XIV

En partant, Guy avait dit à Arlette qu’il reviendrait, et elle

l’attendait, confiante... Pourtant, il tardait bien à revenir!... Des

jours et encore des jours s’étaient enfuis depuis qu’il l’avait

quittée... et quand elle pensait à ces jours, aux derniers surtout

qu’elle avait passés sous la tutelle de Mme Morgane, après la mort de

son père, elle avait l’impression d’avoir vécu dans un horrible

cauchemar... Enfin, grâce à Dieu! elle sentait maintenant autour d’elle

l’atmosphère de chaude affection dont s’efforçaient de l’envelopper le

capitaine et Mlle Catherine, avides de ressusciter en elle l’Arlette

d’autrefois, ardente et vive, goûtant à la vie comme à un beau fruit

savoureux.

A cette heure, elle n’était plus encore qu’une pauvre petite créature

toute meurtrie par l’épreuve qui s’était abattue sur elle, soutenue

seulement par l’attente inconsciente de quelque chose... Elle ne savait

quoi... mais ce quelque chose pouvait bien être le retour de Guy...

Ah! s’il avait été là, elle n’aurait plus éprouvé cette terrible

sensation d’être toute seule au monde dont ne pouvait la délivrer

l’affection même de ses vieux amis... Elle eût aussi accepté, sans

souffrir autant, de voir toutes les choses renaître sous les premiers

soleils du renouveau.

Car le printemps était venu. Les bourgeons s’épanouissaient sur les

rameaux gonflés de sève. Des pommiers hâtifs s’étaient couverts d’une

neige rose. Une vie nouvelle palpitait dans la terre redevenue féconde,

dans l’air tiède, chargé d’indéfinissables senteurs, à travers lequel

voletaient les premiers papillons blancs... Et Arlette elle-même

subissait la puissance de cette joie mystérieuse épandue sur les êtres

et sur les choses, tandis qu’elle errait dans le jardin, écoutant la

sonnerie claire des cloches du Samedi saint, qui annonçaient déjà la

grande fête de la Résurrection, venue tard cette année-là... Autour

d’elle flottait le parfum des violettes dont le jardin était criblé, car

elles s’y étaient épanouies par milliers, pressées, embaumantes...

Son père les aimait comme elle, les violettes. Et, frémissante tout à

coup, elle se mit à en faire une moisson pour aller les lui porter, là

où il dormait depuis de longues semaines déjà. Elle les cueillait avec

une sorte de passion; puis, lassée, elle revint s’asseoir et glissa ses

petits doigts dans cet amoncellement de pétales chauds de soleil,

songeant à d’autres fêtes de Pâques, si joyeuses que leur seul souvenir

la faisait frissonner de l’angoisse des bonheurs irréparablement

perdus... Aucun bruit autour d’elle, sauf le chant sonore des cloches

ou, par instants, un bruit de voix montant de quelque jardin voisin.

Mlle Catherine était dans la petite boutique, et le capitaine recevait

une visite quelconque dans la salle basse. Mais, sans doute, le visiteur

était parti, car elle entendit M. Malouzec demander à la servante

bretonne:

--Où donc est Mlle Arlette?

Le renseignement fut donné sur une note moins élevée, et la réponse

seule du capitaine lui arriva:

--Elle est dans le jardin? Eh bien, alors, allons la trouver... Vous

venez?

A qui donc parlait-il? Elle releva la tête avec un sourd battement de

cœur, les mains jointes sur sa moisson de violettes. Une ondée de sang

était montée à son petit visage, lui rendant soudain tout son délicieux

éclat. Le capitaine s’engageait dans l’allée et derrière... Ah! lui,

c’était bien lui! Guy s’avançait vers elle, devançant son vieil ami!

Elle se dressa, et les violettes ruisselèrent autour d’elle en une pluie

parfumée.

--Guy! Enfin, c’est vous!... Ah! que vous avez tardé à venir!

D’une voix qui tremblait, il demanda:

--Vous désiriez mon retour, et cela vous fait un peu plaisir de me voir?

--Un peu!... Oh! Guy, qu’il y a longtemps que je vous attendais!

--Et moi, Arlette, il y a bien des jours aussi que j’attendais cette

minute!

