Oh! cette Jeanne d’Estève, pourquoi est-elle si jolie? Pourquoi la
rencontrons-nous partout? Pourquoi ma tante et Madeleine la
trouvent-elles tant à leur goût? Pourquoi ma tante paraît-elle charmée
quand Guy est auprès d’elle, quand il cause, ou danse, ou encore patine
avec elle comme hier?... Moi, au contraire, je déteste les voir
ensemble; je déteste même l’idée qu’ils se rencontrent presque tous les
soirs dans le monde, car Mme d’Estève connaît tout Paris et n’est chez
elle que quand elle reçoit, quand elle est malade, ou encore le matin...
C’est Guy qui nous l’a raconté.
Mais lui, que pense-t-il de cette Jeanne que tous déclarent si
charmante? Mon Dieu, qu’ils le déclarent donc souvent!... Quelquefois,
j’ai une envie folle de le lui demander. J’ai dans l’esprit, sur les
lèvres, les mots que je vais dire, et puis, au moment de parler, ma
gorge se serre, et elle arrête ma question au passage. Comme elle me
brûlait encore la bouche, cette question, hier même, quand Guy est venu
me demander de patiner avec lui, après l’avoir fait longtemps avec
Jeanne, être resté auprès d’elle pendant qu’elle buvait son thé, bien
lentement, sous prétexte qu’elle le trouvait trop chaud! Mais Guy m’a
dit gentiment:
--A nous maintenant, ma petite amie. J’ai rempli tous mes devoirs de
politesse, je puis songer à mon plaisir!
Et j’ai oublié la belle Jeanne. Et nous sommes partis comme si nous
volions, vite, vite... Mais, le soir, pendant que nous bavardions en
nous couchant, Madeleine et moi, ma sage cousine s’est exclamée, tout à
coup, rappelant notre séance de patinage:
--Que cette Jeanne est donc séduisante!
Tout de suite, le petit démon mauvais qui s’agite en moi dès qu’il est
question d’elle, s’est dressé ainsi qu’un diable surgissant d’une boîte,
et j’ai demandé à Madeleine:
--Mais enfin pourquoi la trouves-tu si séduisante, Jeanne d’Estève?
--Parce qu’elle l’est, tout simplement, a fait Madeleine d’un ton qui a
achevé de mettre ma sagesse en déroute.
--Parce qu’au bal elle danse tout le temps avec le même cavalier, s’il
lui plaît, et cause avec lui durant tout le cotillon au lieu de valser,
en laissant briller ses yeux par-dessus son éventail? parce qu’elle
s’arrange pour être toujours entourée de messieurs? parce qu’elle fait
enfin une quantité de choses que tu t’empresserais de trouver très
inconvenantes si c’était moi qui les faisais?
J’avais parlé d’un seul trait... J’étais honteuse de ma méchanceté, et
pourtant je ne pouvais m’arrêter. Madeleine, qui nattait ses cheveux
devant la glace, est demeurée stupéfaite:
--Arlette, qu’est-ce qui te prend? Qu’est-ce que t’a fait Jeanne, pour
que tu l’attaques ainsi?
--Je ne l’attaque pas... Je te demande une explication, ai-je répliqué
en tourmentant mon pauvre oreiller bien innocent. Vous êtes tous en
adoration devant elle, et je ne comprends pas pourquoi, attendu qu’elle
ne me produit pas le même effet qu’à vous, voilà!
--Eh bien, je t’engage à ne pas le dire, surtout devant Guy, car ta
sévérité lui semblerait pour le moins bizarre, a riposté Madeleine à son
tour, d’un ton courroucé, tout à fait rare chez elle.
J’ai dit, le cœur battant vite:
--Lui aussi l’admire, alors?
--Mais je l’espère bien, et j’espère de tout mon cœur qu’il finira par
l’admirer assez pour...
--Pour quoi? ai-je crié, voyant Madeleine s’arrêter court.
--Pour ne jamais la laisser critiquer par des personnes malveillantes.
Sans savoir pourquoi, j’ai été certaine que Madeleine venait de finir sa
phrase au hasard. Mais c’était tellement inutile de la questionner pour
connaître sa pensée vraie, que je n’ai pas même essayé. Je me suis
seulement écriée, avec toute la conviction de mon âme:
--Cela ne regarde pas Guy qu’on la critique ou non. Ah! que je voudrais
donc qu’elle se mariât avec un officier ou n’importe quel épouseur qui
l’emporterait très loin! Et...
Probablement, la patience de Madeleine était à bout, car elle m’a
interrompue et, d’un ton fâché, m’a déclaré:
--Tu ne sais ce que tu dis ce soir, Arlette. Dors vite; cela te vaudra
mieux... Bonsoir!
Elle a effleuré mes cheveux de ses lèvres. Je lui ai rendu son baiser
sans un mot. Elle est rentrée très digne dans sa chambre. Moi, je me
suis vite couchée; ma bougie éteinte, j’ai pleuré toutes mes larmes, le
nez sur mon oreiller.