XII

On eût bien étonné Guy de Pazanne en lui annonçant, quelques semaines

plus tôt, que le départ de la petite Arlette Morgane jetterait dans sa

vie un vide pareil à celui qu’il éprouvait. Tout d’abord, irrité contre

lui-même de cette impression inattendue, il avait prétendu nier

l’évidence. Mais, au bout de quelques jours, il lui avait bien fallu

reconnaître que ses visites quotidiennes chez sa sœur lui semblaient

dépouillées de leur charme, maintenant que son arrivée n’y était plus

accueillie par un sourire et un regard dont le souvenir était devenu

pour lui une sorte de hantise.

Comment donc s’était-elle ainsi emparée de lui, le clubman sceptique et

blasé, insouciant, soigneux toujours d’échapper au moindre joug?...

Qu’avait-elle fait pour lui laisser cette irrésistible soif d’entendre

parler d’elle?... Comment, de loin, le gardait-elle ainsi, lui

emplissant l’âme d’une tendresse mystérieuse et émue pour elle, d’un

désir de la protéger, en ce moment surtout où il la savait attristée et

inquiète? L’avait-elle donc grisé par le seul parfum de sa fraîche

jeunesse?... Jamais, non plus, il n’aurait imaginé qu’il pût attendre

avec cette anxiété, presque douloureuse, les nouvelles que Mme Chausey

et ses filles recevaient d’elle, avec cette peur d’apprendre que le coup

redouté l’avait frappée dans son père.

Et voici que, depuis plus d’une semaine, elle n’avait pas écrit, ne

répondant même pas aux lettres que lui adressait Mme Chausey, tourmentée

de son silence. Guy, jetant un regard sur le calendrier posé sur son

bureau, compta les jours... Il y en avait douze qu’il ne savait plus

rien d’elle. Qu’arrivait-il?... Était-elle souffrante à son tour?... Ou

bien Mme Morgane avait-elle jugé à propos d’interrompre la

correspondance de sa belle-fille avec la famille qu’elle avait à Paris?

Vraiment, Guy ne savait plus qu’imaginer...

Enfin peut-être, ce jour-là même, Mme Chausey avait-elle reçu une

lettre... Trois heures!... Il avait quelque chance de trouver encore sa

sœur chez elle.

Mais quand il atteignit le seuil de l’hôtel et demanda si elle recevait,

il apprit qu’elle était au Palais de glace, avec Madeleine, et avait

recommandé qu’on l’en avertît s’il venait.

Au Palais de glace! Quels joyeux après-midi il avait passés là avec

Arlette! et, en y entrant pour chercher sa sœur, il eut soudain, vivante

dans son souvenir, l’image de l’enfant rieuse, si jolie, campée sur ses

patins, sa silhouette fine découpée par le costume sombre d’hiver. Le

décor était resté le même; les mêmes couples élégants glissaient sur la

glace à reflets bleus, mais Guy ne les regarda pas; il aimait mieux

revoir dans sa pensée les yeux et le sourire ravis de la petite Arlette

quand il l’entraînait sur la glace, si légère qu’il ne sentait même pas

l’effleurement de son corps léger. Quelle joie de vivre s’échappait

alors de tout son être jeune!...

--Tiens! Pazanne... tu ne patines pas?

--Non, pas aujourd’hui.

Il serra distraitement la main amie tendue vers lui.

--Tu viens en spectateur? Eh bien, tu ne t’ennuieras pas... Il y a là

une poignée de jolies femmes, à commencer par Mlle d’Estève... Tu n’es

donc plus au rang de ses adorateurs?... Pazanne, mon vieux, tu deviens

inconstant...

Il eut un haussement d’épaules et demanda:

--As-tu vu ma sœur?

--Mme Chausey est là-bas auprès de Mme d’Estève, dans un groupe de

parents, et elle attend que la jeunesse ait fini d’évoluer...

Guy eut un merci rapide; puis, louvoyant parmi les spectateurs, il

rejoignit sa sœur. Elle était fort entourée, et il dut remplir force

devoirs de politesse avant de pouvoir lui adresser la question qui

l’obsédait:

--As-tu des nouvelles de Douarnenez?

--Non, aucune encore... C’est incroyable! Arlette ne peut nous

oublier... Je crains bien que son père ne soit très malade...

--Le père de qui? questionna légèrement Mme d’Estève.

--Le père de ma jeune nièce, Arlette Morgane...

--Ah! vraiment... il est malade! Qu’a-t-il donc?

