IX

--Que lis-tu donc avec tant d’attention, Louise? interrogea Guy, qui

entrait dans le petit salon où sa sœur, frileusement installée au coin

du feu, attendait l’heure de sortir.

Elle eut pour le jeune homme un sourire de bienvenue, tout en lui

tendant la main:

--Ce que je lis?... Une lettre.

--Louise, je t’assure que mes yeux me l’ont déjà appris.

--Une lettre de Mme Harvet.

Guy fit une moue expressive. Elle l’agaçait à un point remarquable,

cette Mme Harvet, avec ses enthousiasmes trop souvent intempestifs et sa

façon de considérer comme une réalité tout ce que découvrait et

inventait sa fertile imagination.

--Que diable te veut cette lunatique personne? Te demander des secours

pour quelque œuvre destinée à devenir inepte dès qu’elle y apportera ses

soins?

--Quelle sévérité! Eh bien, tu ne brûles pas du tout. Il faut changer le

cours de tes suppositions. C’est d’Arlette qu’il s’agit dans la lettre

de Mme Harvet.

--D’Arlette! répéta-t-il, quittant l’attitude nonchalante qu’il avait

prise, adossé à la cheminée. Qu’est-ce que cette femme écervelée peut

bien lui vouloir!

--Du bien... car elle a le cœur excellent, si son esprit est peu rassis.

--Mais, enfin, quoi? Prétend-elle faire d’Arlette son héritière?

Pour le coup, Mme Chausey éclata d’un rire franc qui acheva de mettre

Guy en déroute:

--Guy, tu devrais t’improviser romancier, catégorie des auteurs qui ne

cultivent pas la vraisemblance. Tu as l’imagination fertile...

malheureusement, il ne s’agit pas pour Arlette d’être transformée en

héritière. C’est sous une autre forme que Mme Harvet songe à faire son

bonheur; elle pense à la marier...

--Marier Arlette! Quelle est cette invention?

Le visage aimable de Mme Chausey se rembrunit un peu.

--Une invention due au bon cœur de Mme Harvet. Elle m’a entendue

plusieurs fois exprimer le désir de marier Arlette, et, comme elle

entrevoit un parti convenable à m’offrir pour la fillette, elle m’envoie

une série de renseignements à ce sujet.

--Et tu les reçois sérieusement, comme si tu ne la connaissais pas?...

Laissez donc en paix la pauvre petite! C’est une vraie manie de vouloir

ainsi marier tout le monde!

Il avait parlé avec une vivacité telle que sa sœur le regarda

stupéfaite.

--Ah çà, Guy, veux-tu m’expliquer pourquoi tu bondis de la sorte,

absolument comme s’il s’agissait de te marier, toi? C’est pousser bien

loin l’antipathie des «justes noces».

--Je ne bondis pas, fit-il, prenant et reposant d’un geste impatient une

fine statuette d’ivoire. Mais je ne m’attendais pas à voir la pauvre

petite Arlette mise, dès maintenant, en demeure d’entrer en ménage... et

sous les auspices de Mme Harvet, une enragée marieuse qui ne peut voir

un célibataire sans être incontinent saisie du besoin d’attenter à sa

liberté! Tiens, Louise, je ne comprends pas qu’une mère de famille comme

toi accorde une seconde d’attention à un pareil projet! Arlette est

encore une enfant... Quand son heure sera venue, elle rencontrera

sûrement un épouseur sur sa route, séduisante comme elle l’est!

--Oui, mais séduisante sans dot, ce qui diminue fort la séduction,

interrompit Mme Chausey, les sourcils un peu froncés.

Quelle lubie prenait donc à Guy de s’insurger ainsi contre un projet

qu’il ne connaissait qu’en principe, dont il ignorait les détails?

--Les hommes désintéressés sont rares. Nous le savons tous, hélas! et

Arlette est absolument sans fortune. Ce mariage serait pour elle une

chance inespérée. Aussi en ai-je parlé à son père, ne voulant rien

entreprendre sans son assentiment, et...

--Et tu as cet assentiment?

--Oui, je vais te montrer sa lettre.

Elle se leva et se mit à chercher parmi les papiers serrés dans son

secrétaire. Guy, distraitement, considérait la flambée du foyer, les

lèvres assombries, un pli inaccoutumé creusant son front.

--Comment se fait-il, Louise, que jusqu’ici tu ne m’aies jamais parlé de

tes intentions matrimoniales à l’égard d’Arlette?

--Tout bonnement parce que je n’en avais pas l’occasion. Ah! voici la

lettre.

Quelques lignes seulement, tracées d’une écriture irrégulière, comme

lassée. Et le jeune homme lut:

«Chère madame,

«Vous êtes mille fois bonne de prendre autant d’intérêt à l’avenir de

mon Arlette. Si profond que soit le chagrin que j’éprouverai à la

perdre maintenant, je suis certes tout prêt à l’oublier pour ne songer

qu’à son seul bonheur. Dans mon état de santé, d’ailleurs, son mariage

serait pour moi une grâce inespérée. Je serais ainsi délivré de mes

terribles et constantes craintes à ce sujet. Aussi ne saurai-je trop

vous remercier de vouloir bien prendre tous les renseignements

nécessaires sur le projet en question...»

