LETTRE III.

Paris, ce 24 mai.

Je me plaisais assez chez madame de Verneuil, mon cher Henri; son

esprit me paraissait toujours nouveau, suffisamment juste, un peu

railleur par le besoin de s'amuser, mais sa gaieté si vraie, que je la

partageais sans le vouloir, quelquefois même sans l'approuver. Enfin,

près d'elle, j'étais occupé sans être amoureux, et je l'amusais,

disait-elle, sans l'intéresser. Un sage de vingt-trois ans la faisait

rire; et ma raison lui paraissait plus ridicule que la folie des

autres. Elle se serait moquée bien davantage, si elle avait su que cet

Anglais si sévère restait occupé malgré lui d'une jeune personne qu'il

n'avait vue qu'un instant. -- Adèle avait fait sur moi une impression

qui m'étonnait, et que vainement je voulais détruire. Son souvenir

venait se mêler à toutes mes pensées, soit que je voulusse l'éloigner,

en me représentant combien l'amour serait dangereux pour une ame

ardente comme la mienne; ou qu'entraîné, sans m'en apercevoir, j'osasse

penser au bonheur d'un mariage formé par une mutuelle affection. Adèle

ne cessait de m'occuper. -- J'avais beau le dire qu'elle n'était plus à

son couvent; que peut-être je ne la retrouverais jamais, qu'il fallait

l'oublier;

En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,

On s'en souvient (1) [(1) Voici le couplet de l'ancienne chanson que

cite lord Sydenham:

Pour chasser de sa souvenance

L'ami secret,

On se donne tant de souffrance

Pour peu d'effet!

Une si douce fantaisie

Toujours revient;

En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,

On s'en souvient .].

et la raison même me parlait d'elle. Madame de Verneuil seule avait le

pouvoir de me distraire: je la cherchais avec soin; je me plaçais à ses

côtés comme un homme qui craint ou fuit un danger. Je commençais à

espérer que si le hasard ne me faisait pas rencontrer Adèle, je

finirais sûrement par n'y plus penser; lorsqu'hier, peut-être pour mon

malheur, il s'éleva une dispute chez madame de Verneuil, pour savoir

s'il était plus heureux d'être aimé d'une très-jeune personne, que de

l'être par une femme qui eût déjà connu l'amour. Les vieillards

préféraient l'innocence; la jeunesse voulait des sacrifices, de grandes

passions: on dissertait lourdement, lorsque madame de Verneuil fit ces

vers:

Amans, amans, si vous voulez m'en croire,

A des coeurs innocens consacrez vos désirs;

Supplanter un amant peut donner plus de gloire ,

Soumettre un coeur tout neuf donne plus de plaisir.

Personne ne les sentit plus que moi, et seul je ne les louai point.

J'osai même contredire madame de Verneuil, plaisanter sur l'amour,

douter de l'innocence: je disputais pour le plaisir d'entendre des

raisons que j'avais repoussées mille fois. Ma tête était remplie

d'Adèle, et je passai le reste du jour, la nuit entière, à y penser. --

Je me disais que la voir n'était pas m'engager.... que peut-être je

négligeais un bien que je ne retrouverais pas.... D'autres fois,

redoutant l'amour, je me promettais de la fuir. Mais bientôt, me

moquant de moi-même, je m'admirais de me créer ainsi des dangers et une

perfection imaginaire. Je pensai qu'elle avait sûrement des défauts que

l'habitude de la voir me ferait découvrir; et que pour cesser de la

craindre, il ne fallait que la braver. La pitié vint encore se mêler à

toutes mes réflexions. Je me la représentai malheureuse; car je ne

doute point que sa mère, après l'avoir abandonnée si long-temps, ne

l'ait rapprochée d'elle pour la tourmenter. Une voix secrète me

reprochait le temps que j'avais perdu. Dans cette agitation je me

déterminai à partir, sachant bien que, même si je devenais amoureux, il

serait impossible que je fusse assez insensé pour offrir mon coeur et

ma main à celle que je ne connaissais pas....

Que de temps je vais passer à l'étudier, à l'éprouver! Mais si un jour

je puis acquérir la certitude qu'elle possède toutes les qualités qu'il

faut pour me rendre heureux; si je peux lui plaire, qui pourra

s'opposer à mon bonheur? N'ai-je pas tout ce qu'il faut en France pour

décider un mariage? Un grand nom, une fortune immense; sûrement sa mère

n'en demandera pas davantage. Elle verra un établissement convenable

pour sa fille, et ne s'informera même pas si elle pourra être heureuse;

mais mon coeur le lui promet; et si jamais elle m'appartient, puisse sa

vie entière n'être troublée par aucun nuage!

Dès que je fus arrivé ici, j'allai au couvent d'Adèle; on me dit qu'il

était trop tard, que, passé huit heures, personne ne pouvait être admis

à la grille. Ce ne sera donc que demain que je saurai à qui m'adresser

pour avoir de ses nouvelles; mais demain j'en aurai certainement, et je

vous écrirai. Adieu, mon cher Henri.

Adèle de Sénange · 第 21 / 73 题