--Une maladie de cœur, très grave.

--Vraiment?... C’est dommage!... Elle était adorable, cette petite

Arlette... Et si gaie!... Comme les jours se suivent et se ressemblent

peu, pour nous autres, pauvres mortels!

Et, sur cette conclusion, Mme d’Estève se remit à bavarder avec son

entourage, pendant que Guy prenait congé, saisi d’une sourde irritation

contre ces papotages frivoles, pareils cependant à tant d’autres, qu’il

avait écoutés sans impatience aucune, alors qu’aujourd’hui il les

trouvait odieux. Quelle transformation obscure s’accomplissait donc en

lui, avivant le dédain, devenu presque du mépris, qu’il avait pour sa

vie d’être oisif, jugée un soir, avec tant d’inconsciente sévérité, par

une candide petite fille?...

--Comment, vous partez déjà? pour de bon?

Il tourna la tête. C’était Jeanne d’Estève, la belle héritière que sa

sœur souhaitait de lui voir épouser.

--Vous partez réellement?

--Oui, je ne puis rester aujourd’hui.

Lentement, elle dit, d’une voix presque caressante:

--Même si je vous priais de le faire?

--Vous serez très généreuse, et vous ne me le demanderez pas, pour

m’éviter le regret de ne pouvoir vous obéir...

Elle mordit ses lèvres, dont le rouge devint plus intense encore:

--Une réponse très habile que la vôtre, et digne du plus courtois des

hommes! Mais, entre nous, vous savez que vous vous montrez fort peu

aimable!

--Vous êtes infiniment trop bonne de prendre la peine de le remarquer...

--Beaucoup plus que vous ne le méritez...

--C’est vrai...

Elle se rapprocha un peu, et, avec un singulier sourire, railleur et

provocant, elle continua, ses yeux noirs cherchant ceux de Guy:

--Monsieur de Pazanne, vous avez l’air d’une âme en peine, depuis

quelque temps. Or, vous devez connaître le pays des âmes en peine.

--C’est Paris... et à bon droit!

--Pas du tout! C’est la Bretagne. Là, vous devriez vivre. Vous

retrouveriez la jeune Arlette, qui m’a tout l’air de vous manquer! Cela

se comprend... Les enfants laissent toujours un vide quand ils

s’éloignent!

A son tour, il la regarda en face et, devenu railleur, lui aussi, il dit

négligemment:

--Je ne sais pourquoi vous tenez ainsi à faire d’Arlette un bébé. Elle

avait toute la raison qu’on est en droit de demander à une toute jeune

fille pétrie d’ignorances délicieuses...

--Et faite ainsi pour séduire un blasé?

--J’imagine qu’en effet il pourrait en être ainsi, fit-il, tout à fait

maître de lui-même.

--Vous imaginez?... Eh bien, moi, je suis sûre que...

--Que?

Elle finit hardiment, avec son même sourire:

--Que vous êtes en passe de devenir amoureux... autant qu’un collégien

peut l’être de sa cousine.

Il s’inclina profondément, et, toujours d’un ton de sourde raillerie, il

finit en souriant:

--Je voudrais que vous fussiez bon prophète, car je me trouverais, de

cette façon, considérablement rajeuni...

--Bah! vous n’êtes pas encore d’un âge si avancé que la jeunesse vous

paraisse à ce point désirable... Décidément, vous êtes d’humeur sombre

aujourd’hui... Au revoir!... Allez-vous demain chez les de Monty?

--Oui. Et vous?

--Ah! nous, bien entendu!

Guy eut une imperceptible hésitation; puis, s’inclinant, il demanda:

--Puis-je solliciter la faveur d’une de vos premières valses?

--Je devrais répondre non, étant donné votre peu de galanterie

aujourd’hui. Mais, vous l’avez dit, je suis infiniment bonne. Au

revoir!...

Elle lui tendait sa belle main, moulée par le gant de suède. Il la salua

très bas, puis s’éloigna, tandis qu’elle filait de nouveau sur la glace.

Il s’éloignait irrité contre lui-même de cette invitation qu’il venait

d’adresser sans nul désir de la voir accueillir, entraîné seulement par

son habituelle courtoisie d’homme du monde.

Dehors, il tombait une petite pluie pénétrante. Sans y prendre garde, il

s’en alla droit devant lui, songeur, jugeant de nouveau, avec une

impitoyable sévérité, la frivolité de sa vie trop facile, obsédé tout

ensemble par le souvenir des paroles de Jeanne d’Estève, qu’il voulait

fuir, et par l’inquiétude qui le tenaillait au sujet d’Arlette.

