Paris, ce 16 juin.
Il y a déjà plus de quinze jours que je ne vous ai donné de mes
nouvelles, mon cher Henri. Pendant ce temps ma vie a été si insipide,
si monotone, que j'aurais craint de vous communiquer mon ennui en vous
écrivant; je garderais encore le même silence, si, hier, je n'avais pas
été tout-à-coup réveillé de cette léthargie par la vue d'Adèle,
aujourd'hui madame la marquise de Sénange.
J'avais traîné mon oisiveté au spectacle. Le premier acte était déjà
assez avancé, sans que je susse quel opéra on représentait: et j'étais
bien déterminé à ne pas le demander; car étant venu pour me distraire,
je prétendais qu'on m'amusât, sans même être disposé à m'y prêter.
J'étais assis au balcon, à moitié couché sur deux banquettes, bâillant
à me démettre la mâchoire, lorsqu'on monsieur très-officieux et
très-parlant me dit: "Voilà une actrice qui chante avec bien de
l'expression. -- Elle me paraît crier beaucoup, lui répondis-je; mais
je n'entends pas un mot de ce qu'elle dit. -- Ah! c'est que monsieur ne
sait peut-être pas qu'on vend ici des livres où sont les paroles de
l'opéra; si monsieur veut, je vais lui en faire avoir un. -- Non, je ne
suis pas venu ici pour lire: on m'a dit que ce spectacle m'amuserait;
c'est l'affaire de ces messieurs qui chantent là-bas; je ne dois pas me
mêler de cela." Alors il me quitta pour aller déranger quelqu'un de
plus sociable que moi.
Continuant à ne rien comprendre à la joie ou aux chagrins des acteurs,
je tournai le dos au théâtre, et me mis à examiner la salle, lorsqu'à
quelque distance de moi on ouvrit avec bruit une loge dans laquelle je
vis paraître Adèle, parée avec excès. Je n'ai jamais vu tant de
diamans, de fleurs, de plumes, entassés sur la même personne:
cependant, comme elle était encore belle! Je sentais qu'elle pouvait
être mieux, mais aucune femme n'était aussi bien. Sa mère et ce beau
jeune homme étaient avec elle. Je jugeai à son étonnement, aux
questions qu'elle parut leur faire, que c'était la première fois
qu'elle venait à ce spectacle; et je ne sais pourquoi je fus bien aise
que le hasard m'y eût conduit aussi pour la première fois.
Adèle eut l'air de s'amuser beaucoup. Pendant l'entr'acte, elle promena
ses regards sur toute la salle; mais à peine m'eut-elle aperçu, que je
la vis parler à sa mère avec vivacité, me désigner, reparler encore, et
toutes deux me saluèrent, en me faisant signe de venir dans leur loge.
J'y allai; Adèle me reçut avec un sourire et des yeux qui m'assurèrent
qu'elle était bien aise de me revoir. Sa mère m'accabla de remercîmens
pour les soins que j'avais donnés à sa fille. Ne sachant que répondre à
tant d'exagérations, je m'adressai au jeune homme, et lui fis une
espèce de compliment sur mon bonheur d'avoir été utile à sa femme. "--
Ma femme! reprit-il d'un air surpris; je n'ai jamais été marié. --
Comment, lui dis-je en montrant Adèle, vous n'êtes pas le mari de cette
belle personne? -- Non, répondit-il, c'est ma soeur. -- Votre soeur!
Mais vous lui donniez la main à l'église le jour son mariage?" Adèle se
retourna avec vivacité et me dit: "Est-ce que vous y étiez?..." -- Un
air d'innocence et de joie brillait dans ses yeux et l'embellissait
encore; il me semblait qu'un sentiment secret nous éclairait, au même
instant, sur l'intérêt qui m'avait porté à la chercher.... Combien
j'étais ému! Insensé que je suis.... Hélas! le jeune homme détruisit
bientôt une si douce illusion en me disant: "Qu'il avait donné le bras
à sa soeur parce que le marié, ayant été pris le matin d'une attaque de
goutte, avait besoin d'être soutenu. -- Quoi! m'écriai-je avec une
vivacité, une indignation dont je ne fus pas le maître, est-ce que ce
serait ce vieillard qui marchait après vous? -- Oui," répondit-il d'un
air si embarrassé, que bientôt après il nous quitta. Un regard sévère
de sa mère m'apprit combien mon exclamation lui avait déplu; et voulant
peut-être éviter que je ne fisse encore quelques réflexions aussi
déplacées, elle m'accabla de questions sur ma famille, sur mon pays,
sur mon goût pour les voyages, sur les lieux que j'avais parcourus, sur
ceux où je comptais aller; enfin elle m'excéda.
