Maintenant, Yves Morgane se reposait de la vie dans la paix suprême d’un
petit cimetière breton, et Guy revenait vers Paris. Non, certes, qu’il
en eût le désir. Mais Mme Morgane avait jugé avec tant de malveillance
son affection pour Arlette et le confiant abandon par lequel elle y
répondait, que, pour ne pas nuire à l’enfant, il s’était résigné à
quitter Douarnenez sans attendre, comme il le souhaitait, que l’examen
des papiers d’Yves Morgane eût éclairci la situation future d’Arlette.
Mlle Catherine elle-même le lui avait vivement conseillé, et il savait
pouvoir s’en rapporter à son bon sens et à sa prévoyance.
Donc, il était parti, les funèbres cérémonies terminées. Le train de
nuit l’emportait vers Paris, seul dans son wagon, hanté par la vision
d’une petite figure pâle comme celle d’une Vierge de cire, de deux
grands yeux brillant d’un éclat de fièvre, des yeux qu’il avait connus
étincelants de gaieté, et qu’il ne pouvait plus revoir qu’avec leur
expression de douleur sombre et passionnée, tout pleins, en même temps,
d’une sorte de mystérieuse épouvante devant cet _au delà_ entrevu pour
la première fois de tout près.
Mais, en cet instant surtout, il avait, vivante dans tout son être, la
dernière et poignante image qu’il emportait d’elle, quand, au moment
même où il allait partir, exaspéré d’avoir dû lui adresser son dernier
adieu sous l’œil méchant de Mme Morgane, elle était arrivée chez Mlle
Malouzec, affolée par la scène violente que venait de lui faire sa
belle-mère. Brutalement, Mme Morgane, qu’irritait l’intérêt général
témoigné à Arlette, lui avait lancé au visage, avec l’affirmation de ses
droits sur elle, la révélation de la pauvreté que lui avait léguée son
père et qui la livrait à la charité de son entourage; et l’enfant,
révoltée devant les paroles impitoyables qui s’abattaient sur son
malheur, s’était enfuie pour venir chercher un refuge auprès de ses
vieux amis,--jetée aussi vers leur maison par l’espoir instinctif que
Guy serait encore là... Et lui, elle était sûre qu’il ne permettrait pas
qu’on la torturât ainsi davantage!
Il était encore là, et, avec une autorité tendre et compatissante, il
s’était efforcé de calmer l’enfant éperdue, qui lui répétait tout bas,
comme une plainte:
--Oh! Guy, pourquoi partez-vous?
Et pourquoi, après tout, était-il parti, après lui avoir promis, il est
vrai, de revenir bientôt?... Maintenant, un regret aigu le poignait à la
seule pensée que, s’il l’avait voulu, il eût pu encore, à cette heure,
être là-bas auprès de la petite aimée, à l’entourer de cette atmosphère
d’affection qui, seule, engourdissait un peu son chagrin désespéré...
--Mais je suis fou d’être parti! gronda-t-il tout bas. J’aurais dû
rester à n’importe quel prix, sans m’inquiéter même de l’existence de
Mme Morgane! J’aurais dû rester près d’elle... ou bien l’emporter!...
Oui, l’emporter!... Pouvoir l’entendre, lui parler, rencontrer son
regard d’enfant, si pur et si passionné!... Oh! l’avoir en cette minute,
blottie confiante à ses côtés, pour qu’il pût encore lui murmurer les
mots que l’on a pour les êtres chers, quand ils souffrent...
Il tressaillit à cette seule évocation... et soudain, alors, la vérité,
devant laquelle il se dérobait depuis des semaines, lui apparut en
pleine lumière--la lumière qui illuminait la Terre promise...--Lui, le
clubman railleur et blasé, il aimait avec le meilleur de lui-même cette
enfant que le hasard avait jetée dans sa vie et qui semblait y être
entrée pour n’en jamais plus sortir. Est-ce qu’il pouvait se le
dissimuler davantage? A cette heure, le cri de tout son être, c’était de
la voir, de la retrouver, de la garder pour ne plus la perdre jamais...
Et l’irrésistible aveu lui en jaillit des lèvres:
--Je l’aime comme je n’ai aimé aucune femme!
Machinalement, il se leva et fit quelques pas dans le wagon, bouleversé
par l’aveuglante clarté de cette révélation qui, tout à la fois, le
ravissait et l’effrayait... Aimer Arlette!... Depuis des semaines, il en
avait la conscience inavouée, devant le vide que lui laissait son départ
de Paris, devant son âpre besoin d’entendre parler d’elle, devant la
joie obscure qui l’avait saisi à la seule pensée de la revoir à
Douarnenez où elle l’appelait.
