Neuilly, ce 26 août.
Il n'y a pas un petit détail que ne me fasse aimer, chaque jour
davantage, l'intérieur de monsieur de Sénange. Tous les premiers
mouvemens d'Adèle, tous les sentimens plus réfléchis de ce vieillard,
sont également bons. Hier, pendant le déjeûner, le garde-chasse apporta
un héron à Adèle. Cet homme, en le présentant, nous dit que ces oiseaux
étaient fort attachés les uns aux autres: "_Ce matin_, ajouta-t-il,
_ils étaient deux; lorsque celui-ci est tombé, son compagnon a jeté
plusieurs cris, et est revenu, jusqu'à trois fois, planer au-dessus de
lui, en criant toujours_. -- Vous ne l'avez pas tué? dit vivement
Adèle. -- _Non, Madame_, répondit-il, prenant son effroi pour un
reproche; _il est toujours resté trop haut pour que je pusse
l'atteindre_." A ces derniers mots, elle fut si indignée, qu'elle le
renvoya très-sèchement, en lui défendant d'en tuer jamais. -- Monsieur
de Sénange sourit; et, sans paraître avoir remarqué l'air mécontent
d'Adèle, il parla de la voracité des hérons!.... "Ces oiseaux, dit-il,
mangent les poissons.... les plus petits surtout.... Dès qu'il fait
soleil, et qu'ils viennent, pour se réjouir, sur la surface de l'eau,
le héron les guette.... les saisit.... les porte à son nid.... mais
c'est pour nourrir sa famille.... et lui-même ne prend de nourriture
que lorsque ses petits sont rassasiés...." Je voyais qu'il s'amusait à
varier toutes les impressions d'Adèle; et je me plaisais aussi à la
voir exprimer successivement ses regrets pour le héron, sa pitié pour
les petits poissons, et de l'intérêt pour ce nid, qu'il fallait bien
nourrir.... La pauvre enfant ne savait où reposer sa compassion....
Monsieur de Sénange l'appela près de lui; il lui expliqua, sans
chercher à trop approfondir ce sujet, tous les maux que, dans l'ordre
de la nature, le besoin rendait nécessaires; mais ne voulant point la
fixer long-temps sur des idées qui l'attristaient, il dit qu'il se
sentait mieux, et qu'une promenade lui ferait plaisir. Adèle demanda
une calèche, et nous partîmes par le plus beau temps du monde. Le grand
air ranimait monsieur de Sénange, et nous pûmes aller très-loin dans la
campagne. Dans un chemin de traverse, bordé de fortes haies, nous
trouvâmes une charrette qui portait la récolte à une ferme voisine: en
passant, la haie accrochait les épis, et en gardait toujours
quelques-uns; Adèle le remarqua, et s'étonnait qu'on eût négligé de
l'élaguer. "On ne la coupera que trop tôt, reprit monsieur de Sénange;
ce que cette haie dérobe au riche, elle le rendra aux pauvres: les
haies sont les amies des malheureux." Effectivement, à notre retour
nous trouvâmes dans ce même chemin des femmes, des enfans, qui
recueillaient tous ces épis avec soin, pour les porter dans leur
ménage. -- Monsieur de Sénange les appela; sa bienfaisance les secourut
tous; et je vis qu'après avoir osé faire entrevoir à Adèle qu'il y a
des maux inévitables, il prenait plaisir à la faire arrêter sur des
idées douces, que les moindres circonstances de la vie peuvent fournir
à une ame sensible. -- La réflexion d'Adèle fut "qu'elle ne laisserait
jamais couper de haies;" et monsieur de Sénange sourit encore, en
voyant comme elle avait profité de la leçon du matin.