22 janvier.

Il y avait du monde, beaucoup de monde dans le salon. C’était le jour de

ma tante. Bien entendu, Jeanne d’Estève était là. Comme à l’ordinaire,

elle me questionnait avec ce sourire qui me donne envie de lui dire que

je ne suis pas un jouet pour elle, voulant savoir si j’étais encore

allée au bal, si j’y avais dansé avec Guy. Toujours elle me parle de

lui, et alors ses yeux prennent une expression moqueuse que je

déteste...

Justement, il est arrivé pendant qu’elle était encore là, au moment même

où Madeleine, s’apprêtant à servir le thé, m’appelait pour l’aider. J’ai

fait semblant de ne pas entendre. Guy approchait du coin des jeunes

filles, après avoir fait ses politesses aux personnes respectables de la

société. Il regardait Jeanne, qui lui souriait en lui tendant la main.

J’ai deviné qu’il allait s’asseoir près d’elle. Je me suis sentie toute

petite, tout impuissante pour l’en empêcher... et, afin de ne plus les

voir, j’ai écouté les appels de Madeleine... J’ai servi tout ce qu’elle

a voulu; j’ai erré dans le salon, là où elle m’a envoyée; je me suis

comportée, autant qu’elle pouvait le souhaiter, en jeune personne bien

élevée. Un instant, je me suis trouvée près d’_eux_, qui causaient si

bien qu’ils ne me voyaient pas... Elle lui disait:

--Il me semble que vous délaissez un peu votre poupée aujourd’hui?

Il a répété:

--Ma poupée?

--Mais oui, votre poupée bretonne... Et elle va vous en vouloir, le

diable sait comme!... A moi encore plus... Oh! je comprends qu’elle vous

amuse. Elle est bien drôle!... Il y a des jouets pour les petits

enfants, mais il y en a aussi pour les grands. Et les hommes, n’est-ce

pas? sont, plus ou moins, de grands enfants... C’est une vérité reconnue

de longue date!

Guy était-il mécontent ou non de ce qu’elle disait? Un pli s’est marqué

entre ses deux sourcils, et sa voix était singulière quand il a répondu:

--Alors vous jugez que ma cousine Arlette, car c’est, j’imagine, d’elle

que vous parlez, est une poupée pour moi?

--Que sait-on, après tout? En tout cas, il faut reconnaître que vous

avez bien soin de ne pas l’abîmer, de lui conserver toute sa fraîcheur

morale. Il paraît que vous veillez sur elle ainsi que le ferait un bon

père de famille, que vous la promenez, lui avez appris à danser, que

vous lui choisissez ses lectures et vous insurgez quand la pauvrette

veut glisser, dans un roman, le bout de son petit nez de Bretonne en

rupture de Bretagne...

--Mais je le crois, certes, puisque j’ai charge d’âme. Comme vous êtes

bien renseignée! Peut-on savoir par qui?

--Par la chronique, tout bonnement! Avez-vous donc oublié le dicton:

«Bavard comme une chronique»?

Tout en disant cela, elle le regardait de son regard coulé entre les

cils. Elle parlait d’un ton un peu moqueur, mais aussi elle souriait, et

la moquerie avait l’air de s’en aller se perdre dans son sourire, un

sourire qui relevait les lèvres au-dessus des dents, très joliment. Et

il me semblait que ces petites dents me mordillaient le cœur, me donnant

envie de pleurer. Alors, pour ne plus les voir, je me suis détournée. Je

me suis glissée à l’autre bout du salon, derrière les palmiers, fermant

les yeux afin d’être sûre de ne pas les regarder.

Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais me décider à ne plus

m’inquiéter d’eux... Père, ils causaient encore! Derrière elle, il y

avait une haute lampe allumée, et la lumière flottait autour de ses

cheveux, de façon à en faire un brouillard d’or!... Vraiment, en cette

minute, je crois que j’aurais tout donné pour avoir son éclat, sa grâce,

son aisance, et aussi sa taille de statue, son teint couleur d’ivoire

rose, ses yeux qui disent tant de choses que je ne comprends pas, mais

que Guy et tous les hommes comprennent, qui les retient près d’elle;

pour être surtout capable de causer comme elle, avec cet esprit qui

arrêtait Guy à ses côtés!

Je ne sais s’il y avait beaucoup de temps que je les observais ainsi,

quand j’ai entendu la voix de Madeleine:

--Arlette, où es-tu donc cachée? Ah! te voilà! Comme tu es pâle!

Qu’est-ce que tu as?

Instantanément, je suis devenue pourpre, et j’ai dit très vite:

--Mais non, je ne suis pas pâle...

--Maintenant, non... tu ressembles à un coquelicot. Mais tu n’étais pas

ainsi, il y a une seconde... Qu’avais-tu?

--Rien, mais rien!... Je m’amuse... j’écoute, je regarde.

Madeleine n’a pas insisté. Elle n’est pas curieuse comme moi, et elle a

continué tout simplement:

--Maman te fait demander de chanter quelque chose, parce que Mme Harvet

a beaucoup entendu parler de toi et voudrait t’écouter.