--Tu vois, Guy, dit Mme Chausey, interrompant la lecture que son frère

faisait à demi-voix.

Il répéta: «Je vois», tout en parcourant des yeux les dernières lignes,

dans lesquelles le docteur s’excusait de la brièveté de sa lettre,

causée par l’état d’extrême fatigue où l’avait mis l’épidémie de typhus

de Douarnenez.

--Pauvre homme! murmura Guy.

Dans sa pensée ressuscitait le souvenir de sa première et mélancolique

conversation avec Yves Morgane, dans le cabinet de travail assombri par

l’orage... Puis, tout à coup, la grande pièce triste s’était éclairée

par l’apparition d’un visage d’enfant d’une blancheur dorée où riaient

des yeux étincelants et des lèvres fraîches...

Guy eut un léger mouvement de la tête en arrière comme pour repousser la

vision, et il dit:

--A quel heureux mortel destines-tu l’adorable femme que sera Arlette?

--Je ne le connais pas personnellement. C’est le fils d’une très

ancienne amie de Mme Harvet. Il a d’importantes propriétés en Anjou et

s’en occupe lui-même toute l’année...

--Une façon d’agriculteur civilisé, quoi!

--Un homme de bon sens qui surveille de près l’exploitation de ses

terres et y mène une vie large, car il a une certaine fortune.

--Et il prendrait une femme qui n’en a point? interrompit Guy

railleusement. Il est donc borgne, manchot, ou quelque chose

d’approchant?

--Pas le moins du monde. Si je m’en rapporte aux renseignements élogieux

que j’ai sur son compte, Arlette trouverait en lui un excellent mari.

Guy s’inclina...

--Parfait... Ainsi, ce travailleur modèle est désintéressé sans y être

obligé.

--Il est veuf, expliqua Mme Chausey.

--Et vieux! C’est complet!

--Non, il n’est pas vieux. Il a trente-deux ans, et ses enfants sont

tout jeunes. Il les adore, et c’est à cause d’eux surtout qu’il désire

se remarier. Il souhaite rencontrer une jeune fille douce et simple qui

ne redoute point de demeurer toujours à la campagne... Vraiment, Guy, je

ne te comprends pas! A te voir et à t’entendre d’ordinaire, on croirait

que tu portes un intérêt sincère à Arlette, et aujourd’hui qu’il s’agit

pour elle d’une question d’avenir, tu ne songes qu’à railler!

Elle s’arrêta, réellement mécontente de l’attitude de son frère, dont le

motif lui échappait, à supposer qu’il en eût un. Mais leurs regards se

croisèrent, et ensemble, l’esprit détendu, ils se mirent à rire.

Guy se pencha vers Mme Chausey et caressa d’un baiser fraternel ses

cheveux ondés, ainsi qu’il aimait tant à le faire quand il était petit

garçon.

--Louise, ne m’en veux pas. Je suis persuadé que tu ne songes qu’au

bonheur d’Arlette; mais j’avoue que l’idée me semble tout à fait bizarre

de vouloir faire une femme et une belle-mère de notre petite amie. Que

dit-elle, l’enfant, de cette proposition?

--Je ne lui en parlerai pas jusqu’à nouvel ordre. Il est inutile de

mettre sa jeune cervelle en ébullition, si les choses doivent en rester

là.

--Sagement raisonné! approuva Guy. Mais, malgré son accent de badinage

toujours un peu railleur, sa voix résonnait sans gaieté.

Il se leva, fit au hasard quelques pas dans la pièce, la physionomie

pensive, presque sombre; puis il s’arrêta, et changeant de ton:

--Il faut que je te quitte, Louise; j’ai, à quatre heures, une séance

d’escrime.

Il ne poursuivit pas. Dans le tréfonds de sa pensée, une voix

impitoyable lui criait la frivolité des occupations qui remplissaient

ses heures. Chose étrange, jamais il n’en avait eu plus souvent

conscience que depuis sa conversation avec Arlette sur l’obligation

morale du travail. Tout à l’heure, il avait raillé cet inconnu qui

vivait tout adonné au soin de ses propriétés; cet homme, pourtant,

n’était pas une unité négligeable dans l’espèce humaine, un clubman

dilettante, fuyant tous les jougs...

La voix de sa sœur le fit tressaillir:

--Puisque tu as encore du temps devant toi, Guy, attends-moi; nous

sortirons ensemble. Je m’habille tout de suite. Arlette va venir me

prendre.

--Elle est déjà sortie?

--Naturellement... Plus elle s’agite, plus elle est satisfaite. Elle est

allée conduire Madeleine à son cours de philosophie, et, comme la

philosophie lui paraît trop austère, elle n’assistera pas à la

conférence. Nous irons toutes les deux faire quelques courses, et

ensuite nous recueillerons Madeleine, saturée de philosophie. Veux-tu

sonner pour qu’Adèle vienne m’habiller? Dans un moment, je suis à toi...