Mais, après?... L’aimait-il assez pour lui offrir sa vie entière, pour
arriver au mariage qu’il avait toujours redouté? Sa pensée aiguë
fouillait dans son souvenir, y évoquant des visages de jeunes filles que
sa sœur avait souhaité de lui voir épouser--et plus séduisante que la
plupart, la belle Jeanne d’Estève... Eh bien, ni les unes ni les autres
n’avaient eu sur lui un atome de la puissance avec laquelle Arlette le
possédait, par le seul pouvoir de sa jeunesse vraie, de ses ignorances
délicieuses, de sa fraîcheur d’esprit et d’âme qu’il n’avait rencontrées
chez nulle autre, et dont il avait goûté le charme inconnu dès leur
première rencontre... Oh! la faire sienne, la garder contre les misères
qui viennent des hommes, lui donner tout son amour et, en échange,
recevoir d’elle le don de son jeune cœur, que nul--sauf son
père--n’avait jamais possédé!
C’était un rêve sans nom qu’il faisait là, tellement exquis qu’il en eut
peur, hésitant à se laisser envelopper par la clarté d’aurore levée tout
à coup sur sa vie. Une crainte sourde, d’ailleurs, l’envahissait de
céder à une fantaisie de dilettante en allant vers cette petite créature
si neuve qui, par cela même, l’attirait étrangement, et, par une sorte
de scrupule de conscience, il murmura:
--J’attendrai la lettre du capitaine, concernant la situation d’Arlette,
avant de prendre aucune décision; surtout, pour parler à Louise...
Mais, en lui-même déjà, il savait qu’une heure viendrait où, ses
dernières hésitations vaincues, il viendrait, infiniment heureux de sa
défaite, supplier la petite aimée de lui confier sa jeune vie...
Il attendit plus longtemps qu’il n’avait prévu la lettre qui devait,
selon sa volonté, décider de sa destinée. Il attendit une longue
quinzaine, durant laquelle il put se rendre compte de ce que l’enfant
était devenue pour lui... Comme un étranger, il se mouvait maintenant
dans son milieu habituel, tout l’intérêt de son existence tendu vers le
petit coin de Bretagne où elle vivait, et l’idée qu’elle y souffrait
sans qu’il fît rien pour elle lui était plus intolérable à mesure que
les jours passaient... Tout juste avait-il su quelque chose d’elle par
les lettres d’affaires du capitaine, comme lui membre du conseil de
famille, par les courts billets, tout palpitants de sanglots, qu’elle
avait écrits à Mme Chausey et à Madeleine...
Enfin, un matin, dans son courrier, il aperçut une lettre dont la haute
écriture avait une allure un peu gauche, et, rejetant de côté toutes les
autres, il l’ouvrit. C’était bien celle qu’il avait tant souhaitée, mais
écrite par Mlle Catherine, qui, avec sa franchise ordinaire, lui
expliquait tout de suite pourquoi elle était, cette fois, sa
correspondante:
«Cher Monsieur,
«Voici, enfin, les affaires de l’enfant un peu débrouillées; et j’ai
préféré venir vous en parler moi-même, car il est certaines questions
que les femmes--sans vouloir offenser mon frère--traitent mieux que
les hommes, quand le sentiment doit s’y mêler. D’abord, vous verrez
dans les papiers ci-joints que l’enfant ne possède guère aujourd’hui
plus de cinq cents francs de rente. Tout le reste a été englouti dans
la faillite Le Goanec. Mme Morgane le sait maintenant; et, ma parole,
je croirais volontiers qu’elle en triomphe! Elle avait offert de
garder Arlette chez elle, mais en des termes si gros de menaces pour
le bonheur et même la tranquillité de la petite, que nous avons rejeté
ses propositions, nous conformant ainsi, mon frère et moi, au désir de
son pauvre père, qui exigeait qu’elle demeurât auprès de nous;
j’ajoute, moi, si aucun autre meilleur avenir ne se présente pour
elle. Maintenant, cher Monsieur, comme vous et Mme Chausey vous
représentez la famille de l’enfant, nous avons jugé que nous devions
avoir votre assentiment pour l’installer auprès de nous,
définitivement, comme notre fille... Ce qui serait pour nous une joie
que nous n’avions jamais rêvée. C’était, je vous le répète, le désir
même du docteur; car il souhaitait qu’elle continuât à mener la vie
très simple à laquelle elle est accoutumée et qui, probablement,
demeurera la sienne.
