir une mère disposer aussi durement de sa fille, et la livrer au
malheur pour sa vie, uniquement parce qu'elle était peu riche. Cette
jeune victime, sacrifiée ainsi par ses parens, ne me sortait pas de
l'esprit. Après notre grand dîner, je proposai à madame de Joyeuse de
la conduire au couvent où était Adèle. J'étais bien sûr qu'elle ne me
refuserait pas; car c'est la première femme du monde pour tirer parti
de tout: et la seule pensée que mes chevaux feraient cette course, au
lieu ses siens, devait la déterminer bien plus que le plaisir de voir
sa fille. Nous arrivâmes au parloir à sept heures. C'était le moment de
la récréation: on nous dit que les pensionnaires étaient au jardin;
cependant nous attendîmes peu. Adèle arriva bientôt, rouge, animée,
tout essoufflée, tant elle avait couru. Sa mère, loin de lui savoir gré
de cet empressement, ne le remarqua même pas, la reçut d'un air froid,
et parla long-temps bas à la religieuse qui l'avait accompagnée. Pour
moi, continua monsieur de Sénange, qui ai toujours aimé la jeunesse, je
me plus à lui demander quels jeux l'amusaient avec ses compagnes, et de
quelles occupations ils étaient suivis? -- Elle me peignit le
colin-maillard, les quatre coins, avec un plaisir qui me rappela mon
enfance; mais passant à ses devoirs, aux heures du travail, elle m'en
parla avec une égale satisfaction. Cet heureux caractère m'intéressa;
je demandai à sa mère la permission de venir la revoir. Elle n'osa pas
la refuser à mon âge, quoiqu'elle n'eût encore permis à sa fille de
recevoir personne. La semaine suivante je retournai à ce couvent. Adèle
me reçut avec plaisir: je l'interrogeai sur la vie qu'elle avait menée
jusqu'alors; elle m'en parut fort contente: mais, lui demandai-je, si
votre mère voulait vous faire religieuse? -- _J'en serais charmée_, me
dit-elle gaiement, _car alors je ne quitterais pas mes amies_. -- Et si
elle vous mariait? -- _Il faudrait aussi lui obéir; mais je serais bien
affligée, si elle me donnait un mari qui, m'emmenant en province,
m'éloignât de mes compagnes et de mes religieuses_. -- Je ne pus
m'empêcher de prendre en pitié cette ame innocente, toujours prête à se
soumettre à sa mère, sans même considérer quels devoirs elle lui
imposerait. Si elle se fût plainte, si elle eût senti sa situation,
j'aurais peut-être été moins touché: mais la trouver douce, résignée,
m'intéressa bine davantage. Je ne pouvais me résoudre à lui laisser
consommer ce sacrifice, sans l'avertir, au moins, des regrets dont il
serai suivi. Je revins tourmenté de son souvenir et de son malheur; je
voyais toujours cette pauvre enfant prononçant ces voeux terribles.
Cependant il m'était bien difficile de la secourir ; car, dans le temps
que mon père était irrité contre moi, il avait fait un testament
qu'après il a oublié de détruire. Par cet acte, _je ne jouissais que du
revenu de sa fortune, et il ne m'était permis de disposer du fonds,
qu'au seul cas où je marierais; alors j'en deviendrais le maître, la
moitié seulement restant substituée à mes enfans_. -- Peut-être mon
père, qui désirait passionnément que sa famille se perpétuât, avait-il
pensé, qu'en me gênant ainsi jusqu'à l'époque de mon mariage, je me
résoudrais plus aisément à former ces liens qui m'avaient toujours
effrayé. Sa prévoyance n'a pas été vaine; car sans cette clause, je
n'eusse jamais imaginé d'épouser, à mon âge, une si jeune personne. Je
l'aurais dotée, mariée, en respectant son choix; mais je n'en avais pas
la possibilité. Je revis Adèle souvent, et chaque fois, elle
m'intéressa davantage. M'étant bien assuré que son coeur n'avait point
d'inclination, qu'elle m'aimait comme un père, je me déterminai à la
demander en mariage. Je m'y décidai avec d'autant moins de scrupule,
que je n'avais que des parens éloignés, qui jouissaient tous de
fortunes considérables, et que j'étais résolu à la traiter comme ma
fille. D'ailleurs ma vieillesse, ma faible santé, me faisaient croire
que je la laisserais libre, avant que l'âge eût développé en elle
aucune passion. J'espérai qu'alors se trouvant riche, elle serait plus
heureuse; car on dit toujours, lorsqu'on est jeune, que la fortune ne
fait pas les bonheur; mais à mesure que l'on avance dans la vie, on
apprend qu'elle y ajoute beaucoup. Madame de Joyeuse fut charmée de me
donner sa fille; je crois bien qu'on rit un peu du vieillard qui
épousait, avec tant de confiance une enfant de seize ans; mais le bon
caractère d'Adèle m'a justifié. Quant à moi, j'espère ne lui avoir
causé aucune peine. Cependant, si un jour je la voyais moins gaie,
moins heureuse, je me persuaderais encore qu'un lien qui,
naturellement, ne doit pas être long, vaut toujours mieux que le voile
et les voeux éternels qui étaient son partage."
Je remerciai monsieur de Sénange de sa confiance, en admirant sa bonté
et sa générosité. "Mon jeune ami, me dit-il, ne me louez pas tant, je
suis assez récompensé; n'ai-je pas obtenu l'amitié d'Adèle? Si j'avais
prétendu à un sentiment plus vif, tout le monde se serait moqué de moi,
et vous tout le premier; au lieu que je puis me dire: Il n'est pas une
de ses pensées, un de ses sentimens qui ne doive l'attacher à moi. Cela
vaut mieux que les plaisirs de la vanité; l'expérience m'a appris qu'on
a beau la flatter, elle n'est jamais complètement dupe; il y a toujours
des momens où la vérité se fait sentir." Hé bien, Henri, aimez-vous
monsieur de Sénange? Exista-t-il jamais un meilleur homme? et
croyez-vous qu'Adèle eut raison de paraître satisfaite de se voir unie
à lui? Comme ma sévérité était injuste et ridicule! Ah! Adèle,
n'était-ce pas assez de vous connaître pour vous aimer; fallait-il
encore avoir à l'accuser auprès de vous?