Il inclina la tête et laissa Mme Chausey disparaître dans son

appartement. Lui, arrêté à la fenêtre, resta debout, le regard perdu

dans le ciel pâle d’hiver. Pourquoi donc les paroles de sa sœur, au

sujet de la très modeste situation d’Arlette, qui rendait toute union

difficile pour elle, l’avaient-elles si vivement choqué, lui qui,

cependant, était si fort de son temps et n’avait jamais eu l’idée qu’il

pourrait épouser une femme sans fortune? Pourquoi donc était-il ainsi

ennuyé du projet de mariage formé pour sa petite amie?

Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, en somme, qu’elle se mariât ou

non? Il n’avait pourtant pas la prétention de la voir éternellement

demeurer l’enfant qu’elle était à ses yeux, parce qu’il la trouvait

exquise ainsi. Qu’elle épousât n’importe quel Breton ou bien cet inconnu

sorti tout à coup des profondeurs de son Anjou, il la perdrait toujours

de vue. Un moment proche ou lointain devait arriver où elle ne serait

plus la délicieuse et confiante petite amie qui lui était chère. Cela,

c’était inévitable. Comment, lui, le Parisien sceptique, expérimenté,

amoureux de sa liberté, se laissait-il ainsi troubler par cette

perspective?

--Quel être inepte je fais avec mes rêvasseries! murmura-t-il, secoué

d’une sourde colère contre lui-même.

Et pour échapper à sa pensée, il fit comme Arlette en pareil cas, il

s’assit au piano et se mit à jouer au hasard de son impression,

commençant un air tzigane fiévreux et emporté, d’une fougue nerveuse,

interrompu soudain par un chant de rêve. Les notes glissaient sous ses

doigts, mais son esprit n’en poursuivait pas moins le mystérieux travail

d’analyse qui l’irritait à tel point que, jetant sur le clavier un

accord vibrant, il s’arrêta.

--Oh! Guy, pourquoi ne jouez-vous plus? Encore! cria une voix fraîche.

Arlette était là, arrêtée sur le seuil du salon, le visage tout rosé par

le froid dans la caresse du col de fourrure, ses yeux brillants, aux

reflets de velours, fixés sur Guy.

--Encore! répéta-t-elle... Reprenez ce chant tzigane. C’est le mien...

celui que j’aime le plus!

Mais il n’était plus en disposition pour bien jouer et secoua la tête:

--Je le massacrerais maintenant... Vous savez que je suis un capricieux

en musique... Ce soir, à un autre moment, je vous le jouerai.

--Une promesse sérieuse, cela?

--Tout à fait sérieuse.

--Très bien alors. Causons... d’autant plus que, Guy, il faut que je

vous demande votre opinion sur quelque chose.

--Je suis tout à vos ordres.

Sans cérémonie, elle s’assit sur le bras d’un vaste fauteuil, mais resta

silencieuse, ses yeux regardant obstinément les arabesques du tapis.

--Eh bien, Arlette?

--Eh bien, Guy... Mais vous me promettez que vous ne vous moquerez pas

de moi, que vous ne répéterez pas la moindre de mes paroles?

--Pas la moindre! Je serai muet comme une tombe.

--J’aimerais mieux une comparaison plus gaie. Enfin!... Guy, est-ce

que... Ne pensez-vous pas que... quand on demande à une jeune fille

si... elle aimerait... à se marier..., c’est un peu avec intention?

--Arlette, où voulez-vous en venir? fit Guy, dont les traits eurent une

légère contraction.

--Est-ce que vous ne soupçonnez pas que, pour une raison ou pour une

autre, ma tante songerait...

Elle s’arrêta. Le rose de ses joues s’était soudain accentué jusqu’à

devenir un superbe incarnat, et les petits doigts dégantés tourmentaient

le duvet souple du manchon. Guy, attentif, écoutait; mais, comme elle se

taisait, il interrogea encore:

--Eh bien, Arlette, qu’est-ce que Louise peut bien penser à votre sujet?

Du bout des lèvres, se décidant, elle jeta vite, confiante et charmée:

--Elle veut me marier!

--Vraiment! dit le jeune homme secoué d’une impression désagréable, bien

qu’il s’attendît à la réponse. Vraiment! Et peut-on savoir comment elle

vous a mis en tête cette remarquable idée?

--Guy, ne me trouvez pas trop ridicule! Ces jours-ci, ce matin encore,

elle a placé la conversation sur ce sujet, et, avec un air particulier,

elle m’a demandé si cela me tenterait d’entrer en ménage.

--Et vous lui avez répondu que le mariage était à vos yeux le purgatoire

sur la terre, et que vous vous garderiez bien d’en tâter?

--Mais, pas du tout! Je ne lui ai pas répondu cela! Je ne pense rien de

pareil!

--Pourtant, si j’ai bonne mémoire, vous m’avez fait des déclarations de

ce genre à Douarnenez, sur la route même du Ris.

--Oh! dans ce temps-là, j’avais seulement l’expérience de Mme Morgane!

Mais vous m’avez dit qu’il ne fallait pas y croire, et, maintenant, j’ai

mon expérience à moi qui m’a montré que vous aviez raison!

--Ah! ainsi, c’est moi qui ai provoqué votre conversion?