Quand il rentra chez lui, le premier mot de son valet de chambre fut

pour lui annoncer qu’une dépêche lui était arrivée.

--Une dépêche?

--Oui, monsieur, et si j’avais su où était monsieur, je la lui aurais

portée...

--C’est bien. Donnez-la.

Il avait bien l’habitude de recevoir des _bleus_; pourtant, il n’eut pas

une seconde d’hésitation sur l’origine de celui-ci. Il arracha

l’enveloppe et lut:

«Mon père est mort ce matin. Venez si vous pouvez, je vous en supplie.

«ARLETTE.»

Ainsi le malheur était accompli. L’enfant était orpheline! Et une

compassion infinie émut le cœur de Guy. Dans cet appel qui lui arrivait

à travers la distance, il sentait un affolement de jeune créature

frappée en plein cœur par une souffrance à laquelle il ne pouvait rien,

qu’aucune puissance humaine ne pouvait écarter d’elle et sous laquelle

il la devinait écrasée.

--Ma pauvre petite Arlette, ma précieuse enfant! murmura-t-il, relisant

encore une fois les quelques mots de la dépêche.

L’idée qu’elle souffrait lui était insupportable, mais, en même temps,

une impression de douceur, presque de joie, lui pénétrait l’âme parce

que, dans sa détresse, elle l’avait appelé, sûre qu’il viendrait...

Rapidement, il consultait les heures des trains.

Puis, il pensa:

--Il faut que je prévienne Louise, au cas où elle ne le serait pas. Je

n’ai que le temps avant de prendre le train de nuit.

Et, après avoir donné des ordres pour que ses bagages fussent prêts à

l’heure dite, il se jeta en voiture. Mme Chausey venait de rentrer. Dès

que son frère lui fut annoncé, elle parut, le visage ému, et dit tout de

suite:

--Est-ce que tu sais? En arrivant, je viens de trouver une dépêche. Le

pauvre Yves Morgane a succombé ce matin... Quel coup ce doit être pour

Arlette! Je m’attendais à cette mort, et pourtant j’en suis bouleversée.

--Je viens de l’apprendre, moi aussi, et je pars ce soir...

--Tu pars!... Où cela?

--A Douarnenez, naturellement.

Elle regarda son frère, stupéfaite. L’idée ne l’avait même pas effleurée

qu’il pût songer à entreprendre un pareil voyage.

--Mais, Guy... y penses-tu?

--Oui, j’y pense... Je trouve que nous ne pouvons rester bien paisibles

dans notre Paris quand une enfant qui est devenue un peu nôtre, que nous

disons aimer, est atteinte par une douleur comme celle qu’elle doit

éprouver... Et comme le trajet de Paris à Douarnenez serait trop

fatigant pour toi, comme ni Charlotte ni Pierre ne peuvent

l’entreprendre, je le fais, moi qui n’ai que trop de temps à perdre.

Il y avait dans l’accent de Guy une âpreté inaccoutumée qui frappa Mme

Chausey.

--Guy, qu’y a-t-il?... Tu as quelque chose... Jeanne d’Estève s’en est

aperçue tantôt... Elle me le disait toute à l’heure.

--Oh! je t’en prie, Louise, laissons Mlle d’Estève. C’est une vraie

obsession d’entendre ainsi sans cesse parler d’elle. Je lui serais, pour

ma part, très reconnaissant de ne pas exercer son imagination sur mon

compte. Que veux-tu que j’aie?... Rien... sinon le regret constant

d’avoir ma place marquée parmi les inutiles de ce monde, parmi ceux qui

n’ont que la peine de vivre! Il est vrai qu’à certaines heures cette

peine peut compter!... Mais ce n’est guère le moment de nous livrer à

des considérations philosophiques ou autres... Le temps presse...

Louise, je te dis au revoir.

Toujours sérieuse, Mme Chausey interrogea:

--Resteras-tu longtemps à Douarnenez?

--Je ne pense pas... à moins que, chose très improbable, je ne puisse,

en ton nom ou au mien, être bon à quelque chose pour Arlette...

Elle n’insista pas et dit «au revoir» à son tour. Elle sentait que son

frère avait raison de partir, que sa démarche était toute naturelle;

mais, en même temps, un obscur regret l’agitait qu’il fît ce voyage.

