Neuilly, ce 16 juillet.
C'est de Neuilly que je vous écris, mon cher Henri; nous y sommes
depuis hier, et j'ai déjà trouvé le moyen d'être mécontent d'Adèle et
de lui déplaire. Lorsque j'arrivai chez monsieur de Sénange, elle était
si pressée d'aller voir son île, qu'à peine me donna-t-elle le temps de
le saluer; il fallut partir tout de suite. "Allons, venez," lui
dit-elle en prenant son bras pour l'emmener. -- Il se leva; mais au
lieu d'aider sa marche affaiblie, elle l'entraînait plutôt qu'elle ne
le soutenait. Dans une grande maison, le moindre déplacement est une
véritable affaire. Tous les domestiques attendaient dans l'antichambre
le passage de leurs maîtres; les uns pour demander des ordres, les
autres pour rendre compte de ceux qu'ils avaient exécutés. Chacun d'eux
avait quelque chose à dire, et Adèle répondait à tous: _oui, oui, oui_,
sans même les avoir entendus. Son mari voulait-il leur parler? elle ne
lui en laissait pas le temps, et l'entraînait toujours vers la voiture.
Cette impatience me déplut; je pris l'autre bras de monsieur de
Sénange, et lui servant de contrepoids, je m'arrêtais avec égard dès
qu'il paraissait vouloir écouter ou répondre. J'espérais que cette
attention rappellerait le respect d'Adèle; mais l'étourdie ne s'en
aperçut même pas. -- Elle répétait sans cesse: _dépêchons-nous donc;
venez donc; allons-nous-en vite_: enfin son mari la suivit et nous
montâmes en voiture. Ah! un vieillard qui épouse une jeune personne,
doit se résigner à finir sa vie avec un enfant ou avec un maître; trop
heureux encore quand elle n'est pas l'un et l'autre! Cependant Adèle
fut plus aimable pendant le chemin. Il est vrai qu'elle ne cessa de
parler des plaisirs dont elle allait jouir: mais au moins y
joignait-elle un sentiment de reconnaissance, et elle lui disait _je
serai heureuse_, comme on dit _je vous remercie_. Je commençais à lui
pardonner, peut-être même à la trouver trop tendre, lorsque nous
arrivâmes à Neuilly. Imaginez, Henri, le plus beau lieu du monde,
qu'elle ne regarda même pas; une avenue magnifique, une maison qui
partout serait un château superbe; rien de tout cela ne la frappa. Elle
traversa les cours, les appartemens sans s'arrêter, et comme elle
aurait fait un grand chemin. Ce qui était à eux deux ne lui paraissait
plus suffisamment à elle. C'était à son île qu'elle allait; c'était là
seulement qu'elle se croirait arrivée; mais comme il était trois
heures, monsieur de Sénange voulut dîner avant d'entreprendre cette
promenade. Adèle fut très-contrariée, et le montra beaucoup trop; car
elle alla même jusqu'à dire que n'ayant pas faim, elle ne se mettrait
pas à table, et qu'ainsi, elle pourrait se promener toute seule, et
tout de suite. -- Monsieur de Sénange prit un peu d'humeur. "Et vous,
mylord, me dit-il, voudrez-vous bien me tenir compagnie? -- Oui,
assurément, lui répondis-je, et j'espère que madame de Sénange nous
attendra, pour que nous soyons témoins de sa joie, à la vue d'une
première propriété. -- Ah! reprit son mari, j'en aurais joui plus
qu'elle!" -- Adèle sentit son tort, baissa les yeux, et alla se mettre
à une fenêtre; elle y resta jusqu'au moment où l'on vint avertir qu'on
avait servi. J'offris mon bras à monsieur de Sénange, car sa goutte
l'oblige toujours à en prendre un. -- Elle nous suivit en silence, et
notre dîner sa passa assez tristement. Adèle ne me regarda, ni ne me
parla. En sortant de table, monsieur de Sénange nous dit qu'il était
fatigué, et voulait se reposer; il nous pria d'aller sans lui à cette
fameuse île. "Adèle, ajouta-t-il avec bonté, nous avons eu un peu
d'humeur; mais vous êtes un enfant, et je dois encore vous remercier de
me le faire oublier quelquefois." -- Elle avoua qu'elle avait été trop
vive, lui en fit les plus touchantes excuses, et parut désirer de bonne
foi d'attendre son réveil pour se promener. Il ne le voulut pas
souffrir. Elle insista; mais il nous renvoya tous deux, et nous
partîmes ensemble.
Nous marchâmes long-temps, l'un auprès de l'autre, sans nous parler.
Elle gagna le bord de la rivière, et s'asseyant sur l'herbe, en face de
son île, elle me dit: "J'ai été bien maussade aujourd'hui; et vous
m'avez paru un peu austère. Au surplus, continua-t-elle en riant, je
dois vous en remercier: il est bien satisfaisant de trouver de la
sévérité, lorsqu'on n'attendait que de la politesse et de la
complaisance." Cette plaisanterie me déconcerta, et je pensai
qu'effectivement elle avait dû me trouver un censeur fort ridicule.
Elle ajouta: "Je me punirai, car j'attendrai que monsieur de Sénange
puisse venir avec nous pour jouir de ses bienfaits. Je suis trop
heureuse d'avoir un sacrifice à lui faire." Cette dernière phrase fut
dite de si bonne grâce, que je me reprochai plus encore ma pédanterie.
"Si vous saviez, lui dis-je, combien vous me paraissez près de la
perfection, vous excuseriez ma surprise, lorsque je vous ai vu un
mouvement d'impatience que, dans une autre, je n'eusse pas même
remarqué. -- N'en parlons plus," me répondit-elle en se levant; elle
regarda l'autre côte du rivage, comme elle aurait fait un objet chéri,
et le salua de la tête, en disant: "A demain, aujourd'hui j'ai besoin
d'une privation pour me raccommoder avec moi-même." -- Elle s'en revint
gaiement: monsieur de Sénange venait de s'éveiller lorsque nous
rentrâmes. Adèle fit charmante le reste de la journée, et lui montra
une si grande envie de réparer son étourderie, que sûrement il l'aime
encore mieux qu'il ne l'aimait la veille. -- Quant à moi, Henri, je
resterai ici, au moins jusqu'à ce que monsieur de Sénange m'ait appris
les raisons qui le portent à me témoigner un si touchant intérêt, et à
me traiter avec tant de bonté.