Neuilly, ce 26 août.
Monsieur de Sénange est assez bien pour son état, mon cher Henri; mais
quel état, ou plutôt quel âge que celui où l'on compte à peine la
souffrance, où l'on vous trouve heureux, parce que vous ne mourez pas!
Il est vrai qu'aucun danger présent ne le menace; mais il a la goutte
aux deux pieds, il ne saurait marcher, il ne peut même se mouvoir sans
éprouver des douleurs cruelles; et on lui dit qu'il est bien,
très-bien. Il ne paraît même pas trop loin de le penser; du moins,
reçoit-il ces consolations avec une douceur qui m'étonne. -- Serait-il
possible qu'un jour j'aimasse assez la vie pour supporter une pareille
situation?... peut-être... si j'ai fait quelques bonnes actions, et si,
comme lui, j'ai mérité d'être chéri de tout ce qui m'entoure.
Depuis qu'il est mieux, il ne veut plus que les promenades d'Adèle
soient interrompues, et il nous renvoie avec autorité, aux heures où
nous sortions tous trois avant sa maladie. Le croiriez-vous, Henri?
elles me sont moins agréables que lorsqu'il nous accompagnait. Je les
commence en tremblant; et lorsqu'elles sont finies, je reste mécontent
de moi, de mon esprit, de mes manières. Je suis continuellement
tourmenté par la crainte d'ennuyer, ou, ce que j'ose à peine m'avouer,
par celle de plaire. Monsieur de Sénange, avec toute sa bonté, est
aussi par trop confiant. Croit-il que j'aie un coeur inaccessible à
l'amour? Non: mais l'âge a tellement refroidi ses sentimens, qu'il est
incapable d'inquiétude; peut-être aussi, et je le redoute plus encore,
son estime pour moi est-elle plus forte que ses craintes? Les maris
sont tous jaloux, ou imprudens à l'excès. Cependant je suis encore
libre, puisque je prévois le danger, et que je pense à le fuir; mais le
plaisir d'être auprès d'Adèle me retient, lors même que je me crois
maître de moi.
Avant-hier, après le dîner, monsieur de Sénange voulut se reposer:
Adèle mit un chapeau de paille, ses gants, et me fit signe de la
suivre. En sortant de la maison, elle prit mon bras: je ne le lui avais
pas offert; je n'osai le lui refuser, mais je frémis en la sentant si
près de moi. Elle n'avait jamais été à pied hors de l'enceinte des
jardins ou de l'île, la faiblesse de monsieur de Sénange l'obligeant à
aller toujours en voiture: seule avec moi, elle voulut entreprendre une
longue course. Les champs lui paraissaient superbes. Elle ne connaît
rien encore; car à peine eut-elle quitté son couvent, que la maladie de
sa mère la retint près d'elle. Tout la frappait agréablement; les
bleuets, les plus simples fleurs attiraient son attention. Cette
ignorance ajoutait encore à ses charmes; l'ingénuité de l'esprit est
une preuve si touchante de l'innocence du coeur! J'aurais été
très-content de cette journée, si, me redoutant moi-même, je n'avais
pas craint de l'aimer plus que je ne le devais.
Le lendemain elle me proposa d'aller encore dans la campagne; je la
refusai sous le prétexte d'affaire, de lettres indispensables. Son
visage m'exprima un vif regret, mais sa bouche ne prononça aucun
reproche; elle me dit avec un triste sourire: "_J'irai donc seule_." --
Sa douceur faillit détruire toutes mes résolutions. Heureusement
qu'elle partit sans insister davantage: si elle eût ajouté un mot, si
elle m'eût regardé, je la suivais.... Je suis resté, Henri! mais je ne
fus pas long-temps sans me le reprocher. A peine fus-je remonté dans ma
chambre, que je me la représentai se promenant, sans avoir personne
avec elle; un passant, le moindre bruit pouvait lui faire peur. Je
trouvai qu'il y avait de l'imprudence à la laisser ainsi: enfin, après
y avoir bien pensé, je pris mon chapeau, et, descendant bien vite par
le petit escalier de mon appartement, je courus la rejoindre. -- Je la
cherchai dans les jardins; elle n'y était pas: le batelier me dit
qu'elle n'avait point été dans l'île. C'est alors que je m'inquiétai
véritablement; je tremblai que seule, ne connaissant pas le danger,
elle n'eût eu la fantaisie de revoir ces champs qui lui avaient paru si
beaux la veille. Je n'en doutais plus, lorsque je trouvai la porte du
parc ouverte. Je sortis aussitôt, et parcourant à perte d'haleine tous
les endroits où nous avions été, je fis un chemin énorme; car je sais
trop qu'à son âge, lorsqu'une promenade plaît, on va sans penser qu'il
faut revenir. Mais comme le jour tombait tout-à-fait, et que je voyais
à peine à me conduire, il fallut bien regagner la maison. --
Quelquefois je m'arrêtais, prêtant l'oreille au moindre bruit:
peut-être, me disais-je, revient-elle aussi, bien loin derrière moi.
Souvent je retournais sur mes pas, écoutant sans rien entendre. Je fus
horriblement tourmenté, et je me promis bien, à l'avenir, de ne plus
consulter ma raison, et de tout abandonner au hasard. -- En rentrant,
je la trouvai tranquillement assise, qui travaillait auprès de son
mari. Je fus au moment de la quereller, et lui demandai, avec humeur,
où elle avait pu aller tout le jour? Elle répondit doucement, qu'après
avoir fait quelques pas sur la terrasse, elle s'était ennuyée; et vous,
me dit-elle, vos lettres sont-elles écrites? -- Je ne fis pas semblant
de l'entendre, pour ne pas lui répondre. -- Henri, je l'aime!... mais
ne puis-je l'aimer sans le lui dire? Je puis être son ami; et si jamais
elle était libre!... Ah! je m'arrête: l'amour n'est pas encore mon
maître, et déjà je pense sans regret au moment où ce bon, ce vertueux
monsieur de Sénange ne sera plus! encore un jour, et peut-être
désirerais-je sa mort!... Non, je fuirai Adèle, j'y suis résolu. Ces
six semaines passées ainsi, presque seul avec elle; ces six semaines
m'ont rendu trop différent de moi-même. Je n'éprouve plus ces mouvemens
d'indignation que les plus légères fautes m'inspiraient: la vertu
m'attire encore, mais je la trouve quelquefois d'un accès bien
difficile. Cependant, je m'en irai; oui je m'en irai: il m'en coûtera,
peut-être, hélas! bien plus que je ne crois.... Adieu; puisse l'amitié
consoler la vie et remplir mon coeur!