LETTRE VI.

Paris, ce 20 juin.

J'ai été dîner chez Adèle aujourd'hui, mon cher Henri; et comme vous

aimez les portraits, les détails, je vais essayer de vous faire

partager tout ce que j'ai ressenti. -- Je suis arrivé chez elle un peu

avant l'heure où l'on se met à table. Jugez si j'ai été étonné de la

trouver habillée avec la plus grande simplicité: une robe de mousseline

plus blanche que la neige, un grand chapeau de paille sous lequel les

plus beaux cheveux blonds retombaient en grosses boucles; point de

rouge, point de poudre; enfin, si jolie et si simple, que j'aurais

oublié son mariage, sa magnificence, sa gaieté, si son vieux mari ne me

les avait rappelés plus vivement que jamais. Cependant il m'a reçu avec

assez de bonhomie, m'a fait mettre à table près de lui, m'a appris

qu'il avait été en Angleterre, il y avait plus de cinquante ans; qu'il

en avait alors vingt, et qu'il y avait été bien heureux. Pendant tout

le dîner, il n'a parlé des Anglaises qu'il avait connues. Aucune

d'elles ne vivait plus; et j'étais si peiné de répondre à chaque

personne qu'il me nommait, _elle est morte..... elle n'existe plus; --

déjà!..... encore!_ disait-il tristement. Les compagnons de sa

jeunesse, qu'il avait vu mourir successivement, l'avaient moins frappé.

Ce n'avait jamais été que la maladie d'un seul, la perte d'un seul qui

l'avait affligé; mais là, il se rappelait à la fois un grand nombre de

gens qu'il n'avait pas vu vieillir, quoiqu'il se souvînt qu'ils fussent

tous de son âge. J'étais si fâché des retours qu'il devait faire sur

lui-même, que, lorsqu'il m'a nommé une de mes tantes, que nous avons

perdue à vingt ans, j'ai senti une sorte de douceur à lui apprendre

qu'elle était morte si jeune: et lui-même, probablement sans s'en

rendre raison, s'est arrêté avec elle, ne m'a plus parlé que d'elle, et

s'est beaucoup étendu sur le danger des maladies vives dans la

jeunesse. Je suis entré dans ses idées; je ne m'occupais plus que de

lui; et réellement j'étais si malheureux de l'avoir attristé, que

j'aurais consenti volontiers à passer le reste du jour à l'écouter ou à

le distraire.

Après dîner, nous sommes retournés dans le salon. Monsieur de Sénange

s'est endormi dans son immense fauteuil; Adèle s'est mise à un grand

métier de tapisserie; et moi je me suis rapproché d'elle. Je la

regardais travailler avec plaisir. J'étais bien aise que le sommeil de

son mari, la forçant à parler bas, nous donnât un air de confiance et

d'intimité, auquel je n'aurais pas osé prétendre. Le respect qu'elle

paraissait avoir pour son repos, sa douceur, tout faisait renaître en

moi le premier intérêt qu'elle m'avait inspiré.

En observant la simplicité de sa parure, j'ai osé lui dire que je la

trouvais presque aussi belle que le jour où elle était sortie du

couvent; elle m'a répondu assez sèchement, qu'elle ne faisait jamais sa

toilette que le soir. J'ai vu qu'elle aurait été bien fâchée que je

crusse que c'était pour moi qu'elle avait renoncé à tout son éclat;

mais le craindre autant, n'était-ce pas me prouver un peu qu'elle y

avait pensé? Elle m'a fait beaucoup d'excuses de m'avoir reçu en tiers

avec eux, a dit que, sa mère étant malade, elle n'avait pas osé inviter

du monde sans elle...; que si elle avait su où je demeurais, elle

m'aurait fait prier de prendre un autre jour.... et, sans attendre ma

réponse, elle s'est levée, en me demandant la permission d'aller

rejoindre sa mère. Elle a fait venir quelqu'un pour rester auprès de

son mari, et, marchant sur la pointe des pieds, elle est sortie pour

aller remplir d'autres devoirs. Je l'ai conduite jusqu'à l'appartement

de sa mère. Avant de me quitter, elle m'a renouvelé encore toutes ses

excuses... Dites-moi, Henri, pourquoi cet excès de politesse

m'affligeait? Pouvais-je attendre d'elle plus de bonté, plus de

confiance? -- Lorsqu'à l'Opéra elle me reconnut, m'appela, me reçut

avec l'air si content de me revoir, n'ai-je pas cherché à lui déplaire,

à l'offenser? Sans la connaître, n'ai-je pas osé la juger, lui montrer

que je la blâmais, et de quoi? D'avoir, à seize ans, paru s'amuser d'un

spectacle vraiment magique, et qu'elle voyait pour la première fois. Si

je la croyais malheureuse, n'était-il pas affreux de lui faire un crime

d'un moment de distraction, de chercher à lui rappeler ses peines, à en

augmenter le sentiment?... Ah! j'ai été insensé et cruel: est-il donc

écrit que je serai toujours mécontent de moi ou des autres?

Adèle de Sénange · 第 24 / 73 题