16 janvier.

Oh! cette Jeanne d’Estève, pourquoi est-elle si jolie? Pourquoi la

rencontrons-nous partout? Pourquoi ma tante et Madeleine la

trouvent-elles tant à leur goût? Pourquoi ma tante paraît-elle charmée

quand Guy est auprès d’elle, quand il cause, ou danse, ou encore patine

avec elle comme hier?... Moi, au contraire, je déteste les voir

ensemble; je déteste même l’idée qu’ils se rencontrent presque tous les

soirs dans le monde, car Mme d’Estève connaît tout Paris et n’est chez

elle que quand elle reçoit, quand elle est malade, ou encore le matin...

C’est Guy qui nous l’a raconté.

Mais lui, que pense-t-il de cette Jeanne que tous déclarent si

charmante? Mon Dieu, qu’ils le déclarent donc souvent!... Quelquefois,

j’ai une envie folle de le lui demander. J’ai dans l’esprit, sur les

lèvres, les mots que je vais dire, et puis, au moment de parler, ma

gorge se serre, et elle arrête ma question au passage. Comme elle me

brûlait encore la bouche, cette question, hier même, quand Guy est venu

me demander de patiner avec lui, après l’avoir fait longtemps avec

Jeanne, être resté auprès d’elle pendant qu’elle buvait son thé, bien

lentement, sous prétexte qu’elle le trouvait trop chaud! Mais Guy m’a

dit gentiment:

--A nous maintenant, ma petite amie. J’ai rempli tous mes devoirs de

politesse, je puis songer à mon plaisir!

Et j’ai oublié la belle Jeanne. Et nous sommes partis comme si nous

volions, vite, vite... Mais, le soir, pendant que nous bavardions en

nous couchant, Madeleine et moi, ma sage cousine s’est exclamée, tout à

coup, rappelant notre séance de patinage:

--Que cette Jeanne est donc séduisante!

Tout de suite, le petit démon mauvais qui s’agite en moi dès qu’il est

question d’elle, s’est dressé ainsi qu’un diable surgissant d’une boîte,

et j’ai demandé à Madeleine:

--Mais enfin pourquoi la trouves-tu si séduisante, Jeanne d’Estève?

--Parce qu’elle l’est, tout simplement, a fait Madeleine d’un ton qui a

achevé de mettre ma sagesse en déroute.

--Parce qu’au bal elle danse tout le temps avec le même cavalier, s’il

lui plaît, et cause avec lui durant tout le cotillon au lieu de valser,

en laissant briller ses yeux par-dessus son éventail? parce qu’elle

s’arrange pour être toujours entourée de messieurs? parce qu’elle fait

enfin une quantité de choses que tu t’empresserais de trouver très

inconvenantes si c’était moi qui les faisais?

J’avais parlé d’un seul trait... J’étais honteuse de ma méchanceté, et

pourtant je ne pouvais m’arrêter. Madeleine, qui nattait ses cheveux

devant la glace, est demeurée stupéfaite:

--Arlette, qu’est-ce qui te prend? Qu’est-ce que t’a fait Jeanne, pour

que tu l’attaques ainsi?

--Je ne l’attaque pas... Je te demande une explication, ai-je répliqué

en tourmentant mon pauvre oreiller bien innocent. Vous êtes tous en

adoration devant elle, et je ne comprends pas pourquoi, attendu qu’elle

ne me produit pas le même effet qu’à vous, voilà!

--Eh bien, je t’engage à ne pas le dire, surtout devant Guy, car ta

sévérité lui semblerait pour le moins bizarre, a riposté Madeleine à son

tour, d’un ton courroucé, tout à fait rare chez elle.

J’ai dit, le cœur battant vite:

--Lui aussi l’admire, alors?

--Mais je l’espère bien, et j’espère de tout mon cœur qu’il finira par

l’admirer assez pour...

--Pour quoi? ai-je crié, voyant Madeleine s’arrêter court.

--Pour ne jamais la laisser critiquer par des personnes malveillantes.

Sans savoir pourquoi, j’ai été certaine que Madeleine venait de finir sa

phrase au hasard. Mais c’était tellement inutile de la questionner pour

connaître sa pensée vraie, que je n’ai pas même essayé. Je me suis

seulement écriée, avec toute la conviction de mon âme:

--Cela ne regarde pas Guy qu’on la critique ou non. Ah! que je voudrais

donc qu’elle se mariât avec un officier ou n’importe quel épouseur qui

l’emporterait très loin! Et...

Probablement, la patience de Madeleine était à bout, car elle m’a

interrompue et, d’un ton fâché, m’a déclaré:

--Tu ne sais ce que tu dis ce soir, Arlette. Dors vite; cela te vaudra

mieux... Bonsoir!

Elle a effleuré mes cheveux de ses lèvres. Je lui ai rendu son baiser

sans un mot. Elle est rentrée très digne dans sa chambre. Moi, je me

suis vite couchée; ma bougie éteinte, j’ai pleuré toutes mes larmes, le

nez sur mon oreiller.

Mon cousin Guy · 第 27 / 36 题