Il y avait du monde, beaucoup de monde dans le salon. C’était le jour de
ma tante. Bien entendu, Jeanne d’Estève était là. Comme à l’ordinaire,
elle me questionnait avec ce sourire qui me donne envie de lui dire que
je ne suis pas un jouet pour elle, voulant savoir si j’étais encore
allée au bal, si j’y avais dansé avec Guy. Toujours elle me parle de
lui, et alors ses yeux prennent une expression moqueuse que je
déteste...
Justement, il est arrivé pendant qu’elle était encore là, au moment même
où Madeleine, s’apprêtant à servir le thé, m’appelait pour l’aider. J’ai
fait semblant de ne pas entendre. Guy approchait du coin des jeunes
filles, après avoir fait ses politesses aux personnes respectables de la
société. Il regardait Jeanne, qui lui souriait en lui tendant la main.
J’ai deviné qu’il allait s’asseoir près d’elle. Je me suis sentie toute
petite, tout impuissante pour l’en empêcher... et, afin de ne plus les
voir, j’ai écouté les appels de Madeleine... J’ai servi tout ce qu’elle
a voulu; j’ai erré dans le salon, là où elle m’a envoyée; je me suis
comportée, autant qu’elle pouvait le souhaiter, en jeune personne bien
élevée. Un instant, je me suis trouvée près d’_eux_, qui causaient si
bien qu’ils ne me voyaient pas... Elle lui disait:
--Il me semble que vous délaissez un peu votre poupée aujourd’hui?
Il a répété:
--Ma poupée?
--Mais oui, votre poupée bretonne... Et elle va vous en vouloir, le
diable sait comme!... A moi encore plus... Oh! je comprends qu’elle vous
amuse. Elle est bien drôle!... Il y a des jouets pour les petits
enfants, mais il y en a aussi pour les grands. Et les hommes, n’est-ce
pas? sont, plus ou moins, de grands enfants... C’est une vérité reconnue
de longue date!
Guy était-il mécontent ou non de ce qu’elle disait? Un pli s’est marqué
entre ses deux sourcils, et sa voix était singulière quand il a répondu:
--Alors vous jugez que ma cousine Arlette, car c’est, j’imagine, d’elle
que vous parlez, est une poupée pour moi?
--Que sait-on, après tout? En tout cas, il faut reconnaître que vous
avez bien soin de ne pas l’abîmer, de lui conserver toute sa fraîcheur
morale. Il paraît que vous veillez sur elle ainsi que le ferait un bon
père de famille, que vous la promenez, lui avez appris à danser, que
vous lui choisissez ses lectures et vous insurgez quand la pauvrette
veut glisser, dans un roman, le bout de son petit nez de Bretonne en
rupture de Bretagne...
--Mais je le crois, certes, puisque j’ai charge d’âme. Comme vous êtes
bien renseignée! Peut-on savoir par qui?
--Par la chronique, tout bonnement! Avez-vous donc oublié le dicton:
«Bavard comme une chronique»?
Tout en disant cela, elle le regardait de son regard coulé entre les
cils. Elle parlait d’un ton un peu moqueur, mais aussi elle souriait, et
la moquerie avait l’air de s’en aller se perdre dans son sourire, un
sourire qui relevait les lèvres au-dessus des dents, très joliment. Et
il me semblait que ces petites dents me mordillaient le cœur, me donnant
envie de pleurer. Alors, pour ne plus les voir, je me suis détournée. Je
me suis glissée à l’autre bout du salon, derrière les palmiers, fermant
les yeux afin d’être sûre de ne pas les regarder.
Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais me décider à ne plus
m’inquiéter d’eux... Père, ils causaient encore! Derrière elle, il y
avait une haute lampe allumée, et la lumière flottait autour de ses
cheveux, de façon à en faire un brouillard d’or!... Vraiment, en cette
minute, je crois que j’aurais tout donné pour avoir son éclat, sa grâce,
son aisance, et aussi sa taille de statue, son teint couleur d’ivoire
rose, ses yeux qui disent tant de choses que je ne comprends pas, mais
que Guy et tous les hommes comprennent, qui les retient près d’elle;
pour être surtout capable de causer comme elle, avec cet esprit qui
arrêtait Guy à ses côtés!
Je ne sais s’il y avait beaucoup de temps que je les observais ainsi,
quand j’ai entendu la voix de Madeleine:
--Arlette, où es-tu donc cachée? Ah! te voilà! Comme tu es pâle!
Qu’est-ce que tu as?
Instantanément, je suis devenue pourpre, et j’ai dit très vite:
--Mais non, je ne suis pas pâle...
--Maintenant, non... tu ressembles à un coquelicot. Mais tu n’étais pas
ainsi, il y a une seconde... Qu’avais-tu?
--Rien, mais rien!... Je m’amuse... j’écoute, je regarde.
Madeleine n’a pas insisté. Elle n’est pas curieuse comme moi, et elle a
continué tout simplement:
--Maman te fait demander de chanter quelque chose, parce que Mme Harvet
a beaucoup entendu parler de toi et voudrait t’écouter.
