LETTRE PREMIERE

Paris, ce 10 mai 17.

Je ne suis arrivé ici qu'avant-hier, mon cher Henri; et déjà notre

ambassadeur veut me mener passer quelques jours à la campagne, dans une

maison où il prétend qu'on ne pense qu'à s'amuser. J'y suis moins

disposé que jamais: cependant, ne trouvant point d'objection

raisonnable à lui faire, je n'ai pu refuser de le suivre; mais j'y ai

d'autant plus de regret, qu'indépendamment de cette mélancolie qui me

poursuit et me rend importuns les plaisirs de la société, j'ai

rencontré hier matin une jeune personne qui m'occupe beaucoup. Elle m'a

inspiré un intérêt que je n'avais pas encore ressenti; je voudrais la

revoir, la connaître.... Mais je vais livrer à votre esprit moqueur

tous les détails de cette aventure.

Je m'étais promené à cheval dans la campagne, et je revenais doucement

par les Champs-Elysées, lorsque je vis sortir de Chaillot une énorme

berline qui prenait le même chemin que moi. J'admirais presque

également l'extrême antiquité de sa forme, et l'éclat, la fraîcheur de

l'or et des paysages qui la couvraient. De grands chevaux bien

engraissés, bien lourds, d'anciens valets, dont les habits, d'une

couleur sombre, étaient chargés de larges galons: tout était antique,

rien n'était vieux; et j'aimais assez qu'il y eût des gens qui

conservassent avec soin des modes qui, peut-être, avaient fait le

brillant et le succès de leur jeunesse. Nous allions entrer dans la

place, lorsqu'un charretier, conduisant des pierres hors de Paris,

appliqua un grand coup de fouet à ses pauvres chevaux qui, voulant se

hâter, accrochèrent la voiture, et la renversèrent. Je courus offrir

mes services aux femmes qui étaient dans ce carrosse, et dont une

jetait des cris effroyables. Elle saisit mon bras la première: l'ayant

retirée de là avec peine, je vis une grande et grosse créature, espèce

de femme de chambre renforcée, qui, dès qu'elle fut à terre, ne pensa

qu'à crier après le charretier, protester que madame la Comtesse le

ferait mettre en prison, et ordonner aux gens de le battre, quoique

jusque-là ils se fussent contentés de jurer sans trop s'échauffer. Je

laissai cette furie pour secourir les dames à qui je jugeai qu'elle

appartenait, et dont, injustes que nous sommes, elle me donnait assez

mauvaise opinion.

La première qui s'offrit à moi était âgée, faible, tremblante, mais ne

s'occupant que d'une jeune personne à laquelle j'allais donner mes

soins, lorsque je la vis s'élancer de la voiture, se jeter dans les

bras de son amie, l'embrasser, lui demander si elle n'était pas

blessée, s'en assurer encore en répétant la même question, la pressant,

l'embrassant plus tendrement à chaque réponse. Elle me parut avoir

seize ou dix-sept ans, et je crois n'avoir jamais rien vu d'aussi beau.

Lorsqu'elles furent un peu calmées, je leur proposai d'aller dans une

maison voisine pour éviter la foule et se reposer. Elles prirent mon

bras. Je fus étonné de voir que la jeune personne pleurait. Attribuant

ses larmes à la peur, j'allais me moquer de sa faiblesse, quand ses

sanglots, ses yeux rouges, fatigués, me prouvèrent qu'une peine

ancienne et profonde la suffoquait. J'en fus si attendri, que je

m'oubliai jusqu'à lui demander bien bas, et en tremblant: "Si jeune!

connaissez-vous déjà le malheur? Auriez-vous déjà besoin de

consolation?" Ses larmes redoublèrent sans me répondre: j'aurais dû m'y

attendre; mais avec un intérêt vif et des intentions pures, pense-t-on

aux convenances? Ah! n'y a-t-il pas des momens dans la vie où l'on se

sent ami de tout ce qui souffre?