Mais combien j'étais plus tourmenté de voir cette Adèle, il n'y a pas
encore un mois, si ingénue, si timide, maintenant occupée du spectacle
comme si elle y eût passé sa vie; riant, se moquant; enchantée de voir
et d'être vue! Tout en elle me blessa; paraissait-elle attentive?
j'étais choqué qu'elle pût se distraire de sa nouvelle situation. Sa
légèreté me révoltait plus encore. Peut-elle, me disais-je, après avoir
consenti à donner sa main à un homme que sûrement elle déteste,
peut-elle goûter aucun plaisir?... Je cherchais en vain quelques traces
de larmes sur ce visage dont la gaieté m'indignait. Si elle eût eu
seulement l'apparence de la tristesse, du regret, je me dévouais à elle
pour la vie: la pitié aurait achevé de décider un sentiment qu'une
sorte d'attrait avait fait naître; mais sa gaieté m'a rendu à moi-même.
-- Quelle honte que ces mariages! Il y a mille femmes qu'on ne voudrait
pas revoir, qu'on n'estimerait plus, si elles se donnaient
volontairement à l'homme qu'elles se résignent à épouser.
Toute la magnificence qui entourait Adèle me semblait le prix de son
consentement. Je me rapprochai d'elle; et sans fixer un instant mes
yeux sur les siens, j'examinais sa parure avec une attention si
extraordinaire, qu'elle en eut l'air embarrassée. Mon visage exprimait
le plus froid dédain, et je ne proférais que des éloges stupides.
Voilà, disais-je, de bien belles plumes! -- Vos diamans sont d'une bien
belle eau! -- Votre collier est d'un goût parfait -- Elle ne répondait
que par monosyllabes, et cherchait toujours à tourner la conversation
sur d'autres objets; mais je la ramenais avec soin à l'admiration que
semblait me causer sa parure. Ne paraissant frappé que de l'odieux
éclat qui l'environnait, ne louant que ce qui n'était pas à elle, je ne
doutais pas qu'elle ne devinât les sentimens que j'éprouvais. Je lui
parlai de sa robe, de ses rubans! Mes regards tombèrent par hasard sur
ses mains; elle craignit sans doute que je ne louasse encore de fort
beaux bracelets qu'elle portait, et remit ses gants avec tant d'humeur,
qu'un des fils s'étant cassé, tout un rang de perles s'échappa. Sa mère
se récria sur la maladresse de sa fille, sur la valeur de ces perles
qui étaient uniques par leur grosseur et leur égalité. -- Elles ont
coûté bien cher, dis-je en regardant Adèle, qui me répondit en prenant
à son tour l'air du dédain: _elles sont sans prix_..... Je la
considérai avec étonnement: elle baissa les yeux et ne me parla plus.
Que veut-elle dire avec ces mots _sans prix?_... Sa mère faisait un tel
bruit, se donnait tant de mouvement, que nous nous mîmes aussi à
chercher. Ces perles étaient toutes tombées dans la loge; j'en
retrouvai la plus grande partie, et les rendis à Adèle, qui me dit avec
assez d'aigreur, qu'elle regrettait la peine que j'avais prise pour
elle. -- Sa mère s'émerveilla sur le bonheur de m'avoir toujours de
nouvelles obligations, et me pria d'aller leur demander à dîner un des
jours suivans. Je refusai; elle insista: mais sa fille eut tellement
l'air de le redouter, qu'aussitôt j'acceptai. Cependant ces mots _sans
prix_ me reviennent sans cesse.... Ah! si elle avait été sacrifiée!...
Que je la plaindrais!... Mais sa gaieté! cette gaieté vient tout
détruire. Que ne puis-je l'oublier!