LETTRE XVI.

Neuilly, ce 20 août.

Monsieur de Sénange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri;

et, pendant que je passais tout mon temps à le soigner, vous me

grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosité sur

Adèle me plaît encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en

même temps vous me demandez si je l'aime moi-même? Oui, assurément je

l'aime, mais comme un frère, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas

sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable,

bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle

attention elle soigne monsieur de Sénange! comme elle devine toujours

ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette

sensible Adèle, qui m'avait inspiré un intérêt si tendre. Ce n'est plus

madame de Sénange vive, étourdi, magnifique; c'est Adèle, jeune sans

être enfant, naïve sans légèreté, généreuse sans ostentation: il ne lui

a fallu qu'un moment d'inquiétude pour faire ressortir toutes ces

qualités.

Depuis que monsieur de Sénange est malade, il ne reçoit personne;

aussi, la préférence qu'il m'accorde m'ôte-t-elle le désir de

m'absenter. Il supporte la douleur avec courage, ou plutôt avec

résignation. Il ne se plaint pas; quelquefois seulement on aperçoit ses

craintes, mais jamais il ne laisse voir ce qu'il souffre. -- Ces

derniers jours, il nous parlait de la vie comme d'une chose qui ne le

regardait plus. Il est vrai que la goutte s'était montrée d'abord d'une

manière effrayante; mais depuis hier elle s'est heureusement fixée au

pied. -- C'est depuis sa maladie, que j'ai véritablement commencé à

connaître Adèle. Pourquoi le hasard ne me l'a-t-il pas fait rencontrer

plus tôt?... Vous savez que l'amitié de la jeunesse n'a jamais de

réticence: Adèle me laisse lire dans son coeur; ses pensées me sont

toutes connues. Quelle simplicité! quelle innocence! Elle fait

disparaître toutes les préventions que l'égoïsme des hommes et la

perfidie des femmes m'avaient inspirées. Près d'elle, je cesse d'être

sévère; je crois au bonheur, à la vérité, à la tendresse; je crois à

toutes les vertus. Ce visage calme, où le chagrin n'a pas encore laissé

de traces, où le repentir n'en gravera jamais, répand de la douceur sur

tout ce qui l'environne. -- Cependant, n'allez pas imaginer que je sois

amoureux; si je croyais le devenir, je fuirais à l'instant. La bonté,

la confiance de monsieur de Sénange ne seront point trahies. Je ne

troublerai point les derniers jours d'un homme qui peut se dire: _Il

n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine_. Je ne me

permettrais pas même les plus insignifiantes attentions, si elle

pouvaient lui donner de l'inquiétude. Je suis effrayé quand je vois,

dans le monde, avec quelle légèreté on risque d'affliger un vieillard

ou un malade: sait-on si l'on aura le temps de le consoler?... Ah! ce

ne sera pas moi qui l'empêcherai de bénir quelques années que le ciel

semble lui avoir accordées par prédilection. -- Ainsi, mon cher Henri,

aimez Adèle; mais aussi, comme moi, chérissez-les, respectez-les tous

deux.

Adèle de Sénange · 第 34 / 73 题