Elle inclina la tête d’un air mi-sérieux, mi-plaisant. Un éclair joyeux

flamboyait dans ses prunelles de velours.

--Quelle belle œuvre j’ai accomplie là!

--Vous ne l’avez pas accomplie tout seul! Guy, ne soyez pas orgueilleux;

Charlotte et Pierre vous ont aidé beaucoup... Je sais maintenant que

c’est une chose charmante de se marier, et je...

--Et vous seriez très contente de convoler aussi.

Drôlement, elle avoua, une flambée pourpre aux joues:

--Il me semble que cela ne m’ennuierait pas!

--Eh bien, bonne chance, mademoiselle Arlette! Acceptez le premier

individu présentable qui vous offrira son cœur et sa main. Soyez

heureuse et n’ayez pas de désillusion sur les charmes de l’aventure

conjugale.

Il parlait avec une telle âpreté, sous son apparence de badinage un peu

mordant, qu’elle se révolta, toute désorientée:

--Oh! Guy, comme vous êtes _crin_, aujourd’hui!

--Parce que je ne chante pas avec vous un hymne d’allégresse sur le

bonheur de l’hyménée? Que voulez-vous? Je n’ai malheureusement plus

dix-sept ans!

--Parce que vous prenez, sans motif aucun, un ton tout à fait

désagréable pour me répondre!

Elle disait tellement vrai, quant à son accent, qu’il resta un instant

silencieux. Pourquoi était-il ainsi d’humeur méchante, irrité contre

lui-même, contre l’espèce humaine, même contre le vilain temps d’hiver,

agité par un désir mauvais de jeter une ombre sur la riante et juvénile

confiance de cette enfant dont la quiétude l’exaspérait?

--Je vous fais toutes mes excuses, reprit-il lentement, si je vous ai

parlé d’un ton maussade.

--Très maussade, comme à un enfant qu’on gronde. Je vais avoir dix-huit

ans. Je suis une _grande_!

--Oui, vous avez raison. Vous n’êtes plus une enfant...

Il répéta ces mots, tout en l’enveloppant du regard. Elle était demeurée

assise sur le bras du fauteuil, ses pieds menus, bien chaussés, touchant

à peine le sol de leur pointe effilée, son buste souple étroitement

dessiné par la veste de drap qui en accusait les lignes harmonieuses.

Dans l’auréole du _gainsborough_, le visage se détachait rayonnant de

tout l’éclat de la jeunesse en fleur. Mais, en cette minute, les lèvres

chaudement pourprées étaient sérieuses comme le regard, dont une

expression pensive adoucissait l’éclair rieur.

Non, elle n’était plus l’enfant, ni la fillette même. Elle devenait

vraiment la jeune fille. Comment jusqu’à cette heure n’en avait-il pas

été frappé? Par quelle aberration s’était-il obstiné à ne voir toujours

en elle que la joueuse petite créature qui montait, en courant,

l’abrupte côte de rochers? Pourtant, il savait bien qu’elle était

davantage, lui qui avait mieux que personne pénétré dans l’intimité de

son être moral... Derrière ce front voilé de petits cheveux fous,

palpitait une intelligence très vive, une pensée enthousiaste,

spontanément ouverte à toute beauté. Ce jeune corps, svelte et fin,

enfermait une âme de feu, tendre, passionnée, adorablement limpide et

franche... Et voici qu’un jour ou l’autre, un inconnu viendrait; à lui

il attirerait cette âme et cette pensée toutes neuves, il en ferait son

bien précieux, et il aurait le droit de railler ceux qui, ayant eu à

leur portée ce trésor, n’avaient pas, véritables insensés, daigné le

saisir!

--Guy, pourquoi ne me dites-vous rien? Vous êtes fâché pour de bon?

Sans en avoir conscience, elle tendait la main vers lui, d’un geste à

peine esquissé. Il tressaillit, arraché brusquement à sa songerie. Et,

sans rudesse cette fois, il répéta:

--Fâché?... Pourquoi serais-je fâché?

--Parce que je vous ai dit que vous étiez _crin_!

Malgré lui, il sourit, si peu qu’il en eût envie, amusé du contraste

entre l’expression familière dont elle se servait et le sérieux de sa

physionomie anxieuse.

--Certes, non, je ne suis pas fâché. Si quelqu’un avait le droit de

l’être, ce serait plutôt vous, car, je le reconnais,--humblement,--j’ai,

sans le vouloir, mérité tout à fait le reproche que vous m’avez adressé.

J’en suis très confus... Ne me pardonnez-vous pas, Arlette?

Pour toute réponse, elle lui jeta les deux mains... Une seconde, il les

garda dans les siennes, étreint d’un sourd désir de les porter à ses

lèvres, de les baiser longuement, ces petites mains sur lesquelles

personne encore qu’elle-même n’avait de droits. Pourtant, il les laissa

retomber sans que sa bouche les eût effleurées...

Contente, elle s’écriait:

--Alors, nous sommes réconciliés! Vous ne me direz plus de choses dures

quand je vous confierai mes suppositions... au sujet des idées de ma

tante? Vous ne me gronderez plus?