En entrant dans cette maison, nous demandâmes une chambre pour nous

retirer. L'extrême douleur de cette jeune personne me touchait et

m'étonnait également. Je la regardais pour tâcher d'en pénétrer la

cause, lorsque la dame plus âgée, qui sentait peut-être que les pleurs

de la jeunesse demandent encore plus d'explications que ses

étourderies, me dit: "Vous serez sans doute surpris d'apprendre que la

douleur de ma petite amie vient des regrets qu'elle donne à son

couvent: mais elle y fut mise dès l'âge de deux ans: long-temps

auparavant, je m'y était retirée près de l'abbesse avec laquelle

j'avais été élevée dans la même maison. Nous fûmes séduites par les

grâces et la faiblesse de cette petite enfant: l'abbesse s'en chargea

particulièrement ; et depuis, son éducation et ses plaisirs furent

l'objet de tous nos soins. Sa mère l'avait laissée jusqu'à ce jour,

sans jamais la faire sortir de l'intérieur du monastère; et nous

pensions, qu'ayant deux garçons, elle désirait peut-être que sa fille

se fît religieuse: mais tout-à-coup, avant-hier, elle a fait dire

qu'elle la reprendrait aujourd'hui. Adèle se désolait en pensant qu'il

fallait quitter ses amies, et j'ose dire sa patrie; car, sentimens,

habitudes, devoirs, rien ne lui est connu au-delà de l'enceinte de

cette maison. Aussi, lorsque la voiture de sa mère est arrivée, et que

cette femme que vous avez vue s'est présentée, comme la personne de

confiance à qui nous devions remettre notre chère enfant, nous avons

craint qu'il ne fallût employer la force pour la faire sortir, et

l'arracher des bras de l'abbesse. J'ai voulu adoucir sa douleur en la

suivant, et la présentant moi-même à une mère qui désire sans doute de

la rendre heureuse, puisqu'elle la rappelle auprès d'elle."

A ces mots, les pleurs de la petite redoublèrent, et sa vieille amie la

supplia de se calmer. "Par pitié pour moi, lui disait-elle, ne me

montrez pas une douleur si vive; pensez à celle que je ressens! Au nom

de votre bonheur, ma chère Adèle, faites un effort sur vous-même; si

cette femme revenait, que ne dirait-elle pas à votre mère? déjà elle a

osé blâmer vos regrets." -- La pauvre petite sentait sûrement qu'elle

ne pouvait pas lui obéir; car elle se précipita aux pieds de son amie,

et cacha sa tête sur ses genoux; nous n'entendîmes plus que ses

sanglots.

Presque aussi ému qu'elles-mêmes, je m'en étais rapproché; j'avais

repris leurs mains, je les plaignais, j'essayais de leur donner du

courage, lorsque cette espèce de gouvernante, qui, je crois, nous avait

écoutés, rentra et dit en me voyant si attendri, si près d'elles:

"Comment donc, Monsieur! Mademoiselle doit être fort sensible à votre

intérêt! Je doute cependant que madame la Comtesse fût satisfaite de

voir Mademoiselle faire si facilement de nouvelles connaissances." --

Je me rappelai que sa mère l'avait toujours tenue loin d'elle, qu'elles

étaient parfaitement étrangères l'une à l'autre; et je repartis avec

mépris: "C'est une facilité dont madame sa mère jouira bientôt; elle

sera, je crois, fort utile à toutes deux. -- Je n'entends pas ce que

Monsieur veut dire. -- Eh bien! lui répondis-je, vous pourrez en

demander l'explication à madame la Comtesse. -- Je n'y manquerai pas,"

dit-elle en ricanant; et, charmée de montrer son autorité, elle ajouta

avec aigreur: "Mademoiselle, la voiture est prête; je vous conseille

d'essuyer vos yeux, afin que madame votre mère ne voie pas la peine

avec laquelle vous retournez vers elle." Nous nous levâmes sans lui

répondre, et nous la suivîmes dans un silence que personne n'avait

envie de rompre.

Avant de monter en voiture, Adèle me salua avec un air de

reconnaissance et de sensibilité que rien ne peut exprimer. Sa vieille

amie me remercia de mes soins, de l'intérêt que je leur avais témoigné.

Je lui demandai la permission d'aller savoir de leurs nouvelles: elle

me l'accorda, en disant: "Je pensais avec peine que peut-être nous ne

nous reverrions plus." -- Concevez-vous, Henri, que cette petite

aventure si simple, qui vous paraîtra si insignifiante, m'ait laissé un

sentiment de tristesse qui me domine encore?

Que pensez-vous d'une mère qui peut ainsi négliger son enfant? oublier

le plus sacré des devoirs, le premier de tous les plaisirs? -- Ah!

pauvre Adèle, pauvre Adèle!.... En la voyant quitter sa retraite pour

entrer dans un monde qu'elle ne connaît pas; en voyant sa douleur, je

sentais cette sorte de pitié que nous inspire le premier cri d'une

enfant. Hélas! le premier son de sa voix est une plainte; sa première

impression est de la souffrance! Que trouvera-t-il dans la vie?

Je faisais des voeux pour le bonheur d'Adèle, et je me disais avec

mélancolie combien il était incertain qu'elle en connût jamais. Malgré

moi, je regardais ses larmes comme de tristes pressentimens; et je me

reproche de l'avoir laissée sans lui dire, au moins, que je ne

l'oublierais pas, et qu'elle comptât sur moi, si jamais elle avait

besoin d'un ami zélé ou compatissant. Mais, adieu, mon cher Henri, je

pars, et je pense avec plaisir que j'ai beaucoup de chemin à faire,

bien du temps à être seul. Il est pourtant assez ridicule de faire

courir des gens, des chevaux, pour arriver dans une maison dont je

voudrais déjà être parti.

Adèle de Sénange · 第 19 / 73 题