LETTRE X.

Paris, ce 15 juillet.

J'arrivai chez monsieur de Sénange avec mon porte-feuille et mes

crayons; il n'était que midi juste, et cependant Adèle avait l'air de

m'attendre depuis long-temps. _Voyons, voyons_, me cria-t-elle du plus

loin qu'elle m'aperçut. J'osai lui représenter en souriant, que les

ayant quittés la vielle à la fin du jour, et revenant d'aussi bonne

heure le lendemain, il était impossible que j'eusse eu le temps de

travailler. Que ferons-nous donc? dit-elle d'un air un peu boudeur. --

Je lui proposai de dessiner. -- Aussitôt elle donna pour avoir une

grande table, auprès de laquelle je m'établis. Monsieur de Sénange fit

apporter les plans de sa maison, et ceux du jardin. Je mesurai le

terrain, calculai les effets à ménager, les défauts à cacher, les

différens arbres qu'on emploierait, ceux qu'il fallait arracher, les

sentiers, les gazons, les touffes de fleurs, la volière surtout; je

n'oubliai rien. Cependant Adèle voulait une rivière, et comme il n'y

avait pas une goutte d'eau dans la maison, il s'éleva entr'eux un

différend dont j'aurais bien voulu que vous fussiez témoin. Elle mit

tout son esprit à prouver la facilité d'en établir une. Son mari

l'écoutait avec bonté; s'en moquait doucement, louait avec admiration

l'adresse qu'elle employait à rendre vraisemblable une chose

impossible: elle riait, s'obstinait, mais ne montrait de volonté que ce

qu'il en faut pour être plus aimable en se soumettant. Enfin ils

finirent par décider que ma peine serait perdue, et qu'on ne changerait

rien au jardin; mais que monsieur de Sénange ayant une fort belle

maison à Neuilly, au bord de la Seine, ils iraient s'y établir; "et là,

dit-il à Adèle, il y a une île de quarante arpens; je vous la donne.

Vous y changerez, bâtirez, abattrez tant qu'il vous plaira; tandis que

moi je garderai cette maison-ci telle qu'elle est. Ces arbres, plus

vieux que moi encore, et qu'intérieurement je vous sacrifiais avec un

peu de peine, l'été, me garantiront du soleil, l'hiver, me préserveront

du froid; car à mon âge tout fait mal. Peut-être aussi la nature

veut-elle que nos besoins et nos goûts nous rapprochent toujours des

objets avec lesquels nous avons vieilli. Ces arbres, mes anciens amis,

vous les couperiez! ils me sont nécessaires...." Adèle, ajouta-t-il

avec attendrissement, "puissiez-vous dans votre île, planter des arbres

qui vous protégent aussi dans un âge bien avancé!..." Elle prit sa

main, la pressa contre son coeur, et il ne plus question de rien

changer. Elle déchira mes plans, mes dessins, sans penser seulement à

m'en demander la permission, ou à m'en faire des excuses. Son coeur

l'avertissait, j'espère, qu'elle pouvait disposer de moi.

Le reste de la journée se passa en projets, en arrangemens pour ce

petit voyage. Adèle sautait de joie en pensant à son île. Il y aura,

disait-elle, des jardins superbes, des grottes fraîches, des arbres

épais: rien n'était commencé, et déjà elle voyait tout à son point de

perfection!.... Heureux âge!... je vous remerciais pour elle, avenir

brillant, mais trompeur! ah! lorsque le temps lui apportera des

chagrins, au moins ne la laissez jamais sans beaucoup d'espérances!....

Je ne pouvais m'empêcher de sourire, en l'entendant parler de la

campagne, comme si j'avais toujours dû la suivre. Tous les momens du

jour étaient déjà destinés: "_Nous_ déjeûnerons à dix heures, me

disait-elle; ensuite, _nous_ irons dans l'île; à trois heures _nous_

dînerons;" et toujours _nous_. Je n'osais ni l'approuver, ni

l'interrompre, lorsque monsieur de Sénange, averti peut-être par ces

_nous_ continuels, pensa à me proposer d'aller avec eux. La pauvre

petite n'avait sûrement pas imaginé que cela pût être autrement, car

elle l'écouta avec un étonnement marqué, et attendit ma réponse dans

une inquiétude visible. Je l'avoue, Henri, je restai quelques momens

indécis, comme cherchant dans ma tête si je n'avais pas d'autres

engagemens; mais c'était pour jouir de l'intérêt qu'elle paraissait y

attacher: et lorsque j'acceptai, tous ses projets et sa gaieté

revinrent. Elle continua jusqu'au soir, que je les quittai, promettant

de venir aujourd'hui pour les accompagner à Neuilly; cependant

j'attendrai que j'y sois arrivé pour croire à ce voyage. Il y a déjà

trois jours de passés, et peut-être a-t-elle quitté, repris et changé

vingt fois de détermination. Elle a si vite renoncé à mon jardin

anglais, que cela m'inspire un peu de défiance.

Adèle de Sénange · 第 28 / 73 题