--Je ne vous gronderai plus, si tant est que je vous aie jamais grondée;

je souhaite de tout cœur que vos espérances se réalisent pleinement.

Êtes-vous satisfaite de moi?

--Très satisfaite, mon grand ami!

Ces deux mots tombèrent très doux de ses lèvres, en dépit du ton

drôlement solennel qu’elle leur donnait exprès; et à l’accent de cette

voix jeune, une fibre secrète tressaillit dans le cœur de Guy.

Au moment même entrait Mme Chausey.

--Guy, me voilà prête... Comment, Arlette, tu es ici et tu ne m’avertis

pas?

--Tante, je vous attendais en causant avec Guy!

--Tu lui faisais tes confidences? Et, en échange, il te faisait les

siennes? interrogea Mme Chausey, sur un ton de plaisanterie. Mais son

regard avait cherché celui de son frère, qui répondit à sa muette

question par un signe négatif.

Arlette, pour sa part, répliquait, secouant la tête:

--Guy ne me fait jamais de confidences. Il est comme les Turcs: il juge

la femme un être inférieur auquel il ne faut pas se confier, et il le

prouve. Voilà.

--Voilà! Guy, en effet, est un mécréant. Il y a longtemps que je te l’ai

dit. Là-dessus, allons-nous-en vite; Madeleine va nous attendre.

Guy descendit avec sa sœur et Arlette. Il les mit en voiture, mais il ne

monta pas avec elles. Après avoir serré la petite main de la jeune

fille, abandonnée confiante dans la sienne, il s’en alla vers son

Cercle, se disant que l’homme est bien le plus stupide de tous les

animaux.

X

Quelques jours plus tard, comme le déjeuner finissait, Mme Chausey dit

soudain, tout en croquant son petit four:

--J’ai bien envie d’aller tantôt voir où en sont les palmiers des serres

de l’Acclimatation. Veux-tu m’accompagner, Arlette?

--Avec un très grand plaisir, tante, si je ne vous dérange pas!

fit-elle, tout de suite séduite par la proposition. Elle aimait bien à

sortir avec Mme Chausey, toujours très affectueuse pour elle.

--Alors c’est entendu... Puisque Madeleine a aujourd’hui son cours de

chant, nous irons toutes les deux seules admirer les palmiers.

Et les choses ayant été ainsi arrangées sans éveiller le moindre soupçon

chez Arlette, elle et sa tante s’en furent, une heure plus tard, vers le

Jardin d’Acclimatation.

L’après-midi étant fort peu avancé, la serre était presque déserte. Mme

Chausey l’enveloppa d’un rapide coup d’œil. Quelques promeneurs

solitaires arpentaient le sable fin des allées; d’autres occupaient

quelques-uns des bancs... Parmi ces derniers, les yeux vifs d’Arlette

découvrirent au premier regard un visage connu.

--Ah! tante, Mme Harvet!... Quel ennui! Nous étions si tranquilles

toutes les deux!...

Mme Chausey étouffa cette malencontreuse remarque sous un «chut!»

rapide, et Arlette, troublée dans son plaisir par cette rencontre, la

suivit sans enthousiasme aucun.

Mme Harvet, les ayant aperçues, s’avançait, la mine épanouie.

--Chère madame, quel heureux hasard! Combien je suis charmée de vous

voir!... et Mlle Arlette aussi!... Bonjour, ma bonne petite. Chère

madame, permettez-moi de vous présenter...

Elle se retourna. Mais personne n’était auprès d’elle: Assis sur le banc

qu’elle venait de quitter, il y avait un homme jeune, très gros et très

grand, qui considérait le sable d’un air absorbé.

En elle-même, Mme Chausey se demanda avec inquiétude:

--Est-ce que ce serait là l’objet en question?... C’est un vrai

colosse!... Et qu’il a l’air champêtre!

Comme si elle eût deviné cette muette question, Mme Harvet, toujours

jubilante, se précipitait vers le très robuste étranger.

--Monsieur Amelot, voulez-vous venir, que je vous présente à Mme Chausey

et à sa nièce, Mlle Arlette Morgane.

Le gros homme se leva aussitôt, si vite que sa canne roula sur le sable,

et, dans le mouvement qu’il fit pour la rattraper, il culbuta une chaise

près de lui. Prestement, d’un geste instinctif, Arlette avait déjà

relevé la canne arrivée à ses pieds, tant il lui semblait difficile que

ce volumineux personnage pût se baisser jusqu’au sol pour reprendre son

bien.

--Oh! mademoiselle, je vous demande bien pardon, bredouilla-t-il d’un

ton tout à la fois confus et vexé. Et il saisit sa canne.

--M. Amelot, présentait Mme Harvet, que la scène n’avait nullement

désarçonnée; le fils d’une de mes bonnes amies, un habitant de

l’Anjou...

Cette fois, M. Amelot salua sans encombre, quoique gauchement. Il était

d’aspect fruste, la peau colorée, sous des cheveux blond roux poussés

drus sur un front bas, et un air de suffisance extrême s’alliait

bizarrement avec son aspect rustique.

--Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant? proposa Mme Harvet.

Il fait délicieux, dans cette serre! Vous la connaissiez, n’est-ce pas,

monsieur Amelot?

--Oh! non, madame. Jamais, pendant mes voyages à Paris, je n’ai de temps

à y venir perdre!

Arlette eut un regard étonné vers le géant,--comme tout bas elle l’avait

baptisé,--car il venait de répondre sur un ton brusque qui n’était point

d’une politesse raffinée. Mme Chausey intervint, voulant remplir en

conscience son rôle maternel:

--Vous venez souvent à Paris, monsieur?

--Le moins que je peux, madame. Je m’y déplais carrément. L’air y est

malsain. On y sent mauvais!... A chaque tournant de rue, on risque d’y

être écrasé, même par des bêtes efflanquées... On y mange mal, le vin y

est frelaté. Oh! diable non, je n’aime pas Paris... surtout quand j’y

suis, comme en ce moment, avec mes enfants! Aussi je n’y viens guère que

pour le concours agricole, ou quand j’y suis forcé. Cette fois, j’avais

besoin de machines aratoires, j’en ai trouvé de magnifiques. Il y a de

nouveaux modèles qui sont étonnants! L’industrie fait vraiment de

merveilleux progrès!...

Mme Chausey eut un geste vague d’acquiescement. Les progrès de

l’industrie, quant aux machines aratoires, la laissaient complètement

froide, et ce campagnard commun lui paraissait tout à fait déplaisant.

--Ah! voici les enfants! s’exclamait à ce moment Mme Harvet. Ces deux

petits n’ont en tête que de monter sur le chameau; pour leur faire

prendre patience, leur bonne les promenait devant les perroquets!

Et, profitant de ce que M. Amelot tournait la tête vers sa progéniture,

elle glissa, toujours ravie, à Mme Chausey:

--C’est un homme superbe, n’est-ce pas?

--Oui, il est de belle taille, dit évasivement Mme Chausey, dont

l’opinion était faite.

--Et ses enfants sont aussi remarquables que lui. Regardez-les!

Certes oui, ils valaient la peine d’être regardés. Ils étaient

extraordinairement gros et gras, leurs joues écarlates: le garçon,

pareil à un petit bonhomme de baudruche dans son long paletot tombant

presque jusqu’à ses talons; la fillette, habillée d’une robe bleu vif

qui faisait paraître plus volumineuse encore sa courte personne.

Et en elle-même Mme Chausey, saisie, murmura:

--Mais ce sont de vrais monstres! On pourrait les montrer dans une

foire, en tant que phénomènes de grosseur!

C’étaient, en même temps, des phénomènes sauvages, car lorsque Mme

Harvet entreprit de les approcher pour les présenter à Mme Chausey, le

garçon se mit à pousser des cris perçants, et la petite, à lancer des

coups de pied dans le vide. Le père cependant les contemplait d’un œil

paisible et complaisant:

--Ils n’ont pas l’air chétifs, n’est-il pas vrai, madame? et ils savent

se servir de leurs poumons et de leurs membres! Allons, restez

tranquilles, mes agneaux. Obéissez à votre père chéri.

Mais le père chéri ne savait sans doute pas le secret de faire respecter

son autorité en toute circonstance, car le gros Félix continua ses

hurlements, et la petite ses ruades vigoureuses, tout en marmottant sur

une note gémissante:

--Je veux aller sur le chameau!... tout de suite sur le chameau!

Ce que voyant, Mme Chausey prit le parti de ne plus s’occuper d’eux.

Arlette, curieuse, les examinait. Les enfants de Douarnenez n’étaient

pas, à beaucoup près, aussi sauvages avec elle que ces deux jeunes

produits de l’Anjou.

--Quels superbes enfants, n’est-ce pas, mademoiselle? répéta de nouveau

Mme Harvet, qui ne semblait pas soupçonner l’effet produit par ses

protégés.

--Ils paraissent d’une santé magnifique, dit Arlette sans enthousiasme.

Mais ne peut-on jamais les approcher sans leur être aussi désagréable?

Avec un sourire bienveillant, M. Amelot expliqua d’un ton sentencieux:

--Ils sont toujours ainsi quand un étranger leur adresse la parole.

C’est qu’ils ne sont pas encore familiarisés avec l’impitoyable joug de

la civilisation. J’ai pour principe qu’il faut laisser pousser les

enfants comme l’herbe des prairies, en pleine liberté, afin de leur

former de solides tempéraments. Les miens, jusqu’à l’âge de six ans, ne

seront contraints en rien!

--Et ensuite? interrogea Mme Chausey qui, avec sa bonne humeur

habituelle, prenait l’aventure par le côté plaisant. Ce gros homme,

prétentieux et sot, qui n’aurait pas sa nièce, l’amusait beaucoup.

--Ensuite, madame, comme vers six ans la raison leur vient...

--Je croyais que c’était sept ans, l’âge de la raison? glissa Arlette,

malicieuse.

Mais M. Amelot n’entendit point, ou jugea indigne de lui de relever

cette remarque frivole, et il continua, imperturbable:

--Vers six ans, la raison leur vient... et alors commence le véritable

rôle des parents, un rôle d’une gravité qui m’effraye et que je me

reconnais peu digne de remplir seul!...

