Neuilly, ce 20 août.
Monsieur de Sénange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri;
et, pendant que je passais tout mon temps à le soigner, vous me
grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosité sur
Adèle me plaît encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en
même temps vous me demandez si je l'aime moi-même? Oui, assurément je
l'aime, mais comme un frère, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas
sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable,
bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle
attention elle soigne monsieur de Sénange! comme elle devine toujours
ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette
sensible Adèle, qui m'avait inspiré un intérêt si tendre. Ce n'est plus
madame de Sénange vive, étourdi, magnifique; c'est Adèle, jeune sans
être enfant, naïve sans légèreté, généreuse sans ostentation: il ne lui
a fallu qu'un moment d'inquiétude pour faire ressortir toutes ces
qualités.
Depuis que monsieur de Sénange est malade, il ne reçoit personne;
aussi, la préférence qu'il m'accorde m'ôte-t-elle le désir de
m'absenter. Il supporte la douleur avec courage, ou plutôt avec
résignation. Il ne se plaint pas; quelquefois seulement on aperçoit ses
craintes, mais jamais il ne laisse voir ce qu'il souffre. -- Ces
derniers jours, il nous parlait de la vie comme d'une chose qui ne le
regardait plus. Il est vrai que la goutte s'était montrée d'abord d'une
manière effrayante; mais depuis hier elle s'est heureusement fixée au
pied. -- C'est depuis sa maladie, que j'ai véritablement commencé à
connaître Adèle. Pourquoi le hasard ne me l'a-t-il pas fait rencontrer
plus tôt?... Vous savez que l'amitié de la jeunesse n'a jamais de
réticence: Adèle me laisse lire dans son coeur; ses pensées me sont
toutes connues. Quelle simplicité! quelle innocence! Elle fait
disparaître toutes les préventions que l'égoïsme des hommes et la
perfidie des femmes m'avaient inspirées. Près d'elle, je cesse d'être
sévère; je crois au bonheur, à la vérité, à la tendresse; je crois à
toutes les vertus. Ce visage calme, où le chagrin n'a pas encore laissé
de traces, où le repentir n'en gravera jamais, répand de la douceur sur
tout ce qui l'environne. -- Cependant, n'allez pas imaginer que je sois
amoureux; si je croyais le devenir, je fuirais à l'instant. La bonté,
la confiance de monsieur de Sénange ne seront point trahies. Je ne
troublerai point les derniers jours d'un homme qui peut se dire: _Il
n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine_. Je ne me
permettrais pas même les plus insignifiantes attentions, si elle
pouvaient lui donner de l'inquiétude. Je suis effrayé quand je vois,
dans le monde, avec quelle légèreté on risque d'affliger un vieillard
ou un malade: sait-on si l'on aura le temps de le consoler?... Ah! ce
ne sera pas moi qui l'empêcherai de bénir quelques années que le ciel
semble lui avoir accordées par prédilection. -- Ainsi, mon cher Henri,
aimez Adèle; mais aussi, comme moi, chérissez-les, respectez-les tous
deux.