LETTRE II.

Au château de Verneuil, ce 16 mai.

Me voilà arrivé, mon cher Henri, l'esprit toujours occupé de cette

sensible Adèle; j'y ai beaucoup réfléchi. Certes, si j'eusse pu deviner

qu'il existait parmi nous une jeune fille soustraite au monde depuis sa

naissance, unissant à l'éducation la plus soignée, l'ignorance et la

franchise d'une sauvage, avec quel empressement je l'eusse recherchée!

que de soins pour lui plaire! quel bonheur d'en être aimé! Je ne lui

aurais demandé que d'être heureuse et de me le dire. Quel plaisir de la

guider, de lui montrer le monde peu à peu et comme par tableaux, de lui

donner ses idées, ses goûts, de la former pour soi! Avec quelle

satisfaction je l'eusse fait sortir de sa retraite, pour lui offrir à

la fois toutes les jouissances, tous les plaisirs, tous les intérêts!

Dans sa simplicité, peut-être aurait-elle cru que mes défauts

appartenaient à tous les hommes; tandis que son jeune coeur n'aurait

attribué qu'à moi seul les biens dont elle jouissait.... Mais il est

trop tard, beaucoup trop tard; ces huit jours passés dans le monde, ces

huit jours la rendront semblable à toutes les femmes: n'y pensons plus;

n'en parlons jamais.

Avec le goût que je vous connais pour les portraits et pour le bruit,

vous seriez fort content ici. Quand j'y suis arrivé, madame de Verneuil

et sa société avaient l'air de m'attendre, de me désirer; et quoique

j'entendisse plusieurs personnes demander mon nom, toutes avaient un

air de connaissance et même d'amitié qui vous aurait charmé. Lord D....

a parlé de ma fortune, dont je ne savais pas jouir; de ma jeunesse,

dont je n'usais pas; de ma raison, qui ne m'a jamais fait faire que des

folies: enfin, il a fait de moi un portrait tout nouveau et si

ridicule, qu'il paraissait divertir beaucoup madame de Verneuil. Cette

jeune femme riait, questionnait, plaisantait, comme si je n'eusse pas

été dans la chambre. Je désirais tant d'être distrait, que pour la

première fois j'enviai cette disposition à s'amuser; et souhaitant

qu'elle me communiquât sa gaieté, je ne m'occupai que d'elle.

Véritablement, pendant une heure, je n'eus d'idées que celles qu'elle

me donnait. Lui demandais-je un nom? elle me peignait la personne. Elle

a un tel besoin de rire et de se moquer, qu'elle n'aime et ne remarque

que les choses ridicules; c'est un jeune chat qui égratigne, mais qui

joue toujours. Comme elle n'a jamais la prétention d'occuper tout un

cercle, qu'elle ne cherche même pas à attirer l'attention, elle parle

toujours bas à la personne qui est près d'elle; ce qui donne à sa

malignité un air de confiance qui fait qu'on la lui pardonne.

Elle m'a fait connaître cette société, comme si j'y eusse passé ma vie.

"Voyez, me disait-elle, ces deux personnes qui disputent avec tant

d'aigreur: ce sont deux hommes de lettres. Leur présence constitue

beaux esprits les maîtres d'une maison. L'un, plein d'orgueil, entendra

volontiers du bien des autres, parce que l'opinion qu'il a de sa

supériorité empêche qu'il ne soit blessé par les éloges qu'on donne à

ses rivaux. L'autre, pensant et disant du mal de tout le monde, permet

aussi qu'on se moque de lui quelquefois. Tous deux pleins d'esprit,

tous deux méchans; avec cette nuance que, pour faire une épigramme,

l'un a besoin d'un ressentiment; et qu'il ne faut à l'autre qu'une

idée. -- Pour cet homme avec des cheveux blancs et un visage encore

jeune," me dit-elle, en me désignant un homme entouré de jeunes gens

qui l'écoutaient comme un oracle, "il a éprouvé des malheurs sans être

malheureux. Tour à tour riche et pauvre, personne ne se passe mieux de

fortune. Les femmes ont occupé une grande partie de sa vie; parfait

pour celle qui lui plaît, jusqu'au jour où il l'oublie pour une qui lui

plaît davantage: alors son oubli est entier; son temps, son coeur, son

esprit sont remplis lorsqu'il est amusé. A peine sait-il qu'il a donné

des soins à d'autres objets; et si jamais on veut le rappeler à

d'anciennes liaisons, on pourra les lui présenter comme de nouvelles

connaissances. Il sera toujours aimable parce qu'il est insouciant.

Vous semblez étonné, ajouta-t-elle; c'est peut-être que vous n'avez pas

assez démêlé l'insouciance de la personnalité." -- Je la priai de

vouloir bien m'expliquer la distinction qu'elle en faisait. -- "L'homme

insouciant ne s'attache ni aux choses, ni aux personnes," me

répondit-elle; "mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui est à

sa portée, sans envier un état plus élevé, ni se tourmenter de

positions plus fâcheuses. Lui plaire, c'est lui rendre tous les moyens

de plaire; et n'étant pas assez fort ni pour l'amitié ni pour la haine,

vous ne sauriez lui être qu'agréable ou indifférent. L'homme personnel,

au contraire, tient vivement aux choses et aux personnes; toutes lui

sont précieuses; car dans le soin qu'il prend de lui, il prévoit la

maladie, la vieillesse, l'utile, l'agréable, le nécessaire: tout peut

lui servir pour le moment ou pour l'avenir. N'aimant rien, il n'est

aucun sentiment, aucun sacrifice, qu'il n'attende et n'exige de ce qui

a le malheur de lui appartenir. -- Mais vous ne me parlez point des

femmes? -- C'est, me répondit-elle en riant, que j'y pense le moins

possible; cependant j'ai fait un conte tout entier pour elles. Je ne me

suis occupée que des vieilles: je ne regarde point les jeunes; j'ai

toujours peur de les trouver trop bien ou trop mal." -- Je dois

entendre demain ce petit ouvrage (1) [(1) Ce conte est placé à la fin

de ces lettres.]; s'il en vaut la peine, je vous l'enverrai. -- Adieu,

donnez-moi donc de vos nouvelles.

Adèle de Sénange · 第 20 / 73 题