LETTRE IV.

Paris, ce 26 mai.

Vous devez être content: n'avez-vous pas quelque secret pressentiment

qui vous annonce une aventure ridicule? -- J'allai hier au couvent

d'Adèle, et je m'abandonnais aux plus flatteuses espérances. En entrant

dans la cour, je vis beaucoup de voitures, de valets, de curieux qui

attendaient; enfin l'appareil d'une cérémonie, quoiqu'il y eût sur tous

les visages une sorte de tristesse qui ne me donnait point l'idée d'une

fête.

Je demandai l'Abbesse: on me répondit qu'elle était à l'église; qu'on y

célébrait dans ce moment le mariage d'une jeune personne qui avait été

élevée dans cette maison, mais que dans quelques instans je serais

admis à la grille. A peine ce peu de mots avaient-ils été prononcés que

je vis tous les cochers courir à leurs chevaux, les valets entourer la

porte de l'église, et le peuple se presser au bas des degrés qui y

conduisent. Bientôt les portes s'ouvrirent, et jugez de mon trouble en

voyant paraître Adèle, parée avec éclat, mais bien moins jolie que le

jour où je la rencontrai pour la première fois. Elle était couverte

d'argent et de diamans. Cette magnificence contrastait si fort avec son

extrême pâleur, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Elle descendit

l'escalier sans lever les yeux, donnant la main à un jeune homme que je

crois être le marié, car il était paré aussi comme on l'est un jour de

noces. Sa figure est belle, son maintien modeste et doux. Il la

regardait avec des yeux qui semblaient chercher à la rassurer;

cependant je ne lui trouvai point cet air heureux que l'on a lorsque le

coeur est assuré du coeur.... Adèle, oserait-il vous épouser sans amour?

Immédiatement après venait un vieillard goutteux, qui est sans doute le

père du jeune homme. Il se traînait, appuyé sur deux personnes qui

avaient peine à le soutenir; et s'il n'avait pas eu l'air

très-souffrant, son extrême parure l'aurait rendu bien ridicule. La

mère d'Adèle le suivait; je l'aurais devinée partout où je l'aurais

rencontrée. Ses traits ressemblent à ceux de sa fille; mais qu'ils ont

une expression différente! Adèle a l'air noble et sensible; sa mère

paraît fière et sévère. Dans quelqu'état qu'elles fussent nées, la

beauté de leur taille, la régularité de leurs traits les feraient

distinguer parmi toutes les femmes: mais Adèle a un charme

irrésistible; son ame semble attirer toutes les autres; elle vous plaît

sans avoir envie de vous plaire, et vous laisse persuadé que si elle

eût parlé, si elle fût restée, elle vous aurait attaché encore

davantage.

Ils montèrent tous les quatre dans la même voiture; et, sans m'amuser à

regarder le reste de la noce, je sortis à pied du couvent, prenant le

chemin que je leur avais vu prendre. Je les regardai tant que je pus

les voir, mais sans me hâter de les suivre. Je marchais lentement,

livré à mes réflexions: ma tristesse augmentait, en me retrouvant sur

cette même route où la première fois j'avais rencontré Adèle. Aussi

lorsque je fus arrivé à l'endroit où sa voiture s'était cassée, je fus

effrayé de ce danger comme s'il eût été présent. Je n'avais pas encore

pensé qu'elle aurait pu être blessée, et cette idée me fit frémir. Il

me fut impossible d'avancer davantage; j'allais, je revenais sous ces

mêmes arbres, parcourant le même espace où nous avions été ensemble.

Enfin j'entrai dans la maison où je l'avais conduite; je demandai cette

chambre où ses larmes m'avaient si vivement attendri; et là

j'interrogeai mon coeur, j'y trouvai ce regret qu'on éprouve lorsqu'on

perd un bonheur dont on s'était fait une vive idée.... Peut-être ne

m'aurait-elle jamais aimé; sûrement je ne l'aimais pas encore non plus;

mais elle avait réveillé en moi toutes ces espérances d'amour, de

bonheur intérieur: biens suprêmes!... Que de réflexions ne fis-je pas

sur ces mariages d'intérêt, où une malheureuse enfant est livrée par la

vanité ou la cupidité de ses parens à un homme dont elle ne connaît ni

les qualités, ni les défauts. Alors il n'y a point l'aveuglement de

l'amour; il n'y a pas non plus l'indulgence d'un âge avancé: la vie est

un jugement continuel. Eh! quelles sont les unions qui peuvent résister

à une sévérité de tous les momens? Les enfans même n'empêchent pas ces

sortes de liens de se rompre. Ah! pourquoi toutes ces idées? pourquoi

m'occuper encore d'Adèle? Peut-être ne la reverrai-je jamais....

Cependant je ne puis cesser d'y penser. Les larmes qu'elle répandait en

quittant son couvent étaient trop amères pour être toutes de regret; je

crains bien que le peur de ce mariage ne les fît aussi couler.

Adèle de Sénange · 第 22 / 73 题