Une chose m’étonne encore beaucoup depuis que je suis ici: c’est de voir
combien, à Paris, il y a d’hommes qui ne font rien, c’est-à-dire qui ont
l’air de n’avoir pas d’autre occupation que de faire des visites,
d’aller aux courses, au bois, etc. Jamais ils ne paraissent travailler.
Et Guy, malheureusement, me semble de ceux-là. Alors je ne m’y reconnais
plus. Tant de fois j’ai entendu papa répéter à Yves et à Corentin que
c’est un devoir rigoureux pour un homme de travailler, que ceux qui ne
remplissent pas ce devoir sont des êtres méprisables et jugés ainsi par
tous les gens de cœur!... Certes, papa leur a donné l’exemple, à Yves et
à Corentin! Toujours il est occupé, tellement que j’ai à peine le temps
de le voir. Lui sait s’oublier pour les autres, consacrer tout son temps
à n’importe quel misérable qui l’appelle, sans prendre garde aux
grogneries de Mme Morgane, toujours prête à répéter qu’il devrait
choisir ses malades et trouvant inepte de soigner des gens qui ne payent
jamais...
Est-il possible que Guy vive pour son seul plaisir, qu’il soit du nombre
de ces inutiles que papa juge si dédaigneusement? Pour me rassurer, je
me dis que, peut-être, il a des occupations que je ne connais pas, moi
petite fille ignorante... Je pourrais interroger Madeleine pour me
tranquilliser, mais je n’ose pas. Elle trouverait sans doute ma question
ridicule, et y répondrait avec un de ces petits sourires qui me donnent
envie de rentrer sous terre.
Quand quelque chose me préoccupe, je ne sais pas le dissimuler, surtout
à Guy. Cette fois, j’aurais bien voulu qu’il ne pût lire aussi vite en
moi, mais il l’a fait comme d’habitude, et maintenant je ne le regrette
pas!
Il dînait justement à la maison, pour accompagner ma tante au théâtre.
Madeleine et moi, nous restions au logis parce que, bien entendu, la
pièce n’était pas pour les jeunes filles. Ma tante était allée finir de
s’habiller; Madeleine cherchait, dans sa chambre, des soies pour son
éternel ouvrage; moi, je m’étais assise dans un coin de la cheminée, et,
tout en regardant le feu, je pensais...
Guy, ayant fini de fumer, est venu à moi; il m’a regardée une seconde,
puis m’a demandé:
--A quoi songiez-vous avec une mine si grave, quand je suis entré,
Arlette?
La lampe était derrière nous, assez loin. Je voyais à peine le visage de
Guy, seulement sa grande taille dessinée par son habit, où un œillet
faisait une tache rose à la boutonnière... et, sans que je sache
comment, la question qui me trottait si fort dans la tête s’est échappée
de mes lèvres:
--Guy, quand donc travaillez-vous?
Il m’a regardée, étonné:
--Quand je travaille... à quoi?
--Je veux dire, quand donc faites-vous des choses qui ne servent pas
seulement à votre plaisir?
Je n’avais pas fini ma phrase que j’aurais voulu la rattraper.
Heureusement, Guy n’a pas eu l’air mécontent. Ses yeux seulement ont
cherché les miens, comme s’il voulait ainsi pénétrer dans ma pensée
même.
--Pourquoi me faites-vous cette question, Arlette?
--Oh! Guy, est-ce qu’elle vous contrarie? J’en serais si désolée!...
Mais je ne peux rien vous cacher...
--Parce que vous êtes une bonne amie, bien sincère, bien fidèle.
Il m’a dit cela très doucement, avec la même expression dans les yeux,
et j’en ai eu chaud au cœur, de plaisir.
Puis il a continué:
--Vous ne m’avez pas répondu, Arlette; vous paraissez désirer que je
travaille. Pourquoi?
--Parce qu’il me semblait que tous les hommes devaient le faire. J’ai
tant de fois entendu papa le répéter à mes frères et leur montrer
l’exemple!... Mais peut-être, à Paris, n’est-ce pas ainsi qu’à
Douarnenez...
Le visage de Guy était sérieux comme je ne l’avais jamais vu.
--A Paris, de même qu’à Douarnenez, il y a des hommes qui emploient
utilement leurs heures pour le profit et le bien des autres, qui ne les
consacrent pas toutes à leurs... distractions. Il y en a d’autres aussi
qui font le contraire. Et vous pensez que j’appartiens à la catégorie de
ces derniers?
--Oh! Guy, j’espère que non!...
--Vous espérez?... Vous êtes dure, enfant! A quoi voudriez-vous donc
m’occuper?
--Je ne sais pas... Je suis trop ignorante pour démêler ce que doivent
faire d’utile les jeunes gens comme vous...
--Ma pauvre petite, ils ont autant de peine que vous à le découvrir,
croyez-le... Que pourrais-je bien être, moi, par exemple?... Je vous
assure que plus je vais, et plus il y a de jours où je me le demande...
En attendant, je tâche de gaspiller mon temps le moins possible. Je
tâche de rendre ma vie aussi intelligente que je le puis: je lis, je
peins, je fais de la musique. C’est une existence de sybarite, je le
sais bien. Mais il faut être un peu indulgent, Arlette, pour ceux qui ne
sont pas obligés de gagner leur pain de chaque jour. A cause de cela,
ils valent souvent moins que d’autres, et ce n’est pas absolument leur
faute...
--Guy, est-ce que je vous ai fait de la peine en vous parlant ainsi?...
Je vous en supplie, pardonnez-moi!... Mon opinion ne signifie rien du
tout... Je ne peux pas juger comme les grandes personnes!
--Et c’est pourquoi vous êtes une conscience vivante. Vous pardonner,
enfant? Quoi? D’avoir raison en méprisant les oisifs?... Enfin! j’espère
qu’un jour viendra pour moi de n’être plus rangé parmi ceux-là... Alors,
petite Arlette, vous aurez le droit de vous dire que vous avez été pour
beaucoup dans ma transformation. Oui, pour beaucoup!... Je ne pourrai
pas oublier le conseil tombé de votre bouche de petite fille...
Était-ce excellent à lui de me parler de la sorte? J’en étais tellement
heureuse que j’ai murmuré un: «Merci, Guy!» où j’ai mis tout mon cœur.
Mais je pensais à tant de choses, qu’ensuite je suis restée muette,
contemplant le feu que je ne voyais pas, ou le visage de Guy toujours
très sérieux, presque grave. Lui non plus, mon grand ami, ne parlait
plus. Nous étions délicieusement dans ce silence...
Par malheur, ma tante est rentrée tout encapuchonnée, prête à partir, et
s’est écriée, nous trouvant ainsi:
--Quel calme! Comment! Arlette ne cause pas?
C’est Guy qui a répondu de son accent habituel, avec une pointe
d’ironie:
--Nous réfléchissons, à la suite d’une conversation philosophique que
nous venons d’avoir.
--Philosophique? Rien que cela? Tu me la raconteras en route. Partons.
Guy a répété:
--Partons, je suis tout à tes ordres.
Il s’est levé. Il a dit adieu à Madeleine, qui était rentrée avec sa
mère, et à moi en dernier... Et comme il tenait ma main, il s’est penché
très bas et me l’a baisée.
--Oh! Guy, quelle cérémonie! a fait ma tante, étonnée.
--C’est un hommage que je rends à la sagesse, Louise.
Et ils sont partis.
J’étais contente, contente!... Mais je ne comprends pas très bien
pourquoi.