Paris, ce 12 juillet.
Je passai hier à la porte d'Adèle; on me dit encore qu'elle ne recevait
personne. J'allais partir, lorsque mon bon génie m'inspira de demander
des nouvelles de monsieur de Sénange; On me répondit qu'il était chez
lui, et tout de suite les portes s'ouvrirent. Ma voiture entra dans la
cour; je descendis, tout étourdi de cette précipitation, et ne sachant
pas trop si j'étais bien aise ou fâché de faire cette visite. -- Un
valet de chambre me conduisit dans le jardin où il était. Je l'aperçus
de loin qui se promenait appuyé sur le bras d'Adèle. En la voyant je
m'arrêtai, indécis, et souhaitais de m'en aller; car, puisqu'elle
m'avait fait défendre sa porte, il m'était démontré qu'elle ne désirait
pas de me voir: mais le valet de chambre avançait toujours, et il
fallut bien le suivre.
Lorsqu'il m'eut annoncé, le marquis et sa femme se retournèrent pour
venir au-devant de moi. Je les joignis avec un embarras que je ne
saurais vous rendre. Un trouble secret m'avertissait que j'étais
désagréable à Adèle; que peut-être son vieux mari ne me reconnaîtrait
plus. Je me sentis rougir; je baissais les yeux; et je ne conçois pas
encore comment je ne suis pas sorti, au lieu de leur parler. Je les
saluai, en leur faisant un compliment qu'ils n'entendirent sûrement
pas, car je ne savais pas ce que je disais.
Monsieur de Sénange me reprocha d'avoir été si long-temps sans les
voir. -- Je lui dis que j'étais venu bien des fois, et n'avais pas été
assez heureux pour les trouver. -- Adèle, alors, crut devoir
m'apprendre la maladie de sa mère, qui, pendant long-temps, l'avait
empêchée de recevoir du monde; et son départ pour les eaux, qui, la
laissant privée de toute surveillance maternelle, l'obligeait à garder
encore la même retraite. "Mais, ajouta-t-elle, toutes les fois que vous
viendrez voir monsieur de Sénange, je serai très-aise si je me trouve
chez lui." Sa voix était si douce, que j'osai lever les yeux et la
regarder: la sérénité de son visage, son sourire, me rendirent le calme
et l'assurance. Je marchai auprès d'eux, mesurant mes pas sur la
faiblesse de monsieur de Sénange. J'éprouvais une sorte de satisfaction
à imiter ainsi la bonne, la complaisante Adèle.
Après quelques minutes de conversation, je me sentis si à mon aise;
monsieur de Sénange était de si bonne humeur, que je me crus presque de
la famille: et sa canne étant tombée, au lieu de la lui rendre, je pris
doucement sa main, et la passai sous mon bras, en le priant de
s'appuyer aussi sur moi. Il me regarda en souriant, et nous marchâmes
ainsi tous trois ensemble. Hélas! il fut bien long-temps pour traverser
une très-petite distance, un chemin qu'Adèle aurait fait en un instant
si elle eût été seule. Je l'admirais de ne pas témoigner la moindre
impatience, le plus léger mouvement de vivacité. Enfin nous arrivâmes
auprès d'une volière, devant laquelle il s'assit; je restai avec lui.
Pour Adèle, elle fut voir ses oiseaux, leur parler, regarder s'ils
avaient à manger; et continuellement, allant à eux, revenant à nous, ne
se fixant jamais, elle s'amusa sans cesser de s'occuper de son mari, et
même de moi. Nous restâmes là jusqu'au coucher du soleil. L'air était
pur, le temps magnifique; Adèle était aimable et gaie; les regards de
monsieur de Sénange m'exprimaient une affection qui m'étonnait. Dans un
moment où elle était auprès de ses oiseaux, il me dit avec
attendrissement: "Je suis bien coupable de n'avoir pas d'abord reconnu
votre nom: je ne me le pardonnerais point, s'il n'avait été indignement
prononcé. Lorsque j'ai été en Angleterre, j'ai contracté envers votre
famille les plus grandes obligations. J'ai aimé votre mère comme ma
fille; je veux vous chérir comme mon enfant. Un jour je vous conterai
des détails qui vous feront bénir ceux à qui vous devez la vie." Adèle
revint, et il changea aussitôt de conversation. Je ne pus ni le
remercier, ni l'interroger; mais s'il n'a besoin que d'un coeur qui
l'aime, il peut compter sur mon attachement.
Sans pouvoir définir cette sorte d'attrait, je me sentais content près
d'eux. Adèle voulut savoir si je trouvais sa volière jolie. Je lui
répondis qu'elle allait bien avec le reste du jardin. Ce n'était pas en
faire un grand éloge, car il est affreux: c'est l'ancien genre français
dans toute son aridité; du bois, du sable et des arbres taillés. La
maison est superbe; mais on la voit tout entière. Elle ressemble à un
grand château renfermé entre quatre petites murailles; et ce jardin,
qui est immense pour Paris, paraissait horriblement petit pour la
maison. Cette volière toute dorée était du plus mauvais goût. Adèle me
demanda si j'avais de beaux jardins, et surtout des oiseaux? --
Beaucoup d'oiseaux, lui dis-je; mais les miens seraient malheureux
s'ils n'étaient pas en liberté. J'essayai de lui peindre ce parc si
sauvage que j'ai dans le pays de Galles: cela nous conduisait à parler
de la composition des jardins. Elle m'entendit, et pria son mari de
tout changer ans le leur, et d'en planter un autre sur mes dessins. Il
s'y refusa avec le chagrin d'un vieillard qui regrette d'anciennes
habitudes; mais dès que je lui eus rappelé les campagnes qu'il avait
vues en Angleterre, il se radoucit. Les souvenirs de sa jeunesse ne
l'eurent pas plutôt frappé, qu'il me parla de situations, de lieux
qu'il n'avait jamais oubliés; et bientôt il finit par désirer aussi,
que toutes ces allées sablées fussent changées en gazons. Ils exigèrent
donc que je vinsse aujourd'hui, dès le matin, avec des dessins, avec un
plan qui pût être exécuté très-promptement: ainsi me voilà créé
jardinier, architecte, et, comme ces messieurs, ne doutant nullement de
mes talens ni de mes succès. -- Adieu, mon cher Henri; trouvez bon que
je vous quitte pour aller joindre mes nouveaux maîtres.