Chanter? J’avais bien autre chose en tête! J’allais répondre à
Madeleine, en rejetant bien loin sa proposition; je me suis arrêtée. Si
je chantais, je les empêcherais de causer, elle et lui. Tout de suite
j’ai consenti. Je me suis assise au piano, et j’ai commencé une ballade
que Guy me demande toujours, celle de la _Délaissée_...
Une chose très étrange m’est arrivée alors. Les paroles que je disais,
il me semblait tout à coup que ce n’était plus la _Délaissée_ qui les
disait, mais moi qui les criais en désespérée; que c’était moi qui étais
toute seule, abandonnée, moi qui ne pouvais pas supporter cette
solitude, qui étais triste à en mourir, qui avais des sanglots plein la
gorge...
Quand je me suis tue, il y a eu une seconde de silence profond, puis un
grand bruit s’est élevé. Tous applaudissaient, je crois bien, et ils
m’ont ainsi réveillée de mon mauvais rêve. Mes yeux ont été vite vers
Guy et Jeanne. Enfin, ils ne causaient plus! Guy, adossé au mur, me
regardait, moi, sa poupée!
Mais elle a tourné la tête vers lui, et, comme je n’étais pas bien loin,
je l’ai entendue dire avec son petit rire:
--Elle est étonnante, c’est vrai!... Je comprends qu’elle vous
intéresse. Quelle drôle de fillette! Elle a l’air de sentir comme une
femme!
Cette fois, je n’ai pu distinguer la réponse de Guy; mais, quelques
minutes plus tard, comme elle lui disait adieu, elle a ajouté:
--A demain, n’est-ce pas? nous patinons.
Et il a répondu en s’inclinant:
--Mais, oui, avec un très grand plaisir.
Elle était partie, enfin! Mais pourquoi m’avait-elle laissé cette idée
que, demain, ils se retrouveraient, qu’ils causeraient comme
aujourd’hui, et qu’après-demain, toujours, ce serait la même chose! Et
je ne pouvais rien, moi, toute faible, pour empêcher cela? Je l’amuse
seulement, Guy! Elle l’a dit: je suis sa poupée, c’est-à-dire une petite
chose qui n’aime ni ne pense, sans cœur, sans esprit, sans âme, sans
rien, qu’on laisse ou qu’on prend selon son bon plaisir...
J’aurais voulu crier à Guy: «Ne m’abandonnez pas tout à fait pour elle!»
Et pourtant, jamais ma bouche n’aurait pu, en ce moment, prononcer de
telles paroles. J’avais, tout ensemble, peur et envie qu’il lût en moi
comme il le fait si vite, et pour retarder ce moment, je causais avec
tout le monde, le fuyant, lui...
Il allait partir. J’avais rencontré plus d’une fois ses yeux qui
m’interrogeaient. J’ai entendu sa voix me demander un peu bas:
--Qu’avez-vous donc, Arlette?
Alors, je ne sais quel mauvais démon m’a poussée. Sans le regarder, j’ai
répondu avec un rire que j’entends encore:
--Mais, rien! Que voulez-vous que j’aie?
Et je me suis sauvée dans ma chambre. J’ai caché ma tête dans mon
mouchoir et j’ai pleuré, pleuré, pleuré...
Même soir, 11 heures.
Probablement, j’avais les yeux encore abîmés par mes larmes, à l’heure
du dîner, car ma tante s’est étonnée de ma triste mine. Bien entendu, je
lui ai dit tout bonnement que j’avais mal à la tête... Et c’était vrai,
père, je vous assure. Mais mon cœur me faisait bien plus mal que ma
tête. Quand nous sommes remontées dans nos chambres, Madeleine et moi,
je me suis assise au pied de mon lit, l’esprit tout plein de pensées
désolantes... Je revoyais toujours cette Jeanne si jolie, si aimable
avec Guy, tandis que moi, j’avais été tout à fait maussade... Et j’avais
tant de regret de ne pouvoir me réconcilier avec lui!
Oh! cette Jeanne, qui nous avait brouillés!
Tout à coup, j’ai tressauté en entendant Madeleine me demander:
--Arlette, pourquoi tourmentes-tu ainsi tes cheveux, avec des yeux
absents?
--Je réfléchis...
--Tu réfléchis?...
--Oui, je pense, autant que les vieilles gens, que la vie est une
lamentable chose! ai-je fait, ne pouvant plus garder pour moi seule ma
désolation.
Mais, au lieu de me répondre par des paroles compatissantes, Madeleine a
souri:
--Oh! Arlette, quelle misanthropie! Que t’est-il advenu cet
après-midi?... Tu n’es plus la même depuis tantôt. Guy l’a remarqué
comme moi et m’a demandé pourquoi tu avais cette figure sombre...
Comme je ne pouvais avouer à Madeleine la vérité, j’ai remis en avant
mon mal de tête.
Elle était trop discrète pour insister; voyant que je ne voulais rien
raconter, elle est partie en disant: «Bonsoir!»
Père, votre petite voudrait bien se retrouver près de vous à Douarnenez!
Pourquoi ne lui permettez-vous pas encore de revenir? Pourquoi ne
peut-elle se blottir contre vous, en vous demandant tout bas pour quelle
raison elle a le cœur lourd comme si une énorme pierre y était tombée
tout à coup et y demeurait, le lui écrasant!