Pourtant, chose étrange, pas une fois l’idée ne lui vint que Guy pût

porter à Arlette plus qu’un simple intérêt fraternel, tant à ses yeux sa

nièce était encore une vraie enfant. Elle ne soupçonna pas, quand, le

soir même en s’endormant, elle pensa que son frère roulait vers

Douarnenez, elle ne soupçonna pas qu’une impatience le brûlait

d’arriver, qu’il sentait tomber sur son cœur même les larmes désespérées

que l’enfant versait là-bas toute seule, ayant perdu le père qu’elle

adorait...

Toute la nuit, Guy de Pazanne voyagea ainsi; mais seulement au milieu du

jour suivant il atteignit Douarnenez. La gare était presque déserte. En

cette saison, les touristes ne venaient point, et le chef de gare le

considéra un peu étonné. Lui ne s’en aperçut même pas et, en hâte,

s’engagea dans le pays par ce même chemin qu’il avait parcouru pour la

première fois, alors qu’elle cheminait alertement devant lui, la petite

Arlette, si rieuse dans sa robe toute rose... Qu’il était bien enfui ce

jour d’été chaud de soleil!... Un vent âpre, maintenant, soulevait les

flots gris qu’il apercevait dans un lointain embrumé, et aucun groupe

joyeux n’avançait devant lui. Il croisait seulement des femmes en coiffe

blanche qui se retournaient sur son passage. A distance, des enfants le

suivaient, chuchotant dans leur langue bretonne, et, le voyant se

diriger vers la maison du docteur Morgane, ils comprenaient et cessaient

de rire pour un moment. Guy arrivait... Il reconnaissait la maison, le

petit perron, le jardin où quelques pousses hâtives verdoyaient sur le

bois des arbres. La porte était large ouverte.

Quand il approcha, des femmes du pays, qui causaient à demi-voix devant

le perron, s’écartèrent, laissant apercevoir sur le seuil une grande

femme en noir, Mme Morgane elle-même. Et Guy s’aperçut alors qu’il

n’avait pas encore songé qu’Yves Morgane laissait une veuve et d’autres

enfants qu’Arlette...

Il n’y avait guère de visible trace de douleur sur ses traits, dont

l’expression était plus impérieuse encore que de coutume. Elle toisa le

jeune homme et demanda d’un ton raide, sans le reconnaître:

--Vous désirez, monsieur?

Guy s’inclina avec une aisance légèrement hautaine.

--Permettez-moi, madame, de me présenter de nouveau à vous, Guy de

Pazanne.

--Ah! oui, je me souviens, le cousin d’Arlette...

Froidement, il continua;

--Nous avons reçu la dépêche nous annonçant la... triste nouvelle, et je

suis venu vous exprimer toute notre sympathie pour votre malheur, pour

celui d’Arlette.

Elle enveloppa le jeune homme d’un coup d’œil perçant. Si la mort de son

mari avait éveillé quelque réelle émotion dans son âme glacée, en cet

instant, à coup sûr, elle n’éprouvait plus qu’une sourde irritation de

l’arrivée inattendue de Guy de Pazanne, parce que, avec la clairvoyance

de sa jalousie, elle devinait tout de suite qu’il était à Douarnenez non

pas pour elle, ni pour ses enfants, mais pour Arlette seule!... Et du

même ton rogue, elle répondit:

--Vous êtes bien honnête, monsieur, d’être venu de Paris pour assister

au deuil de mon mari, dont la mort sera un grand malheur pour

beaucoup... Le service a lieu demain.

C’était presque un congé qu’on lui donnait.

Mais Guy, sans se départir de sa politesse, dit froidement, d’un accent

très net:

--Je vous remercie, madame, de vouloir bien m’avertir, et je vous

serais, de plus, infiniment reconnaissant de me dire si je puis voir ma

cousine Arlette.

--Mon Dieu, je n’en sais rien. Certainement, puisque vous vous êtes

dérangé pour elle, ce serait bien le moins qu’elle vous en remerciât...

Mais c’est une créature si bizarre qu’elle ne voudra peut-être pas vous

voir!... On croirait vraiment qu’elle seule est frappée par la mort de

mon mari. Les vivants n’existent plus pour elle. Il n’y a pas moyen de

l’arracher d’auprès du lit de son père... J’y ai vainement employé mon

autorité. Elle est là à le regarder sans même pleurer comme sa sœur,

avec des yeux fixes, ainsi qu’une vraie folle... Enfin, je vais lui

faire savoir que vous êtes ici et qu’il faut qu’elle descende.