Un imperceptible silence répondit à cette déclaration faite avec

solennité, et Mme Chausey, pour détourner la conversation, demanda, se

mettant à l’unisson:

--Et vous n’avez qu’à vous louer, monsieur, de ce mode d’éducation?

Comme je suis destinée à être grand’mère en un temps plus ou moins

prochain, je me plais à recueillir l’opinion des personnes compétentes

en la matière.

Arlette jeta un coup d’œil surpris sur sa tante et un autre, peu

flatteur, vers les deux phénomènes qui grognaient sourdement à l’unisson

pour décider «le père chéri» à les emmener voir le chameau. Mais le

«père chéri» n’y songeait guère. Flatté de la question de Mme Chausey,

il répondait très empressé:

--Madame, cette éducation est parfaite, car elle permet à la nature des

enfants de s’épanouir librement...

--En bien comme en mal?... Et cette liberté extrême ne les rend point un

peu indisciplinés?

--Madame, quand mes enfants dépassent certaines limites, j’en suis

quitte pour les en avertir en leur administrant une sévère correction.

--Oh! monsieur, vous ne voulez pas dire que ces pauvres petits sont

quelquefois frappés? interrompit Arlette, saisie de compassion pour les

deux phénomènes.

Dignement, M. Amelot déclara:

--Je ne les bats pas, mademoiselle, je les corrige. J’aide à la

naissance, chez eux, du sentiment du devoir, et par le seul moyen qu’ils

puissent encore comprendre. Car, en somme, les enfants ne sont que de

petits animaux...

--Monsieur Amelot, vous êtes étonnant! étonnant! fit Mme Harvet, riant

aux éclats.

Rien ne lui enlevait sa quiétude, et elle ne paraissait pas avoir la

moindre idée de l’impression produite par son candidat.

--Ah! ces hommes qui vivent hors des villes, comme ils ont leur

originalité!

Avec modestie, M. Amelot répliqua:

--Je fais ce que je puis, madame. Mais je voudrais avoir mieux profité

des admirables enseignements que renferme l’_Émile_, de Rousseau, l’une

de mes lectures favorites.

--Vous lisez beaucoup, monsieur? interrogea Mme Chausey, surprise.

--Non, pas beaucoup, car je n’aime que les lectures sérieuses et je

méprise les romans, qui ne sont tous qu’un assemblage d’inepties... Mon

plus grand plaisir est de lire notre journal, le _Progrès angevin_. Il

est admirablement renseigné sur toutes les nouvelles du pays et rempli

de conseils excellents en matière d’agriculture... Ainsi l’année

dernière, quand les fourrages...

Personne ne sut jamais ce que M. Amelot allait dire des fourrages, car

une violente querelle venait de s’élever entre les deux phénomènes;

Félix tirait avec rage une mèche de Pauline qui, des pieds et des mains,

tentait de se délivrer. M. Amelot laissa l’infortunée bonne se

débrouiller comme elle le pourrait entre les deux combattants, et, comme

Arlette se levait d’un mouvement instinctif pour les séparer, il

l’arrêta avec un sourire de condescendance:

--Ne vous dérangez pas, mademoiselle; ils se disputent très souvent

ainsi. Je ne m’y oppose pas. Les querelles forment le caractère. Je

n’interviens que dans les grandes occasions, quand leur bonne ne sait

vraiment plus qu’en faire. Je n’aurais d’ailleurs pas le temps de

rétablir, en toute occasion, la paix entre eux, car je passe la plus

grande partie de la journée à surveiller mes terres!...

Sa voix devint si pompeuse quand il prononça ces mots: «mes terres»,

qu’involontairement Mme Chausey et Arlette échangèrent un coup d’œil

malicieux, tandis que M. Amelot achevait du même ton:

--Ma propriété est une des plus vastes du département. Si je l’avais

voulu, j’aurais pu être nommé député aux dernières élections, puisque...

Et il eut un ronronnement satisfait:

--Puisque je suis une autorité dans le pays. Mais j’avoue que je ne me

sentais pas le courage d’accepter la vie fiévreuse des hommes

politiques... Je n’appartiendrai jamais qu’à mes enfants et à la femme

qui voudra bien accepter une tâche maternelle auprès d’eux!

Cette fois, les sourcils de Mme Chausey se froncèrent légèrement à cette

allusion intempestive, et elle eut un coup d’œil inquiet vers sa nièce.

Mais Arlette n’avait rien entendu. Attentive, elle regardait dans la

profondeur verte d’une allée où avançait un homme grand et mince. Puis

une joyeuse exclamation lui échappa:

--Oh! tante, je ne me trompe pas! Voilà Guy! c’est Guy!

En effet, c’était bien Guy qui arrivait, les prunelles curieuses. Il

échangea un léger signe d’intelligence avec sa sœur, tout en s’inclinant

devant Mme Harvet, et recueillant au vol les mots que lui jetait Arlette

tout bas:

--Vous allez voir, Guy, quel drôle de monsieur est avec Mme Harvet...