--Vous êtes arrivé quand?

--Il y a une heure environ.

--Et c’est vous qui étiez avec le capitaine?

--Oui, j’avais une demande à lui adresser.

Et Guy se tourna à demi vers le vieil homme, qui écoutait, une

indéfinissable expression sur sa bonne figure aimable.

--Une demande à laquelle vous répondrez comme il vous conviendra, petite

reine; car, pour moi... M. de Pazanne, puisque Arlette est là pour vous

tenir compagnie, je vais chercher Catherine.

Il s’éloigna, et Guy s’assit près de l’enfant, sans détacher son regard

du jeune visage affiné et pâli, cherchant les yeux dont il adorait la

flamme limpide.

--Oh! Guy! fit-elle presque bas. Pourquoi ne pouvez-vous pas rester

toujours? C’est bon quand vous êtes là!

--Non, je ne puis pas rester toujours... et pourtant, depuis que nous

sommes séparés, j’ai découvert une chose: c’est que je ne pouvais plus

me passer de votre présence, ma précieuse petite amie... et je suis venu

vous chercher...

--Me chercher!!!

Son exclamation ressemblait à un cri de délivrance.

--Arlette chérie, vous serait-il très dur de quitter votre Douarnenez

pour venir vivre à Paris?

--Je n’aime plus Douarnenez maintenant, fit-elle, les lèvres

tremblantes... Je ne l’aime plus que dans le passé, parce qu’_il_ y a

vécu... C’est la demande que vous vouliez me faire? Oh! emmenez-moi!...

Ne me laissez plus!... Où vous voudrez m’emmener j’irai, Guy...

Il sentit qu’elle disait vrai, que partout où il lui aurait demandé

d’aller, elle l’aurait suivi, confiante, parce qu’elle avait foi en lui

et, d’âme, était déjà toute sienne.

Une joie ardente le fit tressaillir, telle qu’il n’en avait jamais connu

de semblable. Alors, dans les siennes, emprisonnant une des chères

petites mains, il interrogea avec une tendresse infinie:

--Et vous ne me demandez même pas où je souhaite de vous emmener,

Arlette?

--Près de ma tante!

--Oui, d’abord, pour quelques semaines, pour le temps que vous déciderez

vous-même, jusqu’au jour où vous m’aurez enfin donné le droit...

Il s’arrêta un peu, puis sa voix monta tout ensemble grave et

suppliante, attirant vers lui l’âme même d’Arlette:

--Jusqu’au jour où vous m’aurez enfin donné le droit de vous emmener

chez moi, devenue ma femme.

Elle devint blanche jusqu’aux lèvres, et un seul mot lui échappa:

--Guy!

--Vous ne repousserez pas votre grand ami, dites, Arlette? Vous lui

donnerez la certitude de ne jamais plus vous perdre?

Faiblement, elle dit, tremblante devant ce bonheur inouï qui venait à

elle:

--Je ne rêve pas, Guy?... C’est bien à moi que vous parlez?... C’est

bien vrai que vous voulez m’emmener, pour que je ne vous quitte plus

jamais?

Il répéta:

--Plus jamais, si vous avez assez d’affection pour moi pour y consentir.

--Guy, maintenant, il n’y a personne sur la terre que j’aime comme

vous!... Mais...

Et elle s’arrêta, troublée par une crainte soudaine dans sa divine

allégresse:

--Mais êtes-vous bien sûr que ce n’est pas seulement par charité que

vous voulez bien de moi, parce que je vous ai demandé de ne plus me

laisser?...

--Par charité?...

Il eut un sourire qui transfigura son visage; puis, plus bas, attirant

pour la première fois, sous ses lèvres, le petit visage adoré, il finit,

l’enfant blottie dans ses bras, comme il l’avait rêvé:

--Non, ce n’est pas par charité; c’est parce que, moi aussi, je vous

aime plus que tout au monde, mon Arlette...

Et dans la paix souriante de ce paisible jardin breton fleurant bon les

violettes de Pâques, au tintement des cloches qui chantaient

l’_Alleluia_ de la Résurrection, se firent ainsi les fiançailles de la

petite Arlette avec son cousin Guy...

Mon cousin Guy · 第 34 / 36 题