--Je vous en prie, madame, ne faites rien de pareil. Veuillez seulement

l’avertir de mon arrivée... Elle me recevra si elle le désire...

Mme Morgane eut de nouveau un regard singulier où il n’y avait pas un

atome de bonté.

--Que de cérémonies pour une enfant!... Allez la trouver, ce sera bien

plus simple... Excusez-moi seulement si je ne vous conduis pas... j’ai

beaucoup de pénible besogne aujourd’hui...

Et elle appela:

--Corentin! Corentin!

Une porte s’ouvrit, et le jeune garçon apparut. Sa grosse figure était

bouffie par les larmes, et Guy, éprouvant tout de suite de la sympathie

pour lui, serra affectueusement ses lourdes mains de collégien. En

silence, Corentin écouta l’ordre de sa mère et monta devant Guy, qui le

suivait, le cœur battant à grands coups dans sa large poitrine.

--C’est ici! fit-il d’un accent étouffé.

Puis, très bas, suppliant et confus, il finit vite:

--Soyez bien bon pour Arlette, dites!... Elle est si malheureuse!...

Nous ne pouvons rien pour la consoler un peu, Yves et moi...

Et, sans attendre un mot de Guy, effrayé de sa hardiesse, il s’enfuit.

Des cierges étoilaient la chambre presque obscure où le pauvre Yves

Morgane avait souffert tant d’heures douloureuses... Maintenant la paix

infinie était tombée sur lui... Au pied du lit, écrasée sur le sol, se

détachait une forme mince.

Au bruit de la porte, Arlette ne tourna pas même la tête. Elle demeura à

sa même place, les yeux arrêtés sur le visage marmoréen de son père,

farouchement étrangère à ce qui se passait autour d’elle... Alors Guy

appela presque bas, la voix vibrante d’une pitié infinie et tendre:

--Arlette, me voici, Arlette!

Reconnut-elle sa voix?... Fut-elle seulement arrachée à sa torpeur?...

Elle se détourna un peu. Dans le cadre de la porte, il était resté, sa

grande taille découpée en sombre.

--Guy!... Ah! mon Dieu! Enfin, vous voilà!

Elle se dressa, et jetée par un élan d’enfant en détresse, elle vint

s’abattre dans les bras de Guy, qui l’entourèrent... Et elle y demeura

sans un mot, sans pensée, sans larmes, toute brisée.

--Arlette, ma pauvre petite enfant chérie! murmura-t-il, sentant quel

besoin elle avait, à cette heure, d’être entourée d’affection.

Sourdement, elle dit, d’un accent de désespoir passionné:

--Guy, je l’ai perdu!... Est-ce que c’est possible qu’il ne puisse plus

me parler, m’embrasser, m’écouter, qu’il ne sente plus mes baisers?...

Guy, je ne puis pas supporter cela!... C’est trop horrible!... J’aime

mieux mourir avec lui... Oh! que je voudrais mourir!

Elle parlait d’un ton bas et haletant. A la lueur des cierges, il

apercevait son pauvre petit visage creusé où les yeux secs flambaient,

grandis encore par une sorte d’effroi devant l’inexorable malheur... et,

de nouveau, il répéta avec une extrême tendresse:

--Arlette, ma très chère petite amie!...

Le regard perdit un peu de sa fixité. Mais, serrant la main de Guy, elle

reprit du même ton de douleur farouche:

--J’ai été une mauvaise enfant... Je l’ai quitté... J’ai pu être

contente et gaie loin de lui... Le bon Dieu m’a punie... Il ne m’a pas

écoutée quand je le suppliais pour obtenir sa guérison... Il me l’a

repris... pour toujours!... Et moi qui, hier matin, le croyais mieux!...

Tous, ici, paraissaient penser comme moi, quoiqu’ils disent aujourd’hui

que c’était la fin... Moi, je n’ai rien deviné... Il m’a encore appelé

«Arlette!» et je n’ai pas compris que c’était pour la dernière fois!...

Maintenant, personne ne me donnera plus mon nom--comme il le disait!...

Et je l’ai mérité...

Elle frissonna; sa voix s’étouffait dans sa gorge.