«Peut-être madame votre sœur, qui est très bonne, penserait-elle à
recevoir l’enfant près d’elle? Eh bien! j’ai réfléchi à cette
perspective; j’en ai causé avec mon frère, et, devant ma conscience,
je vous dis que cette solution ne me paraîtrait pas trop bonne pour
Arlette, qui, après avoir goûté à votre luxe, s’habituerait peut-être
difficilement à l’intérieur très modeste qu’elle aura forcément si
elle se marie. Car, je ne me fais pas d’illusions; les hommes fortunés
n’épousent que les femmes qui le sont comme eux. A Douarnenez,
l’enfant trouvera, je l’espère, quelque brave garçon qui se contentera
de la petite fortune que nous lui assurerons, et j’ai la ferme
conviction qu’elle pourra être aussi heureuse que le désirait son
père. Vous pouvez être bien sûr, Monsieur, ainsi que Mme Chausey, que
nous ne lui laisserons pas oublier sa famille de Paris. Mais,
croyez-en ma vieille expérience, il est mieux qu’elle ne quitte pas
son pays; il vaut mieux (je vais être bien franche) qu’elle ne
s’attache pas trop à vous, Monsieur Guy, et que son imagination de
fillette n’ait pas l’occasion de mettre une importance qui n’existe
pas, dans l’intérêt fraternel que vous avez la bonté de lui
témoigner...
«Voilà, Monsieur, tout ce que j’avais à vous dire. J’espère que vous
partagerez notre façon de juger et y verrez seulement une preuve de
l’extrême affection que nous portons à la chère petite Arlette.»
Guy laissa retomber la lettre et sourit.
--Non, chère mademoiselle Catherine, je ne partage pas votre façon de
juger... Vous êtes bonne et généreuse; mais je ne vous abandonnerai pas
ainsi mon trésor...
Un grand calme se faisait soudain en lui, toutes ses hésitations
emportées par le souffle d’espoir qui passait sur lui. Il murmura:
--J’épouserai Arlette.
Et ses propres paroles résonnèrent à son oreille ainsi qu’une promesse
de bonheur.
Alors, tout de suite, il résolut de parler à Mme Chausey. Jusqu’à cette
heure, il avait attendu, sachant la déception qu’il lui causerait en
faisant sa femme d’Arlette, alors qu’elle avait rêvé pour lui, de
vieille date, un brillant mariage selon le monde...
Dans la matinée, il était sûr de la trouver seule.
En effet, elle écrivait dans son petit salon et eut une exclamation de
plaisir à sa vue:
--Guy! Quelle bonne surprise! Tu as été à peu près invisible cette
semaine... Que deviens-tu donc?
Il sourit, et Mme Chausey fut frappée du joyeux éclat de son sourire.
--Je ne deviens rien... Je me repose de mon voyage en Bretagne.
--As-tu des lettres de Douarnenez?
--Oui, ce matin même... J’ai reçu une lettre de Mlle Catherine...
--Qui te dit que...
--Que la position d’Arlette est bien telle que nous le craignions...
Yves Morgane est mort ruiné, et Arlette demeure sans fortune aucune.
Mme Chausey enveloppa son frère d’un coup d’œil surpris. Comment, lui
qui aimait Arlette, envisageait-il avec ce calme la situation difficile
de la jeune fille?
--Guy, c’est fort triste! Que va devenir la pauvre petite?
--Mlle Catherine et le capitaine nous demandent--comme représentant sa
famille--de la laisser auprès d’eux... Ils l’adopteraient en quelque
sorte. Mais Arlette n’aura pas, je l’espère, besoin de profiter de leur
générosité...
Mme Chausey ne répondit pas tout de suite; puis, lentement, elle dit:
--En effet, elle ne peut guère demeurer à leur charge, pas plus qu’à
celle de son odieuse belle-mère... Sa vraie place me paraît auprès de
nous... N’est-ce pas ton avis?
Il se pencha et embrassa sa sœur sur les cheveux, ainsi qu’il faisait du
temps qu’il était un petit garçon très caressant:
--Merci de l’avoir deviné, ma chérie... Merci de ta pensée elle-même...
--Qui est bien naturelle. Car, en somme, il s’agit d’une charmante
petite fille que nous aimons tous... Pour mon compte, d’ailleurs, je
gagnerai beaucoup à sa présence, puisqu’elle sera une société pour moi
quand Madeleine à son tour sera mariée... Alors tu dis que la pauvre
petite n’a plus rien comme fortune?
