Ne croyez pas ce que je vous ai dit contre la vie, père... Elle n’est
pas détestable: elle est exquise, au contraire, et elle a des moments
tellement bons qu’ils lui font pardonner tous les autres. Je suis
réconciliée avec Guy... Il n’est pas fâché contre moi, et il m’assure
qu’il ne l’a jamais été... C’est ce soir que nous avons signé la paix, à
six heures... A six heures seulement! par ma faute, parce que j’avais
refusé d’aller patiner avec Madeleine, pour ne pas les déranger, Jeanne
et lui.
Ma sage cousine, après m’avoir déclaré que j’étais bien capricieuse,
était partie avec ma tante pour jusqu’au dîner, puisque j’avais dit ne
vouloir pas faire de visites après la séance de patinage. Quand elles
ont été sorties, ne pouvant rester en place avec cette agitation que
j’avais plein le cœur et l’esprit, j’ai été chercher miss Ashton, et,
tout droit devant nous, en silence, nous avons marché dans l’avenue du
Bois... Mais elle a été lugubre, notre promenade! J’étais comme un vieux
philosophe qui, n’ayant plus rien à démêler avec les plaisirs, les
joies, les bonheurs du monde, leur aurait forcément fermé sa porte et
les considérerait, d’un œil de regret, à travers le trou de sa
serrure... Je me sentais jalouse de tous les gens que nous rencontrions
et qui n’étaient pas lugubres comme le temps, comme le ciel glacial
d’hiver, comme mon cœur, toujours si douloureux! J’étais jalouse des
enfants qui couraient joyeux, et je les enviais; j’enviais aussi les
arbres et tout ce qui ne pensait pas... Moi, je pensais trop, et surtout
je voyais, aussi bien que si j’y avais été, Guy et _elle_ causant de
même que la veille, que toujours... Quelle comparaison il devait faire
entre elle et moi, petite fille boudeuse et fantasque!
La nuit tombant, il a fallu rentrer. J’avais un tel besoin de ne plus
garder pour moi seule ma détresse, que j’ai été trouver mon piano et
j’ai chanté, chanté tout ce que j’avais de triste dans la pensée,
jusqu’au moment où la voix m’a fait défaut... Alors, tout à coup, comme
j’étais debout devant le feu, plongée dans mes réflexions, j’ai entendu
un pas vif dans le salon voisin... celui de Guy...
Je n’ai pas osé courir à lui; à peine me suis-je risquée à le regarder,
ayant peur qu’il n’eût l’air sévère... Mais,--quelle surprise
délicieuse!--il souriait en approchant et il me dit:
--Une vraie petite Cendrillon! Toute seule au coin du feu pendant que
ses grandes sœurs sont au bal! Arlette, pourquoi n’êtes-vous pas venue
patiner?
--Parce que j’étais triste!
Et, incapable de cacher davantage ma désolation, j’ai crié:
--Oh! Guy, dites-moi que vous ne m’en voulez pas?
--Vous en vouloir! de quoi?
--De ce que je me suis montrée désagréable pour vous hier... Mais
j’avais de la peine, et...
--De la peine!... Quelle peine, Arlette?
Je suis restée silencieuse, effrayée de ce que je pouvais avouer. Il a
insisté:
--Pourquoi ne me répondez-vous pas? Est-ce que nous sommes brouillés?...
Vous ai-je donc blessée en quelque chose, sans le vouloir?...
Dites-le-moi, alors, que je vous en demande pardon bien vite...
Avez-vous oublié que je suis votre grand ami, et qu’à un ami on ne doit
rien cacher?...
Il me parlait avec tant de bonté, ses yeux sérieux fouillant les miens,
que je n’ai plus essayé de lui dissimuler la vérité, et j’ai murmuré:
--Oh! Guy, c’est trop dur de penser que je ne suis pour vous qu’une
poupée bretonne!
--Une poupée?
Il semblait stupéfait. Mais, sans doute, il s’est rappelé brusquement,
et alors s’est écrié, presque avec violence:
--Qui a pu vous raconter un pareil mensonge?
--Personne ne me l’a raconté... J’ai entendu qu’on vous le disait.
--Qui «on»? Mlle d’Estève?
J’ai baissé la tête, ne pouvant articuler une parole.
--Et vous avez cru qu’elle disait la vérité? Répondez, Arlette... je
vous en prie!
--Pourquoi ne l’aurais-je pas cru? Auprès d’elle, je comprends bien que
je ne suis qu’une créature insignifiante, bonne à vous amuser
quelquefois, voilà tout... Je comprends que j’ai tout juste, comparée à
elle, la valeur d’une poupée, que je dois vous paraître un bébé souvent
ennuyeux et stupide... Avant de l’avoir entendue parler de moi, je n’y
pensais pas; mais, maintenant, je ne me fais plus d’illusion!
