Décidément, je n’aime pas les messes de Paris, celle du moins où nous
allons... J’ai beau faire de mon mieux pour avoir toujours les yeux sur
mon livre ou vers l’autel, je n’arrive pas à les empêcher d’envoyer des
regards de tous les côtés,--Guy prétend que je vais les user à
Paris!--et ensuite, j’ai une masse de remords!
Nous assistons toujours à la messe d’onze heures. Avant le mariage,
Pierre venait régulièrement nous y rejoindre; Guy vient aussi. Mais je
ne sais trop quand il y arrive, puisqu’il ne se met pas près de nous.
Je suppose que Pierre faisait des quantités de prières pour sa
Charlotte... Mais lui, mon cousin Guy, à quoi pense-t-il?
Je crains qu’il ne soit pas pieux du tout. Ma tante l’avait bien déclaré
au Pardon de Kergoat. Sauf qu’il ne sourit ni ne cause, il a, dans
l’église, tout à fait son air de salon, et, comme presque tous les
messieurs que je vois à cette messe, il n’a pas de livre. Tous, ils
paraissent être là simplement pour escorter les dames très élégantes qui
viennent, pomponnées, frisées, habillées comme pour faire des visites.
Ils se tiennent très correctement, ils s’assoient, ils se lèvent quand
il le faut... Et cependant!...
Je repensais à cela ce matin à la sortie de la messe, après avoir fait
une foule de saluts; tout le monde se connaît à cette messe! Nous
remontions à pied la rue de Courcelles, Guy et moi en avant, car nous
trottons beaucoup plus vite que ma tante et Madeleine. J’étais plongée
dans mes réflexions; lui s’en est aperçu, et m’a dit:
--Comme vous êtes silencieuse, petite Arlette! Qu’avez-vous donc?
Avant d’avoir pu me reconnaître, je m’étais écriée déjà:
--Guy, pourquoi venez-vous à la messe?
--Pourquoi j’y vais? Comment, c’est une bonne chrétienne comme vous qui
me demande pareille chose?
--Alors, vous n’y venez pas seulement pour nous retrouver? Ah! tant
mieux!
--Décidément, petite Arlette, vous avez une triste opinion de mes
sentiments religieux. Déjà, à Kergoat, vous me l’avez montré. Savez-vous
que je suis peu flatté de me voir si sévèrement jugé?... Et pourquoi?
Puis-je vous le demander?
Je lui ai dit toutes les idées qui trottaient dans mon cerveau à ce
sujet. Il m’écoutait sans répondre, mais très attentif, n’ayant pas du
tout l’air moqueur; je l’ai seulement entendu murmurer, en mordant sa
moustache:
--Qui aurait imaginé tant de perspicacité dans un cerveau de fillette!
Puis, toujours sans se moquer, je suis sûre, avec ce sourire que j’aime
bien lui voir, il a fini tout haut:
--Eh bien, Arlette, puisque vous jugez que j’aurais fortement besoin de
me convertir, faites-moi, de temps en temps, la charité d’un bout de
prière, et, grâce à vous, je deviendrai peut-être un peu moins mécréant.
Est-ce trop demander?
--Oh! non! ai-je dit avec tant d’ardeur qu’il s’est mis à rire
franchement, cette fois.
--Ne croirait-on pas entendre Monique et Augustin! Aussi, grâce à vous,
petite Arlette, me voilà peut-être en passe de devenir un saint.
--Oh! Guy, ne devenez pas un saint tout de suite. Les saints ne dansent
pas, et, dans le monde, j’aime mieux danser avec vous qu’avec n’importe
quel autre!
--Soyez tranquille, jeune personne frivole, l’heure de ma conversion
absolue n’est, sans doute, pas encore sonnée.
Là-dessus, nous nous sommes dit adieu. Nous étions malheureusement
arrivés... Guy nous quittait pour tout l’après-midi, car il allait à son
cher concert du Conservatoire.