--Rien, à peu près.
Et une joie montait en lui à l’idée qu’il lui donnerait cette fortune
qu’elle n’avait pas; que, grâce à lui, elle ne connaîtrait pas
l’amertume des conditions dépendantes.
La voix de sa sœur le fit tressaillir.
--Guy, à quoi penses-tu?
--A toute sorte de choses très sérieuses... Louise, dis-moi... tu
t’intéresses vivement à Arlette? Tu lui es attachée... sincèrement?
--Très attachée! répéta-t-elle, surprise.
--Tu t’intéresses à son avenir?
--Certes, oui... Je ferai tout ce que je pourrai pour le lui préparer
aussi heureux que possible... Je la garderai auprès de moi jusqu’au
moment où j’aurai l’occasion de la bien marier... J’espère bien arriver
à lui découvrir un parti meilleur que celui qu’avait trouvé Mme
Harvet...
Il y eut un léger silence; puis la voix de Guy s’éleva, grave:
--Je crois, en effet, Louise, que le mieux pour Arlette serait de la
marier... Seulement, il est inutile que tu cherches un parti pour elle.
--Parce que?...
--Parce que, si Arlette y consent, elle deviendra ma femme.
Avec une véritable stupeur, Mme Chausey considéra son frère:
--Ta femme!... Arlette devenir ta femme!... Voyons, Guy, tu plaisantes!
--En ai-je l’air?
--Ce ne peut pas être réellement que tu songes à épouser Arlette!
--Et pourquoi non?
--Mais parce qu’elle est une enfant, parce qu’elle n’est ni de ta
position, ni de ton monde, ni...
--Louise, je t’en prie, tais-toi. La surprise t’empêche de mesurer tes
paroles, et ce ne sont pas de celles que je puisse entendre, en ce
moment surtout...
Le ton de Guy était si absolu que Mme Chausey comprit qu’elle se
trouvait en présence d’une sérieuse résolution d’homme.
--Enfin, Guy, d’où t’est venue une pareille idée? Pourquoi veux-tu
épouser Arlette? Pourquoi?
Un sourire détendit les traits de Guy.
--Parce que je suis aussi faible et aussi égoïste que tous les autres
hommes et désire ardemment être heureux; parce que je sais pouvoir
l’être par Arlette seulement, que j’aime...
--Tu aimes Arlette? Tu l’aimes... d’amour? A lui sacrifier ta liberté
dont tu étais si jaloux?... Allons donc!... Tu crois que tu l’aimes,
voilà tout. Elle t’a amusé d’abord... Tu l’as trouvée séduisante par sa
naïveté, parce qu’elle ne ressemblait pas aux femmes que tu avais
l’habitude de rencontrer. Puis, tu t’es davantage encore attaché à elle
en la voyant souffrir... Tu as eu pitié d’elle, la sachant pauvre...
Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour briser tout ton
avenir...
Les lèvres de Mme Chausey tremblaient d’émotion, et elle s’arrêta, la
voix étouffée, sans détourner les yeux du visage sérieux de son frère.
--J’aurais pensé, au contraire, Louise, que c’étaient là de grandes
raisons... Mais tu te trompes en supposant que je désire, par
compassion... faire ma femme d’Arlette. Je ne suis ni un saint, ni un
héros, et, par charité, je ne me sentirais pas capable de sacrifier ma
vie à une enfant que je plaindrais seulement... Je veux épouser Arlette
parce qu’elle m’est chère infiniment, parce qu’elle réalise mon rêve:
épouser une vraie jeune fille candide, ignorante des laideurs de notre
pauvre humanité, dont je serai le premier maître, dont aucun homme
n’aura défloré l’âme toute blanche!
--C’est par dilettantisme alors que tu veux l’épouser? interrompit-elle,
du même ton violent et contenu.
--J’en ai eu peur un instant... Maintenant, je suis sûr que non... Je
sais trop à quel point je lui suis absolument dévoué et combien son
bonheur m’est précieux. Louise, si je te disais que je souhaite devenir
le mari de Jeanne d’Estève, tu ne t’élèverais pas de même contre mon
projet!
--Naturellement! Tu ferais un mariage convenable... Tu épouserais une
femme appartenant à la même société que toi, de même éducation, de même
fortune...