C’était plus fort que toutes mes résolutions de courage! A mesure que je
parlais, j’étais plus pénétrée de mon indignité, et mes larmes ont
jailli: je me sentais tellement pareille à un pauvre chiffon digne
d’être mis de côté ou renvoyé à Douarnenez! J’ai vite attrapé mon
mouchoir pour y cacher mes yeux, mais, au passage, il a arrêté mes mains
et les a enfermées dans les siennes, comme le jour où il m’avait grondée
à propos du livre. Il était resté une seconde silencieux, me regardant
avec une expression que je voudrais lui voir toujours, et qui me
pénétrait, bienfaisante, jusqu’au fond de l’âme; puis il a dit très
doucement:
--Oh! la folle petite fille qui se tourmente pour des billevesées, qui
ne s’aperçoit pas de ce qu’elle est pour ceux qui l’entourent!...
Quelque chose dans sa voix, autant que dans ses paroles, a emporté
soudain mon chagrin, et j’ai murmuré passionnément:
--Guy, n’admirez pas autant Mlle d’Estève!...
--Mais où avez-vous pris, enfant, que je l’admirais?
--Je le vois bien! Et je ne m’en étonne pas... Elle est si belle!...
Pourtant, Madeleine trouve que vous ne l’admirez pas encore assez, car,
autrement, vous feriez je ne sais quelle chose qui l’enchanterait... et
ma tante aussi!
Les sourcils de Guy se sont rapprochés, et il a haussé les épaules, la
physionomie changée:
--Eh bien, je crois fort que ma sœur et ma nièce ne seront jamais
enchantées de cette manière. N’imaginez pas, à leur exemple, Arlette,
que Mlle d’Estève soit pour moi l’idéal de la jeune fille... Vous vous
tromperiez absolument!
Je me suis arrêtée juste à temps pour ne pas sauter de plaisir... et
j’ai questionné, avec un bien léger reste d’inquiétude, déjà tout prêt à
s’envoler:
--Alors, Guy, la vérité _vraie_, vous ne me trouvez pas trop ennuyeuse?
--Est-ce que j’ai l’air d’avoir une pareille idée?
--Non... mais peut-être cachez-vous votre opinion par bonté d’âme...
Il s’est mis à rire d’une façon franche qui a envoyé se perdre dans
l’espace mon petit reste d’inquiétude.
--Je ne serais capable, je vous l’assure, ni de tant de charité, ni de
tant de dissimulation... La vérité _vraie_, c’est que les minutes n’ont
pas de durée pour moi quand nous bavardons ensemble!
--Et...
--Et quoi?...
J’ai hésité une seconde. Puis, tant pis! je me suis risquée:
--Et vous vous intéressez à moi plus qu’à Jeanne d’Estève, n’est-ce pas,
puisque je suis votre cousine?
--Mais bien entendu!... Pour moi, elle n’est qu’une étrangère... et
vous, vous êtes ma petite amie... Êtes-vous rassurée, maintenant, et me
croyez-vous?
Si je le croyais!!! Je ne demandais que cela...
Père, j’ai un peu peur d’être une très mauvaise créature, une enfant
égoïste et sans cœur... Comment, étant loin de vous, puis-je me trouver
heureuse, comme je ne me rappelle pas l’avoir jamais été? On dirait que,
dans mon _moi_ intime, une grande flamme s’est allumée. Elle me tient
chaud au cœur, et, à sa lumière, tout est beau ainsi que dans les rêves!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les feuillets griffonnés par Arlette s’arrêtaient sur ce cri de juvénile
allégresse. Elle les laissa retomber devant elle et demeura songeuse, le
menton appuyé sur ses petites mains jointes, emportée toute par le rêve
enchanteur que faisait sa jeunesse... L’ombre s’épaississait autour
d’elle, la chambre n’était plus éclairée que par les flammes du foyer.
Elle n’y prenait pas garde... Et elle tressaillit, ramenée en pleine
réalité, quand, la porte s’ouvrant, Madeleine apparut sur le seuil.
--Dieu! qu’il fait sombre ici! Arlette, est-ce que tu es endormie? Nous
t’avons trop longtemps laissée seule, ma pauvre petite!
Trop longtemps!... Y avait-il donc si longtemps que Mme Chausey et
Madeleine étaient sorties?
Et, regardant la pendule, Arlette vit alors que l’après-midi entier
s’était écoulé pour elle dans cette résurrection charmeuse...