Celle-ci, empressée, se disposait à accomplir de nouvelles

présentations; mais avant même que les hommes eussent eu la possibilité

d’échanger la moindre parole, une voix furieuse s’élevait derrière le

groupe, apostrophant la bonne des rejetons Amelot:

--Ah çà, la fille, vous ne pouvez donc pas faire attention à vos

mioches! Regardez donc votre garçon, sapristi! Ah! le mâtin!

Tous se retournèrent. Pendant que la bonne tâchait de distraire la

gémissante Pauline toujours acharnée à vouloir monter sur le chameau,

son frère n’avait trouvé rien de mieux, pour se distraire, que

d’arracher toutes les fleurs qui se trouvaient à sa portée et d’en

parsemer le sable des allées. A la main, il tenait encore une superbe

branche fleurie. Le garde exaspéré la lui arracha, et aussitôt des

clameurs s’élevèrent, tellement assourdissantes que, de tous les coins

de la serre, des promeneurs apparurent.

--L’administration vous fera payer de pareils dégâts, répétait le

gardien toujours furibond. Quand on a pour enfants des galopins pareils,

on les surveille, tonnerre!

Très rouge, M. Amelot gronda à son tour:

--Tâchez d’être poli, d’abord... Et toi, dépêche-toi de te taire, maudit

gamin! Entends-tu ce que te dit ton père chéri... entends-tu?

Si le petit entendait, il n’y paraissait guère. Ses hurlements

retentissaient, d’autant plus qu’il sentait les foudres paternels prêts

à tomber sur sa tête.

--Ah! tu ne veux pas te taire?... Eh bien, tu vas crier pour quelque

chose!...

Et, sans ombre de cérémonie, il empoigna le gamin et lui administra une

courte, mais vigoureuse correction avant que personne eût eu le temps

d’intervenir.

--Monsieur, oh! monsieur, laissez-le! suppliait Arlette, apitoyée par

les cris du jeune Félix, auxquels se joignaient maintenant ceux de sa

sœur.

--Ne vous tourmentez pas, mademoiselle. Je l’ai habitué à la chose. Il

sait qu’il doit se taire quand son père chéri le lui ordonne...

Autrement, il est puni... C’est fait, maintenant. Allez, monsieur.

Et, tout essoufflé, il remit le coupable en liberté, tandis que lui-même

tombait au pouvoir du gardien, représentant de la justice.

--Mais, Louise, cet homme est tout bonnement idiot!... Allons-nous-en.

Tu dois être édifiée, murmura Guy à l’oreille de Mme Chausey.

Une folle envie de rire le gagnait, devant le grotesque de la scène: M.

Amelot se démenant aux réclamations de son interlocuteur; Arlette

essayant de consoler le gros Félix, qui considérait d’un œil humide et

navré les taches de ses larmes sur sa cravate cerise, pendant que la

tenace Pauline recommençait à réclamer le chameau.

--Si nous conduisions ces amours voir enfin le chameau? proposa Mme

Harvet, souriante.

Mais la somme de patience dont pouvait disposer Mme Chausey était

épuisée, et l’inconscience de la vieille dame, en cette circonstance,

commençait à l’agacer. Aussi, sans répondre à l’insinuation concernant

le chameau, elle dit:

--Chère madame, vous nous excuserez si nous vous quittons... mais j’ai à

faire dans Paris, et je crains bien déjà d’être en retard pour mon

rendez-vous.

--Comment, vous voulez partir?... Ce n’est pas possible!... M. Amelot

est allé s’expliquer... attendez son retour... Il serait désolé de ne

pouvoir prendre congé de vous! Tenez, le voici!

La bonne dame eût pu se mettre bien davantage en frais d’éloquence sans

nul profit. Mme Chausey était résolue. Force lui fut donc de recevoir

les adieux de la tante et de la nièce, sans compter ceux de Guy, qui

paraissait, lui, d’aussi riante humeur que le prétendant l’était peu en

saluant Mme Chausey et Arlette, encore tout rouge et furieux de sa scène

avec le gardien du jardin d’hiver...

--Eh bien, Arlette, en définitive et en toute conscience, comment

trouvez-vous le père chéri? interrogea Guy, quand ils furent hors de la

serre.

Et il fit la question si drôlement, que le fou rire longtemps contenu

d’Arlette éclata, joyeux, perlé, étourdissant, gagnant Mme Chausey et

Guy.

--Le «père chéri» est un homme ridicule et d’une brutalité abominable!

--Abominable? Rien que cela! Hum, quelle sévérité! Alors, dites-moi...,

vous n’aimeriez pas un mari dans son genre?

--Un mari comme lui? Oh!... pourquoi me demandez-vous cela?... Est-ce

que...

--Mais non, Guy plaisante, intervint en hâte Mme Chausey. Ne crains

rien, chérie. Je t’assure que personne de nous n’a l’intention de te

laisser jamais épouser un personnage aussi ridicule que celui-ci.

Et Arlette ne sut pas que, ce jour-là, elle avait été l’héroïne d’une

entrevue.

Mon cousin Guy · 第 30 / 36 题