--Je vous en supplie, fit Guy, lui parlant très doucement comme à un

enfant dont on veut engourdir l’angoisse, ne vous faites pas de pareils

reproches!... Je vous jure, moi qui ai vu les lettres de votre pauvre

père à ma sœur, que vous réalisiez son désir même en restant parmi

nous... Soyez sûre aussi, ma chère petite enfant, que vous entendrez

encore prononcer votre nom par... ceux qui vous aiment, comme le disait

votre père... Croyez-moi, Arlette!...

Y avait-il donc, dans l’accent de Guy, quelque chose de l’accent d’Yves

Morgane parlant à son enfant tant aimée? En l’entendant, elle

tressaillit toute... et puis, soudain, des larmes, les premières depuis

son malheur, ruisselèrent sur ses joues blanches, tandis qu’un sanglot

déchirait sa gorge... Alors, ce fut comme si le sceau posé sur sa

douleur eût été brusquement rompu... Elle se mit à sangloter follement,

tordant ses petites mains, d’angoisse... Tout bas, elle parlait à son

père, lui donnant les noms tendres qu’elle lui prodiguait la veille

encore, mais trop brisée pour aller de nouveau se jeter au pied du lit,

pour y demeurer les yeux éperdus, arrêtés sur le visage chéri qui ne

vivait plus. Au milieu de sa souffrance, elle éprouvait pourtant une

douceur à le sentir, lui, Guy, auprès d’elle, tenant dans les siennes sa

main glacée, à l’entendre lui parler de son père avec une sympathie

émue, à écouter les mots d’affection qui faisaient sa détresse moins

affreuse et lui montraient à quel point elle était comprise par son

ami...

Pas plus qu’elle il n’avait conscience du temps écoulé... et il

tressaillit au bruit de la porte qui s’ouvrait devant Mme Morgane suivie

de Mlle Catherine, aussi blanche que la coiffe qui nimbait son front.

Derrière elle, Corentin s’était glissé dans la pièce, au chevet de son

père. Du seuil de la chambre, Mme Morgane embrassa d’un regard le groupe

formé par sa belle-fille et par Guy.

--Monsieur de Pazanne, fit-elle à demi-voix au jeune homme, lui montrant

la vieille demoiselle agenouillée près du lit, Mlle Catherine désire

vous offrir l’hospitalité. Je pense qu’Arlette voudra bien vous rendre

la liberté.

Mlle Malouzec entendit-elle? Tout de suite, elle se releva, faisant

signe au jeune homme de la suivre dehors. Mais Arlette avait vu son

mouvement, et, devenue plus pâle encore, elle murmura, suppliante:

--Oh! Guy, vous allez revenir?

--Oui, ma chérie, je reviendrai...

--Pourquoi partez-vous?... C’est horrible, quand vous n’êtes pas là!

--Parce que Mme Morgane finirait par trouver... indiscrète ma présence

ici... Mais...

Il n’acheva pas... Il venait de rencontrer de nouveau les yeux perçants

de Mme Morgane arrêtés sur Arlette avec une expression si dure que, dans

l’intérêt même de la pauvre petite, il comprit qu’il devait maîtriser la

tentation qui l’étreignait de demeurer auprès d’elle aussi longtemps que

sa présence lui ferait du bien.

Mais il avait horreur de l’abandonner ainsi toute seule dans cette

chambre funèbre, et, suppliant, il lui demanda de se laisser emmener un

peu par Mlle Catherine. Tout de suite, elle secoua la tête, son mince

visage redevenu farouche:

--Non, je ne veux pas le quitter... Est-ce que, demain, je ne le

quitterai pas pour toujours?

Sa voix semblait un souffle échappé de ses lèvres blêmies, et elle avait

l’air tellement épuisée que Mlle Catherine murmura à Guy:

--Elle n’en peut plus. Si vous avez quelque influence sur elle, usez-en

pour l’emmener de cette chambre. Vous réussirez peut-être mieux que moi

à la décider.

Il se rapprocha de l’enfant, pâle comme une jeune morte.

--Vous reviendrez, Arlette; mais il faut aller vous reposer un peu,

reprit-il de cet accent qui avait tant d’empire sur elle. Venez pour

avoir la force de demeurer jusqu’au bout auprès de votre pauvre père...

sans quoi, demain, vous ne pourrez plus le revoir; vous serez malade...

Elle eut dans le regard, redevenu sec, une expression d’indicible

souffrance; puis, fermant les yeux, elle murmura:

--Oh! demain!...

Et, sans un mot de plus, elle glissa, inerte, dans les bras de Guy,

ouverts pour l’envelopper.

Mon cousin Guy · 第 32 / 36 题