Une exclamation sourde échappa à Guy:
--Ah! le voici enfin franchement donné, le vrai motif de ton
opposition!... Ainsi, pour toi aussi, Louise, un mariage est en somme
une affaire d’argent. Que le sac de chacun des fiancés soit bien rempli,
c’est tout ce que tu trouves à souhaiter... Je voudrais faire ma femme
de n’importe quelle poupée de salon, fût-elle même déjà une coquette
abominablement expérimentée, mais, en revanche, bien dotée, tu
t’inclinerais charmée et serais la première à m’engager à conclure...
l’affaire. Et si tu repousses Arlette, que tu disais aimer et vouloir
traiter comme ta fille, c’est uniquement parce qu’elle n’est pas une
héritière!...
--Guy, tu es dur! interrompit Mme Chausey, dont les yeux s’étaient
remplis de larmes.
Il y avait bien du vrai dans les paroles de son frère; mais elle avait
son excuse. Pour lui elle avait toujours eu une ambition de mère; et
voici qu’il se fermait toute chance d’un brillant avenir en prétendant
consacrer sa vie à une enfant sans fortune, délicieuse, elle le
reconnaissait, mais pas plus que bien d’autres qui eussent pu venir à
lui, leurs petites mains pleines d’or.
--Guy, tu es bien dur!... Car, si tu es dans ton rôle en ne songeant
qu’à ton affection pour Arlette, je suis, moi, dans le mien en te
rappelant que, marié à une femme sans dot aucune, tu devras renoncer à
une grande partie de ton luxe... Ta fortune est importante, aujourd’hui
que tu es seul à en user; elle le sera beaucoup moins le jour où tu
auras charge de femme et d’enfants... Prends garde alors, quand tu ne
verras plus les choses à travers ta... passion, de regretter ta
résolution d’aujourd’hui!...
Il avait écouté sa sœur en marchant à travers la pièce. Quand elle se
tut, il s’arrêta devant elle, les traits empreints d’une énergie fière:
--Ce que tu me dis là, je le sais, Louise. Mais, grâce à Dieu, je ne
suis pas assez lâche pour y trouver un motif d’hésitation. J’accepte
avec joie cette vie nouvelle que tu m’annonces; avec joie, je te le
répète... puisqu’elle m’apportera l’obligation d’en finir avec mon
existence d’oisiveté, que je méprisais et que j’avais pourtant la
faiblesse de continuer à mener... Grâce à Arlette, je me relèverai dans
ma propre estime puisque, pour l’amour d’elle, je travaillerai!... Je me
procurerai une occupation quelconque...
Des larmes coulaient cette fois sur les joues pâlies de Mme Chausey. Guy
les vit, et son irritation tomba. D’un mouvement vif, il se rapprocha et
s’agenouilla auprès de sa sœur, attirant les mains de Mme Chausey dans
les siennes.
--Louise, fit-il doucement, sois bonne comme autrefois, quand tu n’étais
pas seulement une sœur pour moi, mais une mère très tendre, qui ne
songeait qu’à me voir heureux... Accepte avec ton cœur, sans faire de
calculs de raison et de sagesse mondaine, la chère petite fiancée que je
veux me donner... Laisse-moi chercher mon bonheur où je suis certain
qu’il est... Tu ne voudrais pas voir inutilement tourmenter l’une de tes
filles... Ne te mets pas contre moi, ma chère, ma meilleure amie...
Il lui parlait du même ton qu’autrefois, bas et tendre, quand il était
enfant et voulait obtenir d’elle une faveur suprême... Alors, soudain
vaincue, elle posa la main sur cette tête d’homme levée vers elle, du
même geste qu’elle avait jadis pour lui, petit garçon, et leurs regards
se croisèrent, remplis de l’invincible affection qu’ils avaient l’un
pour l’autre. Malgré tout, en dépit de l’écroulement de ses rêves, elle
était fière qu’il méprisât ainsi la question d’intérêt pour faire
seulement un mariage d’amour.
--Je veux ce que tu veux, Guy, fit-elle lentement. Mais, pourtant,
accorde-moi une chose... Attends quelques jours encore pour parler à
Arlette... Réfléchis, afin d’être bien sûr de toi... C’est pour son
bonheur comme pour le tien.
Il hésita. Attendre! En aurait-il jamais le courage?...
--Guy, je t’en prie! répéta Mme Chausey.
Il sourit de l’air suppliant de sa sœur, puis:
--Soit, fit-il, puisque tu le désires ainsi, ma chère grande sœur, je
retarderai le moment d’entrer dans la Terre promise.