Chanter? J’avais bien autre chose en tête! J’allais répondre à

Madeleine, en rejetant bien loin sa proposition; je me suis arrêtée. Si

je chantais, je les empêcherais de causer, elle et lui. Tout de suite

j’ai consenti. Je me suis assise au piano, et j’ai commencé une ballade

que Guy me demande toujours, celle de la _Délaissée_...

Une chose très étrange m’est arrivée alors. Les paroles que je disais,

il me semblait tout à coup que ce n’était plus la _Délaissée_ qui les

disait, mais moi qui les criais en désespérée; que c’était moi qui étais

toute seule, abandonnée, moi qui ne pouvais pas supporter cette

solitude, qui étais triste à en mourir, qui avais des sanglots plein la

gorge...

Quand je me suis tue, il y a eu une seconde de silence profond, puis un

grand bruit s’est élevé. Tous applaudissaient, je crois bien, et ils

m’ont ainsi réveillée de mon mauvais rêve. Mes yeux ont été vite vers

Guy et Jeanne. Enfin, ils ne causaient plus! Guy, adossé au mur, me

regardait, moi, sa poupée!

Mais elle a tourné la tête vers lui, et, comme je n’étais pas bien loin,

je l’ai entendue dire avec son petit rire:

--Elle est étonnante, c’est vrai!... Je comprends qu’elle vous

intéresse. Quelle drôle de fillette! Elle a l’air de sentir comme une

femme!

Cette fois, je n’ai pu distinguer la réponse de Guy; mais, quelques

minutes plus tard, comme elle lui disait adieu, elle a ajouté:

--A demain, n’est-ce pas? nous patinons.

Et il a répondu en s’inclinant:

--Mais, oui, avec un très grand plaisir.

Elle était partie, enfin! Mais pourquoi m’avait-elle laissé cette idée

que, demain, ils se retrouveraient, qu’ils causeraient comme

aujourd’hui, et qu’après-demain, toujours, ce serait la même chose! Et

je ne pouvais rien, moi, toute faible, pour empêcher cela? Je l’amuse

seulement, Guy! Elle l’a dit: je suis sa poupée, c’est-à-dire une petite

chose qui n’aime ni ne pense, sans cœur, sans esprit, sans âme, sans

rien, qu’on laisse ou qu’on prend selon son bon plaisir...

J’aurais voulu crier à Guy: «Ne m’abandonnez pas tout à fait pour elle!»

Et pourtant, jamais ma bouche n’aurait pu, en ce moment, prononcer de

telles paroles. J’avais, tout ensemble, peur et envie qu’il lût en moi

comme il le fait si vite, et pour retarder ce moment, je causais avec

tout le monde, le fuyant, lui...

Il allait partir. J’avais rencontré plus d’une fois ses yeux qui

m’interrogeaient. J’ai entendu sa voix me demander un peu bas:

--Qu’avez-vous donc, Arlette?

Alors, je ne sais quel mauvais démon m’a poussée. Sans le regarder, j’ai

répondu avec un rire que j’entends encore:

--Mais, rien! Que voulez-vous que j’aie?

Et je me suis sauvée dans ma chambre. J’ai caché ma tête dans mon

mouchoir et j’ai pleuré, pleuré, pleuré...

Même soir, 11 heures.

Probablement, j’avais les yeux encore abîmés par mes larmes, à l’heure

du dîner, car ma tante s’est étonnée de ma triste mine. Bien entendu, je

lui ai dit tout bonnement que j’avais mal à la tête... Et c’était vrai,

père, je vous assure. Mais mon cœur me faisait bien plus mal que ma

tête. Quand nous sommes remontées dans nos chambres, Madeleine et moi,

je me suis assise au pied de mon lit, l’esprit tout plein de pensées

désolantes... Je revoyais toujours cette Jeanne si jolie, si aimable

avec Guy, tandis que moi, j’avais été tout à fait maussade... Et j’avais

tant de regret de ne pouvoir me réconcilier avec lui!

Oh! cette Jeanne, qui nous avait brouillés!

Tout à coup, j’ai tressauté en entendant Madeleine me demander:

--Arlette, pourquoi tourmentes-tu ainsi tes cheveux, avec des yeux

absents?

--Je réfléchis...

--Tu réfléchis?...

--Oui, je pense, autant que les vieilles gens, que la vie est une

lamentable chose! ai-je fait, ne pouvant plus garder pour moi seule ma

désolation.

Mais, au lieu de me répondre par des paroles compatissantes, Madeleine a

souri:

--Oh! Arlette, quelle misanthropie! Que t’est-il advenu cet

après-midi?... Tu n’es plus la même depuis tantôt. Guy l’a remarqué

comme moi et m’a demandé pourquoi tu avais cette figure sombre...

Comme je ne pouvais avouer à Madeleine la vérité, j’ai remis en avant

mon mal de tête.

Elle était trop discrète pour insister; voyant que je ne voulais rien

raconter, elle est partie en disant: «Bonsoir!»

Père, votre petite voudrait bien se retrouver près de vous à Douarnenez!

Pourquoi ne lui permettez-vous pas encore de revenir? Pourquoi ne

peut-elle se blottir contre vous, en vous demandant tout bas pour quelle

raison elle a le cœur lourd comme si une énorme pierre y était tombée

tout à coup et y demeurait, le lui écrasant!

Mon cousin Guy · 第 28 / 36 题